Bergerac, entre Dordogne et vignobles

Par Hugues Dérouard

Bergerac doit sa prospérité à son vignoble, si proche du Bordelais, et à son identité qu'elle a réussi à se forger au fil des siècles. Bergerac séduit par son patrimoine préservé et constitue le point de départ idéal pour rayonner parmi les vignobles plantés de part et d'autre de la rivière, du célèbre monbazillac ou du terroir du pécharmant, juste aux portes de la ville.

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Les fameuses gabares de Bergerac

Quand vous flânez rive gauche de la Dordogne face au port fluvial de Bergerac où quelques gabares, répliques plus ou moins fidèles mais adaptées aux croisières-promenades pour les touristes, croisent nonchalamment, il est bien difficile de ne pas laisser son imagination se faire emporter par le courant... Et de vite vous transporter en des temps révolus lorsque le fleuve irriguait tous les échanges commerciaux entre un pays enclavé et le port de la Lune à Bordeaux, à l’ouvert de l’océan. Le port bergeracois fourmillait d’une flottille d’impressionnants courreaux, bateaux gréés pouvant charger plus de 100 tonnes de marchandises, de gabares, de courpets.

Une maison des vins dans le cloître des moines Récollets

Par la rue du Port, laissez momentanément la rivière derrière vous pour rejoindre la place du Docteur-Cayla où se trouve la Maison des vins qui a pris ses quartiers dans l’ancien cloître des moines Récollets, établis en 1630 face à la rivière. Franchissez le porche pour découvrir le cloître et sa galerie de bois et de briques bâtis pour des moines franciscains venus évangéliser les Bergeracois acquis au protestantisme. « La Dordogne, sous vos yeux, est le cœur de Bergerac. Celle qui lui a donné l’occasion de connaître la prospérité. Car on a beau avoir les meilleurs produits du terroir au monde, si on n’a pas de débouché... », explique Marie-Pierre Tamagnon, du Conseil interprofessionnel des vins de Bergerac. Et de nous raconter l’histoire intime de la ville avec sa rivière nourricière. Celle d’une cité qui va devenir, grâce à la Dordogne, un grand port, lien entre les régions en amont et Bordeaux.

Aménagé en 1838, le port voyait transiter plus de 1 500 bateaux par an, près de 150 000 tonnes de marchandises. On importait alors de la houille, des métaux, du sel, du sucre, mais surtout on exportait vers Libourne : bois, huile de noix du Sarladais, châtaignes, pierre de taille, productions des forges de la Vézère et bien sûr le vin, donc. « Les tonneaux partaient vers Bordeaux, l’Angleterre, dès le XIIe siècle, puis la Hollande après la révocation de l’édit de Nantes – Bergerac était un fief protestant et beaucoup de propriétaires de vignobles émigrèrent dans l’Europe du Nord au XVIIe siècle », poursuit Marie-Pierre Tamagnon. Le vin, qui a forgé le caractère de Bergerac, fait encore sa prospérité. 550 000 litres produits par an, une dizaine d’appellations. Près de 1 000 vignerons cultivent 13 000 hectares.

À Bergerac, la Dordogne est le plus important des « monuments ». Elle est intimement inscrite dans la vie des riverains. Ainsi, Claude, rencontré sur les berges de l’ancien port, et s’affairant près de son embarcation : « Là, sur l’ancien port, il y avait un château du seigneur de Bergerac. Il fut détruit par une crue en 1615, avant d’être démantelé... Vous savez, dit-il, c’est à partir de Bergerac que la Dordogne, jusqu’alors encaissée dans les méandres, s’élargit. Elle prend ses aises, s’étirant généreusement entre des berges sablonneuses. Le souffle marin se fait sentir, l’estuaire de la Gironde n’est finalement plus très loin... »

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Au sein du cloître des Récollets, bel ensemble d'architecture monastique des XIIe et XVIIe siècles, la Maison des vins est un lieu idéal pour s'initier aux secrets de dégustation du bergerac

bergerac-statut-cyrano.jpgCyrano, une semi-imposture !

Deux statues de Cyrano trônent à Bergerac - l'une place Pélissière, l'autre place de la Myrpe. On trouve même de nombreuses boutiques proposant des bibelots à l'effigie du personnage au grand nez. Et pourtant "Cyrano de Bergerac" n'est jamais venu à Bergerac !

Ce personnage d'Edmond Rostand, qui a réellement existé (l'auteur Savinien Cyrano de Bergerac), est né à Paris en 1619 et mort en 1655 à Sannois (Val-d'Oise). Il ne devait son nom qu'à une terre possédée par sa famille dans la vallée de Chevreuse ! Le héros d'Edmond Rostand, qui l'avait fait gascon, a tellement contribué à faire connaître la ville, que Bergerac l'a aujourd'hui adopté !

Du cœur historique, prendre la direction vers la Dordogne

Vous êtes arrivé sur les hauteurs de la cité. Place Gambetta, l’église néo-gothique Notre-Dame est un sanctuaire conçu et dessiné Paul Abadie au XIXe siècle, au clocher culminant à 80 mètres. Le cœur historique se dévoile au gré des petites rues qui descendent vers la Dordogne – Grand-Rue, rue des Fontaines, rue des Conférences... – entre des maisons de pierre blonde et des façades de briques scandées de pans de bois. Passé le marché couvert, place Louis-de-Labardonnie, la maison Gaudra arbore des ornements Renaissance et, place Pélissière, une statue de Cyrano pointe son nez vers l’église Saint-Jacques, une ancienne chapelle du XIIe siècle, maintes fois remaniée. Place du Feu, votre curiosité devrait être allumée par le musée du Tabac ! Sis dans la maison Peyrarède, un hôtel particulier du XVIIe siècle, le lieu nous rappelle que la culture du tabac contribua, dès le XVIIe siècle, à la prospérité de la ville.

