De Saint-Jean-de-Luz à Ciboure : identité chic et maritime

Par Philippe Bourget

L'identité maritime est très forte à Saint-Jean-de-Luz et Ciboure. Si la baleine et la morue ont fait le bonheur du premier port de pêche basque français, le thon et d'autres espèces continuent de nourrir les marins, tandis que des passionnés préservent la mémoire maritime. Cette identité s'accorde avec une fréquentation touristique assez chic, née à la fin du XIXe siècle.

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Les maisons bourgeoises à volets rouges du front de mer à Saint-Jean-de-Luz

En arrivant à Saint-Jean-de-Luz, il est d’usage de flâner sur les quais pour observer les bateaux de pêche, ou de filer au marché humer les saveurs basques. Conseil d’ami : allez d’abord déjeuner à La Grillerie de Sardines, sur les quais. Le restaurant se trouve dans un bâtiment à tuiles rouges qu’on pourrait prendre pour la capitainerie. Ici, chaque été, une petite armée d’étudiants sert au milieu de tables en bois et de photos de pêche, des poissons frais, thons, merlus, sardines... à peine débarqués des bateaux. « Le lieu date des années 1950. Quand les thoniers et les sardiniers n’arrivaient pas à tout vendre, ils faisaient des planchas sur les quais pour les passants » indique Bruno Pinaqui, le responsable. Les prix sont sages et la gestion, municipale.

Le thon rouge, poisson roi

L’exemple illustre la place que tient toujours la pêche à Saint-Jean-de-Luz – Ciboure. Merlus, maquereaux, bars, chinchards... cohabitent joyeusement dans les eaux du golfe de Gascogne. Les tonnages sont même repartis à la hausse. Mais le thon alimente toutes les conversations. Chaque année en juillet, quatre thoniers-canneurs partent le jour d’ouverture de la pêche traquer le thon rouge. Les quotas sont limités à cause de la fragilité de l’espèce. Mais l’excitation gagne les Luziens. Au carré des poissonniers du marché, les murs aux céramiques bleues et blanches renvoient l’écho d’échanges animés. Devant le thon de ligne roi, dans un étonnant mélange de clientèle locale, de Parisiens et de Bordelais en villégiature, chacun y va de son commentaire. « Je poêle ma tranche aller-retour, comme un tartare, après l’avoir parée », salive déjà ce client, généreusement servi au stand de la poissonnerie Fagoaga, où l’on découpe la bête face au public.

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Port de pêche de Saint-Jean-de-Luz

Saint-Jean-de-Luz - Ciboure, premier port de pêche du Pays basque

Saint-Jean-de-Luz – Ciboure est le premier port de pêche
 du Pays basque français. « Une quarantaine de navires y sont attachés, des fileyeurs, ligneurs, palangriers, bolincheurs, chalutiers, thoniers-canneurs et même des pêcheurs d’algues. Cela représente près d’une centaine de marins », éclaire François Gallet, chargé de mission au comité local des pêches maritimes. Des marins qui partent en mer de quelques heures
 à quatre jours et vendent tout ou partie de leurs prises à la criée de Ciboure. « Nous recevons aussi des bateaux d’Hendaye, Capbreton ou Bayonne. Une cinquantaine de professionnels achète ici, des mareyeurs et des poissonniers. » Plus de 
90 espèces sont pêchées chaque année, aux premiers rangs desquelles on trouve les merlus, thons germons et maquereaux. « En 2013, 7 915 tonnes ont été débarquées, c’est 23 % 
de plus qu’en 2012. D’autres bateaux viennent à Ciboure car 
ils trouvent ici des services supérieurs », estime François Gallet.

Ciboure, chez les "rouges"

La tradition de la pêche au thon remonte au XVIIe siècle et rejoint la longue histoire baleinière et hauturière de Saint-Jean-de-Luz. Dès le XIe siècle, la pêche à la baleine débute. Les traînières, longues embarcations en bois, harponnent les cétacés dans le golfe de Gascogne avant que les bateaux, progrès techniques aidant, filent à Terre-Neuve où Luziens et Cibouriens pêchent la morue jusqu’au début du XXe siècle. Il faut franchir le pont sur la Nivelle et flâner à Ciboure, chez les « Rouges », pour respirer cette histoire salée. Là prospérait jadis le petit peuple de la mer, entre charpentiers de bateaux, chantiers de marine (il en reste un), pêche et conserveries. Ce n’est pas un hasard si Ciboure abrite, au pied du feu amont d’alignement (phare datant de 1936), la criée, une coopérative maritime, le stand de vente directe, des fileyeurs et chalutiers, ainsi que les habituels entrepôts que l’on retrouve dans tous les ports du monde. Lors des Fêtes de la mer, fin août, Ciboure rend hommage à ses métiers. Concours de pêche en mer, de ttoro (plat traditionnel à base de poissons), challenge nautique en traînières..., le tout animé par les joyeux drilles à béret et foulard rouge de la tamborrada Marinelak (encore des marins), qui mettent la ville en fusion.

