Le Pays de Saverne en trois étapes

Par Hugues Dérouard
source : Détours en France n°173, p.46

« Quel beau jardin ! », s’était, paraît-il, exclamé Louis XIV en découvrant l’Alsace depuis le col de Saverne. Cette microrégion présente une multitude
 de facettes : forêt vosgienne, pittoresques villages alsaciens, châteaux médiévaux, vignobles...

Le château du Haut-barr, la forteresse rouge.
Le château
 du Haut-Barr,
la forteresse rouge. Tour
de force de
 ses bâtisseurs, les murailles comblent les vides de la roche qui émerge
 de la forêt,
 des escaliers au-dessus du vide mènent d’un niveau à l’autre. Ces formidables ruines de grès (du XIIe au XVIe siècle)
 perchées à
 460 mètres d’altitude font partie du légendaire alsacien.

La diversité paysagère du Pays de Saverne, c’est du château du Haut-Barr, surnommé « l’œil de l’Alsace », qu’on la distingue le mieux. Perchée à 470 mètres d’altitude, cette forteresse médiévale, érigée stratégiquement par l’évêque de Strasbourg Rodolphe à partir du XIIe siècle, s’étire sur trois éperons de grès rose au milieu de la végétation. Une étroite passerelle – le pont du Diable – permet de rejoindre la partie haute, donnant sur le vide... Le sommet de cet intimidant château en ruines – il reste une chapelle et un logis seigneurial – offre une vue imprenable sur les Vosges du nord : la vallée de la Zorn d’un côté, la plaine d’Alsace, de l’autre, et les jours de temps clair, on distingue la flèche de la cathédrale de Strasbourg, à une trentaine de kilomètres de là à vol d’oiseau !

Étape 1 : la ville de Saverne

Traversée par le canal de la Marne au Rhin, la ville de Saverne, vaut une halte pour sa richesse patrimoniale.

Le château médiéval de Saverne.
Le château médiéval incendié en 1779 s’est métamorphosé en parfait palais néoclassique pour le cardinal Louis de Rohan (1734-1803).

Recroquevillée au pied du Haut-Barr, Saverne est l’une de ces petites villes commerçantes où l’on ne fait souvent que passer. Pourtant, son passé prestigieux lui a légué un patrimoine d’exception. Édifée à un point de passage stratégique entre l’Alsace et la Lorraine (le col de Saverne, à 413 mètres d’altitude seulement), la ville fut du XIIIe siècle à la Révolution la capitale des princes-évêques de Strasbourg. Coupé en deux par le canal de la Marne au Rhin, animé par le va-et-vient des bateaux de plaisance, ce gros bourg est dominé par l’imposante silhouette du château des Rohan, aujourd’hui propriété de la ville. Reconstruit à partir de 1779, après un incendie, ses dimensions sont spectaculaires : côté jardin, sa façade de style néo-classique s’étire sur quelque 140 mètres ! À deux pas, le plus intimiste couvent des Récollets vaut le détour pour son cloître gothique à arcades, doté de fresques bibliques.

L'église du couvent des Récollets à Saverne.
Au centre-ville, l’église du couvent des Récollets Notre-Dame-de- l’Annonciation.

Etape 2 : Marmoutier

L’abbatiale Saint-Étienne figure parmi les plus beaux sanctuaires alsaciens.

L'abbatiale Saint-Etienne
Le grès rouge accentue les détails architecturaux romans de la façade occidentale de l’église : arcatures aveugles, culs-de-lampe ouvragés, décor sculpté d’humains, d’animaux ou de monstres, enjolivent la sobriété, quasi millénaire, du sanctuaire maurimonastérien.

Côté plaine d’Alsace, le déplacement à Marmoutier est obligatoire ! Vous y verrez l’un des plus beaux sanctuaires alsaciens, fondé en 590 par saint Léobard, un moine irlandais. Le monastère bénédictin a en grande partie disparu à la Révolution, mais l’abbatiale Saint-Étienne, dominée par un imposant clocher carré et deux tours octogonales, écrase encore de tout son poids le bourg d’à peine 3 000 habitants, ville natale du banquier philanthrope Albert Kahn.

