Colmar : le berceau de Bartholdi

Par Jean-Marie Steinlein
source : Détours en France n°173, p. 67
Publié le 07/11/2014

Il est l’auteur de la statue la plus célèbre du monde. Mais pas besoin de traverser l’Atlantique pour découvrir la Liberté éclairant le monde d’Auguste Bartholdi ! La préfecture du Haut-Rhin, dont il était natif, concentre le plus grand nombre d’œuvres du sculpteur.

La petite Venise, un quartier de la Krutenau arrosé par la rivière Lauch.
Balade dans la Petite Venise, ce quartier de
la Krutenau arrosé par la rivière Lauch. La barque à fond plat longe le quai de la Poissonnerie.

Imposante, majestueuse, elle surgit : la statue de la Liberté ! Non, ne nous sommes pas à New York, mais bien à Colmar. La réplique – de 12 mètres – de la fameuse « Liberté éclairant le monde » a été érigée sur un tristounet rond-point à l’entrée nord de la ville. Qu’on aime ou qu’on déteste l’idée d’une énième réplique, la préfecture du Haut-Rhin se devait bien d’honorer, en 2004, le plus illustre de ses enfants à l’occasion du centenaire de sa disparition... Oui, Auguste Frédéric Bartholdi est né à Colmar, un jour d’août 1834. Il est issu d’une famille aisée : son père, qui meurt alors qu’il n’a que deux ans, est conseiller de préfecture et sa mère est la fille d’un maire de Ribeauvillé. Sa maison natale se trouve au 30, rue des Marchands, au cœur du centre-ville historique. Ce vaste hôtel particulier du XVIIIe siècle, remanié au XIXe, abrite depuis 1922 un musée qui présente quantité d’œuvres de l’artiste et des documents exceptionnels relatifs à l’élaboration de la statue de la Liberté ou encore à celle du Lion de Belfort.

La statue de la Liberté de Colmar

Un mouvement précurseur

Auguste Bartholdi étudie et apprend la sculture à Paris, mais jamais ce grand voyageur n’oubliera Colmar, où il reviendra régulièrement. Et pas besoin de traverser l’Atlantique pour admirer ses œuvres in situ : la ville en abrite la plus importante concentration. C’est même Colmar qui lui commande un de ses premiers chefs-d’œuvre. Rendez-vous place Jean-Rapp : une colossale statue en bronze du général d’Empire (1773-1821), sabre à la main, inaugurée en 1856. Au premier abord, elle apparaît classique... « Il faut se plonger dans le contexte, précise Régis Hueber, le conservateur du musée Bartholdi, qui vient tout juste de prendre sa retraite. Inspirée d’une statue, à Paris, du maréchal Ney par François Rude, elle est l’une des premières à avoir ce mouvement dynamique tournant, rompant avec cette frontalité et ces poses rigides qu’on voyait jusqu’alors. Elle fait partie de ces premières statues des hommes illustres de la France d’une telle expressivité. On ne s’en aperçoit presque plus parce que la statuaire a depuis beaucoup évolué, mais c’était quelque chose d’inédit, de totalement neuf à l’époque. » dirigez-vous ensuite devant la chapelle du musée Unterlinden. on y découvre une statue en grès rose représentant Martin Schongauer, un peintre et graveur né à Colmar vers 1450 : c’est un hommage tout en délicatesse à l’auteur de La Vierge au buisson de roses, chef-d’œuvre de peinture religieuse visible aujourd’hui dans l’église des dominicains.

Le Petit Vigneron Alsacien Le Petit Vigneron Alsacien est installé en 1869 sur cette fontaine aménagée dans la niche sud-ouest de la halle du marché couvert.

Une action embellissante

Au détour de la balade dans le Vieux-Colmar, si vous êtes attentif, vous verrez également le Petit Vigneron Alsacien, une statue (l’original est au musée) nichée en 1869 à l’extérieur du marché couvert (à l’angle de la rue des vignerons et de la rue des Écoles) : un jeune homme s’abreuvant de vin, au réalisme stupéfiant. il faut encore emprunter la rue des têtes, l’une des plus pittoresques de Colmar avec ses enseignes de Hansi, pour dénicher une autre statue. Levez les yeux : au-dessus du pignon de la maison des têtes, une sculpture en étain, le Tonnelier Alsacien, une commande de la Bourse aux vins de Colmar, y est installée. « Les œuvres du sculpteur s’inscrivent en fait pleinement dans le programme d’embellissement du XIXe siècle, note le spécialiste de Bartholdi. Colmar, à cette époque, est alors un jeune chef-lieu qui se développe sur le plan urbain, se dote de nouveaux équipements, cherche à s’enjoliver avec des espaces verts, des fontaines... Et l’art de Bartholdi ne doit pas être appréhendé qu’ à la seule vue des statues, mais dans le décor architectural, dans la scénographie qu’il met en place...

