Perpignan : un visage catalan et français

Par Philippe Bourget
source : Détours en France n°175, p. 36

Perpignan l’ancienne capitale des rois de Majorque surprend par son patrimoine médiéval et la présence d’une forte communauté gitane, deux piliers de son identité. Découverte d’une ville qui aimerait bien, à sa mesure, incarner un nouvel élan culturel en Catalogne du nord.

Le palais des rois de Majorque à Perpignan.


Le palais des rois de Majorque domine Perpignan depuis le
 XIIIe siècle. À cette époque, la ville était la capitale du royaume méditerranéen esquissé par Jacques Ier d’Aragon, composé des îles Baléares, du Roussillon, de la Cerdagne et de la seigneurie de Montpellier. Le royaume perdurera de 1229 à 1349, jusqu’à ce que ses territoires soient vendus à la couronne de France ou conquis par le roi d’Espagne. Mais il nous reste ce palais-forteresse de galets et de briques, de pierres de taille et de marbres, et cette vue à 360 ° sur la ville depuis sa tour de l’Hommage.

Aucune ville n’échappe à son histoire. C’est peut-être encore plus vrai pour Perpignan, dont l’identité puise fortement dans les événements d’hier. Française depuis seulement 355 ans, la cité est, dès 1172, aragonaise, ensuite, capitale du royaume de Majorque, aragonaise encore, puis rattachée à la couronne d’Espagne avant d’échoir à la France en 1659. Dire qu’elle a une partie de son âme tournée au Sud est une évidence. Française, oui. Mais historiquement catalane, membre de cette aire linguistique dont elle forme grosso modo la limite nord, et qui s’étend de la région de Valence à l’Aragon, en passant par les Baléares. Il n’est qu’à voir la puissante attraction exercée par sa voisine Barcelone pour s’en convaincre. Ajoutons-y un statut de ville carrefour, synonyme à la fois de passage et d’ancrage, comme celle de la communauté gitane, et l’on obtient deux clefs d’une ville à forte personnalité.

Fortifications autour du palais des rois de Majorque


Tiraillée entre royaumes de France et d’Espagne, Perpignan s’est couverte de défenses, remparts et fortifications. Fossé et barbacane crénelée protégeaient l’entrée du palais des rois de Majorque.

Saint-Jean, écheveau
 de ruelles médiévales


La visite rappelle à chaque pas ces filiations. Au point le plus haut de la ville, le palais-forteresse des rois de Majorque incarne la puissance d’un royaume dont Perpignan fut le centre de 1276 à 1349. De style gothique méridional, avec sa façade sertie de galets, il s’organise en une cour d’honneur encadrée de bâtiments et de tours. Les plus remarquables sont l’Aula, grande salle aux fenêtres en ogive, la tour de l’Hommage, table panoramique sur la ville et ses toits de tuiles, les Corbières, le Canigou, les Albères et la mer ; ainsi que le donjon, avec ses deux chapelles superposées.


Quartier Saint-Jacques


La création du quartier Saint-Jacques, où vit aujourd'hui la communauté gitane de Perpignan, remonte au XIIIe siècle, avec l'édification de l'église éponyme par le rois de Majorque Jacques Ier.

Les rois de Majorque, Jacques II et ses successeurs, mirent aussi leur ardeur à développer les quartiers Saint-Jean, Saint-Jacques, Saint-Mathieu, La Real : le puzzle urbain du Perpignan d’aujourd’hui. C’est dans Saint-Jean, écheveau de ruelles étroites médiévales et commerçantes, que se trouve la plus forte concentration de vestiges. Dont l’emblématique Castillet. L’édifice fortifié marque l’entrée nord du centre ancien. Il fut construit au xive siècle pour protéger la cité des attaques des Français. De nos jours, Perpignanais et touristes franchissent son porche pacifiquement, pour aller faire du lèche- vitrines rue d’Alsace-Lorraine, choisir jambons ou primeurs dans la minuscule rue-marché Paratilla. Certains vont prendre un verre au Grand Café de la Bourse, place de la Loge, en épluchant dans L’Indépendant les commentaires qui encensent ou s’inquiètent des performances de l’USAP, club de rugby porte-drapeau (sang et or !) de la ville.

Place de la Loge, le bâtiment de la loge de Mer.


Fleuron de la place de la Loge, le bâtiment de la loge de Mer date des premiers jours du XVe siècle. Il y a quelque chose de florentin dans ce bâtiment où siégait le tribunal maritime.

La Loge de Mer,
 site stratégique ?