Sarcophage de saint Léobard
À l’intérieur de l’église, l’émotion est toujours grande à contempler les vestiges de la crypte mérovingienne, dont le sarcophage, du VIe siècle, de saint Léobard.

La façade occidentale romane de l’église, du XIIe siècle, est un spectacle dont on ne se lasse pas, avec son appareillage de grès jaune et rouge. Austère, intimidante, elle s’orne malgré tout de quelques délicats motifs sculptés, comme ce monstre tricéphale au-dessus du porche, et de bandes lombardes. À l’intérieur, pénétrez dans la grande nef gothique élancée et ne manquez pas d’admirer l’un des derniers orgues (début du XVIIIe siècle) du célèbre facteur alsacien André Silbermann, restauré ces dernières années. Le chœur, plus rococo, date du XVIIIe siècle. Sous terre, un autre monde : un escalier mène à la crypte qui présente des sarcophages, des cénotaphes du XIIe siècle et des vestiges des édifices préromans – des restes de l’église mérovingienne.

Étape 3 : La Suisse d'Alsace

Aux confins de la Lorraine, ce paysage vosgien empreint de sérénité fut un lieu de villégiature.

Le rocher de Dabo
Sur l’étonnant rocher de Dabo, en grès plus dur que celui qui forme la colline qu’il couronne, la chapelle Saint-Léon, un sanctuaire néoroman de la toute fin du XIXe siècle.

Passé Birkenwald, au sud-est de Saverne, « le grès règne en maître, les villages bûcherons ont la simplicité agreste, le grand air y est naturel », décrit Gilles Pudlowski dans son Dictionnaire amoureux de l’Alsace. Wangenbourg-Engenthal fut un lieu de villégiature important dès la Belle Époque. Dominée par les 961 mètres du Schneeberg (le Mont des Neiges), cette commune se compose de plusieurs hameaux noyés dans le plus grand massif forestier des Vosges.

Ses paysages verdoyants de moyenne montagne, ses imposantes bâtisses aux allures de chalets, lui ont valu le surnom de « Suisse d’Alsace ». Des ruines du château de Wangenbourg, la route du Nideck qui serpente à travers les pins sylvestres vous mène jusqu’à Niederhaslach, village-rue de la vallée de la Hasel, qui s’enorgueillit d’une belle collégiale gothique dédiée à Saint-Florent. Juste avant le village d’Oberhaslach, n’hésitez pas à pousser la porte d’une maison forestière transformée en bar-restaurant-chambre d’hôtes. Le patron, Philippe Hubner, vous indiquera avec plaisir la direction du sentier – très fréquenté l’été – pour rejoindre en quelques minutes la belle cascade du Nideck. Haute de près de 30 mètres, elle se jette avec force sur des roches porphyriques. Le site naturel, situé au pied de deux châteaux en ruines, est célèbre pour ses légendes locales qui inspirèrent notamment les frères Grimm.
le Nideck serait un pays
habité par des géants,
dont l’une des filles un jour se promena dans la plaine d’Alsace et prit les habitants pour des jouets.

La cascade de Nideck.
La cascade du Nideck dans le massif des Vosges, un trésor naturel de la forêt de Haslach.

Que l’on nous permette ensuite d’aller de l’autre côté de la frontière alsacienne, au cœur des Vosges mosellannes. On arrive au rocher de Dabo, plate-forme solitaire à 647 mètres d’altitude sur-plombant le village éponyme. En 1825, on y bâtit une chapelle dédiée au pape saint Léon (1002- 1054), dont certains afrment qu’il était originaire de Dabo. Celle que l’on peut découvrir aujourd’hui, de style néoroman, fut inaugurée en 1892. Au sommet du rocher, l’un des plus beaux panoramas que l’on puisse admirer sur les Vosges du nord.