Les Grands Soutiens du monde, Justice, Travail et Patrie portent la Terre.
Dans la cour du musée Bartholdi, l’une des ses œuvres Les Grands Soutiens du monde, Justice, Travail et Patrie portent la Terre.

Lorsque l’Alsace-Lorraine est annexée par l’Allemagne en juin 1871, c’est un traumatisme pour le sculpteur, qui s’était engagé comme intendant auprès de Garibaldi durant toute la guerre de 1870. Celui qui rejoint la loge maçonnique « Alsace-Lorraine » à Paris devra désormais bientôt demander une autorisation pour se rendre quelques jours dans sa ville natale, où vit encore sa mère. Soudainement, son œuvre prend une tournure plus militante, comme on peut le comprendre au musée Bartholdi, avec La Malédiction de l’Alsace ou La Suisse secourant les douleurs de Strasbourg, une dénonciation du bombardement de la ville. L’artiste crée même des statues de « petites Alsaciennes » que n’aurait pas reniées Hansi ! « Bartholdi avait une vraie double culture. Sa famille était bilingue : la bibliothèque montre qu’on y lit autant Goethe que Molière, Hofmann que Rousseau... Lui qui a été très imprégné par le romantisme allemand ne comprend pas cette barbarie, impensable pour lui. D’un coup, cet aspect
 positif, humaniste, de la culture
 allemande est brisé. La figure
 de l’Alsacien, qu’il s’agisse de 
la mère vengeresse ou de la petite fille perdue, prend à un moment une importance, comme un exutoire à ce traumatisme : en réaction, il exalte, parfois violemment, un particularisme, pour se raccrocher à quelque chose. Au contraire, la statue de la Liberté, elle, se veut universelle. Il se détourne du Vieux Monde pour l’Ouest et l’idéal de la démocratie américaine.»

La fontaine Schwendi sur la place de l'Ancienne-Douane.
Même si la fontaine Schwendi
 (de Bartholdi) célèbre l’importateur supposé du cépage tokay en Alsace, c’est bien de l’eau qui coule. À voir sur la place de l’Ancienne- Douane.

Un pied de nez à l’occupant

Mais l’annexion de 1871 sera moins tragique pour ses œuvres que celle de la Seconde Guerre mondiale : non seulement elles ne sont pas démembrées ni détruites, mais le service d’embellissement de la ville continue à lui en commander ! – sans inauguration toutefois. Voyez l’emblématique place de l’Ancienne-Douane : à l’ombre des tuiles vernissées de l’imposant Koïfhus se découvre la célèbre fontaine dotée d’une sculpture dédiée à Lazare de Schwendi, brandissant un cep de vigne – la légende raconte que ce diplomate hongrois (1522-1583) est à l’origine de l’introduction du tokay en Alsace (le pinot gris). Et Bartholdi se permet même, tout près de la Petite Venise baignée par la Lauch, d’adresser un véritable pied de nez à l’occupant. Il édife en 1888, au milieu des façades à colombages de la place des Six-Montagnes-Noires, une sculpture représentant Jean Roesselmann. Pas n’importe qui, ce personnage : ce prévôt des marchands mourut en 1262 en défendant l’indépendance de la ville face aux partisans de l’évêque de Strasbourg. On peut même lire en latin un phylactère provocateur : « La Liberté aux citoyens de Colmar » ! « Qui plus est, précise le conservateur, le visage de Roesselmann prend les traits du maire de la ville, Hercule de Peyerimhof, qui avait dû abandonner ses fonctions après l’annexion de 1871 ! Il y avait une certaine tolérance à cette époque.»

La fontaine Roesselmann
Sur la place des Six-Montagnes- Noires, la fontaine Roessel- mann d’Auguste Bartholdi est un hommage appuyé à un prévôt du XIIIe siècle qui perdit la vie en défendant la liberté de Colmar face à l’envahisseur strasbourgeois, réalisée en 1888, alors que l’Alsace est allemande.

Un monument d’art funéraire

Mais, pour découvrir le chef-d’œuvre colmarien de Bartholdi, quittez le cœur historique pour rejoindre le cimetière municipal du Ladhof : l’artiste a signé là une extraordinaire Tombe des gardes nationaux, en 1872. « Ce monument funéraire, d’une simplicité terrible, figure parmi les plus expressifs du XIXe siècle. » Émergeant d’une lourde dalle, se découvrent seulement le bras et la main aux doigts encore tendus d’un soldat agonisant... Une visite sur les traces de Bartholdi ne saurait être complète sans se rendre à l’angle de l’avenue Joffre et de l’avenue Poincaré. Là, dans le parc de l’ancien château d’eau, une autre statue, élevée en 1907 présente un personnage... accompagné d’une statue de la Liberté en miniature. Le statuaire statufé.