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Le fort de Socoa à Ciboure est voulu par Henri IV pour protéger la ville des Espagnols, mais il ne sera bâti que sous Louis XIII. Vauban, en 1686, le renforce et fait surélever sa tour

Saint-Jean-de-Luz et la mer dans chaque recoin

Retour à Saint-Jean-de-Luz. La mer, encore. Si la ville affiche une certaine noblesse, c’est que l’océan l’a enrichie. Les armateurs, les négociants, mais aussi les corsaires, ont tiré bénéfice des batailles navales. À partir du XVIe siècle, des Luziens et leurs navires, biens armés pour défendre leurs expéditions de pêche, se portent volontaires pour attaquer les bâtiments ennemis de la France. Ils ont tout loisir pour piller les bateaux. C’est ainsi que des familles font fortune et érigent des maisons dignes de leur réussite. Trois en témoignent : la maison des Trois Canons, à la façade en pierre de taille ; la maison Joanoenia, dite aussi maison de l’Infante ; et la maison Louis XIV, construite en 1643 par l’armateur Joannis de Lohobiague, un des premiers à armer des baleiniers. Les deux dernières se visitent et laissent deviner le goût de leurs propriétaires. Dans la maison Louis XIV, escaliers et passerelle en bois évoquent l’intérieur d’un bateau. Les poutres du grand salon sont peintes de paysages marins. Et l’ancien cabinet de travail de l’armateur révèle des fresques murales avec des scènes de pêche. La maison appartient depuis treize générations à la famille Leremboure. Avec sa façade à l’italienne en pierre, brique et arcades, la maison de l’Infante, à deux pas, n’a rien à lui envier. Des monstres marins figurés sur une poutre attestent que la mer s’insinuait dans tous les recoins. Mais pourquoi Louis XIV et l’Infante ? C’est à Saint-Jean-de-Luz que le Roi-Soleil et Marie-Thérèse d’Autriche se marièrent, en 1660. L’union était une condition du traité de paix entre la France et l’Espagne, signé un an plus tôt. Les époux, 22 ans tous les deux, avaient évidemment choisi les plus belles demeures pour se loger.

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Avant de prendre le nom de maison de l'Infante, les Luziens l'appelaient maison Joanoenia. Elle date de 1640.

Une des plus belles baies de France

L’esprit mer, c’est encore la longue promenade Jacques-Thibaud, qui court depuis le phare aval, à l’embouchure de la Nivelle, jusqu’à la Pergola. Sur ces « planches » luziennes, entre sable blond et tissu urbain, les maisons bourgeoises à volets rouges et leurs passerelles font face à une baie considérée comme l’une des plus belles de France. Ce ne fut pas toujours le cas. Face aux assauts de l’océan, la ville, fragilisée, voit disparaître le quartier de la Barre. Il faudra que Napoléon III, de passage ici en 1854, décide de la construction de digues pour que Saint-Jean-de-Luz retrouve sa sérénité. Elles trônent toujours au large, entre le fort de Socoa et la pointe Sainte-Barbe. Plus loin sur les planches, au-dessus de l’animation commerçante de la rue de la République, La Pergola est le symbole d’une station balnéaire au faîte de sa gloire. Dès la fin du premier conflit mondial, on décide de construire un monumental hôtel-casino sur la terrasse de l’établissement de bains. Le projet est confié en deuxième main à l’architecte de renom Robert Mallet-Stevens. La Pergola ouvre ses portes en 1928 et attire une riche clientèle internationale. Largement transformée depuis, elle abrite toujours le casino et le centre thermal. Au premier étage, le vaste restaurant se pare d’une fresque immense représentant le pont d’un transatlantique. La mer coule décidément dans les veines de Saint-Jean-de-Luz.

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Entre mer et montagne, la baie de Saint-Jean-de-Luz est considérée comme une des plus belles de France

Antton Goicoechea a la mer en héritage

Itsas Begia (l’œil de la mer, en français), tel est le nom basque de l’association fondée en 1981 par Antton Goicoechea et d’autres passionnés. Elle a pour but de sauvegarder le patrimoine maritime basque et « combler une carence 
de la mémoire collective », dit cet ancien agent forestier à l’ONF. L’homme et ses amis se démènent pour sauver les anciens bateaux (traînières, chaloupes...) et naviguer sur ces embarcations traditionnelles. Itsas Begia possède une collection d’objets et de documents originaux et réalise des maquettes de navires basques. Elle a surtout construit une réplique de chaloupe biscayenne, le Brokoa, un bateau « qui servait à pêcher merlus, daurades et congres dans la fosse poissonneuse de Capbreton ». Fils d’un marin pêcheur et d’une ouvrière dans une usine à poissons, Antton Goicoechea rappelle que les marins sont partis à Terre-Neuve traquer la morue à partir du XVIe siècle, c’est que « les baleines se raréfiaient et que les chantiers navals ont construit des navires modernes pouvant aller plus loin. Les Bayonnais ont même dirigé des pêcheries en Bretagne et à Jersey ! » Ambition d’Itsas Begia : créer à Ciboure un « lieu de mémoire maritime ».

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