Vallée de l'Ognon : petit patrimoine à haute valeur ajoutée

Par Philippe Bourget
source : Détours en France n°157

Affluent discret de la Saône, l’Ognon marque sur près de 100 kilomètres la limite entre le Doubs et la Haute-Saône. Si la vallée hésite administrativement, elle ne fait pas mystère de son identité : verte et rurale, elle aligne cités comtoises méconnues et gracieuses, temples-fontaines et mairies-lavoirs inédits. En prime, son cours est jalonné de demeures historiques, propriétés de « châtelains » à forte personnalité.

Le village de Rougemont

Rougemont, entre Besançon et Montbéliard, est un ancien bourg castral. Même si son enceinte et son château ont disparu, leurs empreintes restent dans le paysage : ce village agricole a conservé fière et belle allure.

L’Ognon, quel drôle de nom pour une rivière. Le patronyme nous avait interpellés, son parcours va s’avérer plus étonnant encore. De Villersexel à Pesmes, ce cours d’eau tranquille surfe sur les frontières départementales et aligne un florilège patrimonial qui en dit long sur l’histoire franc-comtoise. Châteaux, temples-fontaines, mairies-lavoirs et villages perchés : voilà en quatre clés l’identité de cette vallée.

Le premier pigeonnier d'Oricourt

Le premier pigeonnier d’Oricourt est mentionné en 1423 ! Celui-ci, parfaitement restauré, est plus récent : 1680...

L’itinéraire peut débuter à Oricourt (Haute- Saône). À l’écart de l’Ognon, cette forteresse médiévale altière, entre collines boisées et prairies à vaches, témoigne de la puissance des seigneuries moyenâgeuses. Bien que sous influence bourguignonne, la Franche-Comté est alors maillée de baronnies locales indociles. Plus tard, aux XVIIIe et XIXe siècles, l’affermage de ces châteaux de campagne signe le début d’une lente dégradation, avant leur reconquête sous la houlette d’in- fatigables gardiens du patrimoine. Tel est le destin d’Oricourt

Le château de Montcley


Le château de Moncley, fin XVIIIe siècle. L’architecte bisontin, Alexandre Bertrand l’a construit pour le président du parlement de Franche- Comté, le marquis François Terrier (1734-1796). Côté cour, les deux ailes incurvées et l’avant-corps aux allures de temple grec n’annoncent en rien le côté jardin et sa rotonde.

Fier donjon de Fondremand

Le château de Villersexel, au confluent de l’Ognon et du Scey, est d’une autre nature. Reconstruit après avoir été incendié en 1871, il affiche un style Louis XIII orgueilleux. « Château d’hôtes » à l’accueil hélas peu amène, il domine une cité partagée entre haut-bourg commerçant et bas-bourg « populaire », aux sobres maisons mitoyennes. Dans la vallée de l’Ognon, chaque commune ou presque possède son château.

Le château des Grammont à Villersexel


Le château des Grammont à Villersexel, un style Louis XIII qui date de la fin du XIXe siècle et remplace le précédent château détruit en 1871.

Celui de Rougemont, village perché au joli calcaire brun, émerge de loin avec sa tour carrée ; à Montbozon, une maison forte du XVIe siècle est restaurée avec ténacité par un ex-général ; à Cirey-les-Bellevaux, un manoir carré trône dans un creux de vallon ; à Sauvagney, un corps de bâtiment au long toit apparaît encadré de deux tours solides ; à Moncley, un autre château affiche sa symétrie néoclassique ; celui de Marnay survit en pointillés au milieu d’un urbanisme dépareillé ; et à Fondremand, enfin, un château dresse son fier donjon roman au cœur du bourg.

La fontaine de la place du Haut à Fondremand


À Fondremand, « petite cité comtoise de caractère » la fontaine de la place du Haut. Un très bel ouvrage en pierre daté de 1838.

Parlons aussi des villages. Certains arborent d’étranges fontaines-lavoirs. Un dénommé Louis Well, architecte de son état, aurait été l’instigateur de ces fontaines bâties en forme de temples. Dans les années 1820, fasciné par les édifices grecs et le site de Phaestum, en Italie, il embellit les villages haut- saônois de constructions remarquables. La plus esthétique est à Fontenois-lès- Montbozon. Circulaire, le lavoir repose sur des piliers de pierre et supporte une char- pente en bois, surmontée d’une coupole en zinc. « On l’appelait l’hôtel des Bavardes », s’amuse André, qui habite tout près. Son épouse se souvient de s’être agenouillée avec d’autres « commères » sur la margelle en pierre, pour laver le linge familial. La plus étonnante est à Étuz. Deux temples-lavoirs rectangulaires se font face, dans un ordonnancement de colonnes et de bassins dignes d’un mausolée grec.

Double fontaine-lavoir d'Étuz


Double fontaine-lavoir d’Étuz, le temple à laver selon l’architecte Pierre Marnotte en 1845.

Il suffit de sillonner les routes départementales pour atteindre des villages anonymes enrichis d’autres « maisons-lavoirs » : à Mollans, elle est à colonnes; à Bouhans, elle forme une rotonde ; et un arc, à Boult ; à Rougemont, elle est bâtie en impluvium ; à Gézier-et-Fontenelay, elle s’allonge et l’eau y coule à flot. Gézier abrite une autre curiosité locale : la mairie-lavoir. Plus question ici d’inspiration grecque. L’idée viendrait d’une volonté de rapprocher le cœur du pouvoir communal avec les lieux de sociabilité : le lavoir, la fontaine et l’abreuvoir. Quoi de plus républicain que d’attirer lavandières et paysans sous les fenêtres de l’hôtel de ville, pour informer des affaires et encourager la démocratie participative ?

Les cabanes flottantes du Domaine des grands lacs.


À Chassey-les- Montbozon, découvrez les curieuses cabanes flottantes du Domaine des grands lacs. Accessibles en barque, uniquement !

À Gézier-et-Fontenelay, à Cussey-sur-l’Ognon, on peut voir ces exemples intéressants d’architecture « politique ». Il reste beaucoup à découvrir dans cette vallée décidément prolixe. Il faut apprécier les églises aux clochers comtois recouverts de tuiles vernissées, à Villersexel, Rougemont, Montbozon. Surtout, il faut prendre le temps de parcourir les trois villages phares de la vallée : Fondremand, Marnay et Pesmes. Fondremand regorge de maisons vigneronnes et bourgeoises d’un beau calcaire clair et dégage une atmosphère romanesque autour de son château Gaillard. Marnay cumule le charme des demeures Renaissance (hôtel particulier du XVIe siècle, aujourd’hui mairie) et des maisons paysannes dans leur jus. Quant à Pesmes, perché au-dessus de l’Ognon, il conserve de son passé de place forte un splendide patri- moine. Église Saint-Hilaire à l’inévitable clocher comtois et au riche statuaire, portes de défense Saint-Hilaire et du Loigerot, maisons nobles de la rue des Châteaux, maison Granvelle (XVIe siècle), maison royale fortifiée (XVe siècle). Le tout relié par des trajes (petits passages) et entouré d’un joli bout de « chemin de ronde », avec vues sur la vallée de l’Ognon. Le Doubs et la Loue n’ont qu’à bien se tenir. Leurs vallées ont un concurrent sérieux dans la catégorie patrimoine !