Place de la Loge, justement. Là, se trouvent côte à côte les trois symboles du pouvoir aragonais : économique, avec la loge de Mer, ancienne bourse maritime d’un splendide gothique flamboyant ; politique, avec l’hôtel de ville ; et administratif, avec le palais de la Députation. L’exploitation commerciale de la loge de Mer est-elle chargée de sens ? Certains le pensent. « Elle fut transformée en théâtre au XVIIIe siècle. Celui-ci s’adressait aux élites francisées, alors que le catalan était plutôt rattaché aux campagnes. Puis, elle fut Café de... France, McDo et désormais, à nouveau, restaurant... Le France. Cela marque la politique d’assimilation française », s’avance Corinne Doumenc, guide-conférencière pour l’office de tourisme. La cathédrale Saint-Jean-Baptiste, autre exemple de gothique méridional, rappelle aussi les ambitions du royaume de Majorque. Édifiée à partir de 1324, elle ne fut achevée qu’en 1509. Elle jouxte la chapelle du Dévot-Christ, où les visiteurs découvrent l’exceptionnel crucifix en bois sculpté, et le Campo Santo, l’un des plus vieux cloîtres-cimetières de France, étonnant espace de silence au cœur de la ville.

La cathédrale Saint Jean-Baptiste depuis la place Gambetta


Depuis la place Gambetta, découvrez la façade occidentale de la cathédrale Saint- Jean-Baptiste. Son allure modeste est un leurre, car ce bâtiment du XVIe siècle mesure 80 mètres de long et recèle un très riche mobilier.

On pourrait multiplier les exemples de ce Perpignan moyenâgeux, qui témoigne aussi de la bonne fortune des marchands drapiers. Quelques indices : la Casa Xanxo (du début XVIe siècle, rue de la Main-de-Fer) ; la rue des Fabriques-d’en-Nabot et ses maisons en cayrou (brique) et galets, où l’on confectionnait les draps roussillonnais ; et la discrète impasse du Mas Saint-Jean, vieille cour avec fontaine, dans son jus médiéval.

Le Campo Santo


Le Campo Santo, (le champ saint) est l'ensemble funéraire Saint-Jean réalisé début XIVe siècle. C'est un cloître cimetière (le plus ancien de France) : les tombes se trouvant sous les arcades. À partir de 1321, un ossuaire central accueillit les dépouilles des moins fortunés.

Le quartier Saint-Jacques
À la différence de son voisin Saint-Mathieu, en voie de réhabilitation, le quartier Saint-Jacques affiche des signes extérieurs de dénuement. Voici le plus grand quartier gitan de France, aux rues étroites et à l’urbanisme dégradé. La communauté y est présente depuis le xixe siècle. Enfants dans les rues, familles prenant le frais dehors, « bohémiennes » en jupes serrées et chignons, odeurs de cuisine, airs de flamenco, chants de coqs... : il règne une ambiance tonique propre à surprendre qui ne connaît que les quartiers aseptisés des villes d’aujourd’hui. C’est dans ce secteur, où les anciens parlent encore le calo, un vieux catalan, que se trouve l’église Saint-Jacques, siège de la confrérie de la Sanch, organisatrice de la célèbre procession éponyme, le vendredi saint.

Canal de la Basse.


Longeant la
 ville sur sa 
face ouest,
le canal de la Basse, petite rivière d’à peine 12 kilomètres
de long, vit ses derniers mètres d’indépendance : parvenue au pont Joffre, elle va rejoindre et grossir les eaux de la Têt. Ses abords paysagés tendent à discipliner son cours à tendance folâtre.

La gare et Dalí,
« el centre del món »


Hors les « murs », Perpignan a grandi avec son temps et s’imagine, comme toutes les villes en quête d’image, un avenir attrayant. La destruction des remparts, au début du XXe siècle, signa la première expansion de la cité. À cette époque sont créés le cinéma Le Castillet , les grands boulevards, et plus tard, l’aménagement des bords de la Basse. C’est l’époque des beaux immeubles, comme la « maison de l’Américaine », au n° 13, boulevard Wilson, œuvre de Claudius Trenet, grand-père du chanteur. Le temps aussi des grands magasins, telles les actuelles Galeries Lafayette (place de la Résistance) ou les Dames de France (place de Catalogne, aujourd’hui la FNAC). L’essor du chemin de fer profite au quartier de la Gare, dont le bâtiment, récemment rénové, devra plus tard sa renommée inattendue à Salvator Dalí. Quel autre artiste aurait pu voir dans cette bâtisse banalement ferroviaire « el centre del món » (le centre du monde) et ressentir « à la gare de Perpignan une espèce d’extase cosmogonique [...], une vision exacte de la constitution de l’univers ». Mystères de l’imagination artistique qui lui firent dire aussi : « Le foyer de notre civilisation, c’est la Méditerranée, Mare nostrum, et la gare de Perpignan, sans laquelle nous serions tous aujourd’hui en Australie, entourés de kangourous... Mais, au moment de la fameuse dérive des continents, SEUL, Perpignan a tenu le coup ! Un signe ! »