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Le parvis de l'église Notre-Dame s'anime tous les mercredis et samedis matin, avec un marché de produits de la ferme et de vannerie

Monbazillac, une pourriture noble !

Mais revenons au nectar produit par la vigne. Et pourtant, là encore, aucune trace de vignes enserrant la ville au premier abord. Pour gagner ce Périgord dit « pourpre » en raison des couleurs dont se teinte son vignoble en automne, il faut quitter le cœur de Bergerac, emprunter le Vieux-Pont pour la rive gauche, quitter la plaine alluviale. Nous voici très vite sur les coteaux de Monbazillac, dont la seule évocation suffit à émoustiller les papilles des œnophiles. On raconte même que jadis un Bergeracois, qui fut reçu au Vatican et présenté comme « bourgeois de Bergerac », entendit le pape lui répondre : « Ah ! Bergerac, près de Monbazillac, sans doute ! » En arrivant sur ce terroir si célèbre, on est d’abord étonné car le cœur du village est lilliputien - une église cernée par quelques sobres maisons de pierre blanche. La star, c’est le château de Monbazillac, planté au sommet d’un coteau, qui veille sur une mer de vignes et la vallée de la Dordogne.

Propriété de la cave coopérative depuis 1960, ce fief protestant, édifié au XVIe siècle dans un style élégant à mi-chemin entre le gothique et la Renaissance, est devenu à lui seul l’emblème du vin bergeracois. À l’intérieur, vous pourrez admirer une vingtaine de pièces meublées d’époque, sans oublier les caves voûtées, où s’élève un mur de 6000 bouteilles. Cultivé par une centaine de viticulteurs, récolté tardivement à la main pour ne choisir que les grains atteints de la fameuse « pourriture noble », le vignoble de Monbazillac s’étend sur quelque 3600 hectares argilo-calcaires. D’une grande élégance avec sa robe or, ce vin liquoreux, aux arômes de miel et d’épicéa, est issu de l’assemblage de trois cépages (sémillon, sauvignon, muscadelle). « Le monbazillac se déguste en apéritif, mais, bien sûr, à merveille avec un foie gras, un fromage persillé, ou en compagnie d’une tarte acidulée, d’un chocolat amer », recommande Sylvie Alem, présidente de la cave coopérative. Et de nous raconter la « légende du monbazillac » ou comment, au Xe siècle, les moines du prieuré Saint-Martin de Bergerac auraient un temps négligé leurs vignes et que se développa ainsi le fameux Botrytis cinerea, à l’origine de la pourriture noble qui fera toute la renommée du monbazillac ! « Ce microscopique champignon s’épanouit à l’automne grâce aux brumes matinales conjuguées aux chaleurs de l’après-midi. Il offre toute la sucrosité au vin. L’humidité, pendant cette période chaude, permet la formation du champignon qui perce la peau du raisin ne lui laissant que la pulpe, augmentant ainsi sa teneur en sucre." Une teneur en sucre qui séduit depuis quelques années à nouveau les palais dans toute l'Europe.

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Au milieu de ses vignes, le château de Monbazillac abrite dans ses caves un musée du vin riche de 6 000 bouteilles du nectar doré

Le pécharmant, une "colline charmante"

Monbazillac éclipserait aujourd'hui presque les autres vignobles du Bergeracois. Plus au sud encore, il faut aller à Saussignac, tranquille village de 400 âmes dominé par un château du XVIIe siècle perché sur un coteau hérissé de vignes qui donne un vin blanc moelleux. Ou, au nord de Bergerac, rive droite de la Dordogne sur des routes départementales qui serpentent entre vignobles, bosquets et champs. Il faut également aller vers le coteau de la Rosette, un petit vignoble de 20 petits hectares - cépages sémillon, sauvignon et muscadelle, - un temps oublié et cultivé à nouveau depuis les années 1960 par une poignée de vignerons qui produisent un vin moelleux savoureux. Ou découvrir le pécharmant, cette "colline charmante", qui passe pour être le plus ancien des vignobles du Bergeracois.

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Perché sur un coteau hérissé de vignes, le château de Saussignac datant du XVIIe siècle

Vin rouge et château à Creysse

N'hésitez pas à pénétrer dans les châteaux viticoles, qui offrent quelquefois, comme au domaine du Haut-Pécharmant, de beaux points de vue sur la vallée de la Dordogne. Halte surtout indispensable, à Creysse, au château de Tiregrand, propriété de François-Xavier de Saint-Exupéry, l'inlassable ambassadeur de ce vin rouge de garde, au fort tanin. "Le Pécharmant doit son goût incomparable, son identité aromatique à son sol dénommé "sables et graviers du Périgord", qui renferme en profondeur une couche d'argile ferrugineuse", explique-t-il. En plus d'offrir à la dégustation de merveilleux vins rouges, son domaine présente un patrimoine d'exception : son siège - une folie architecturale des XVIIIe et XIXe siècles - constitue l'un des châteaux parmi les plus prestigieux du Bergeracois.

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Vue du château Tiregrand à Creysse
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