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Par Philippe Bourget

À l'extrême sud-ouest de la Grande-Bretagne, règnent les paysages de bocage aux prairies vert gazon, aux haies immenses et les ports blottis le long d'estuaires cachés. Bienvenue en Cornouailles, illustrés par la beauté du cap Lizard, de St. Michael's Mount et de havres minuscules, sans oublier, tradition anglaise oblige, un détour par d’incroyables jardins.

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Proche des falaises du cap Lizard, la plage de Kinance Cove. On y accède par le South West Coast Path, sentier de randonnée qui longe le littoral des Cornouailles

Polperro, un port joliment encaissé au fond d’un vallon maritime sur la côte sud des Cornouailles. Des maisons pieds dans l’eau ; une minuscule criée, à l’image de ce village de poupée ; un ruisseau discret glissant à l’arrière des cottages ; des mouettes criardes et voraces... Coup de cœur pour ce port intime, incarnation du rivage de cette région anglaise où se succèdent, invisibles depuis les terres, des escales côtières entretenues comme des reliques patrimoniales. Il faut compter au moins trois jours pour profiter du territoire. Le granit de la pointe sud-ouest du Royaume-Uni est découpé en tellement de baies, anses et estuaires que suivre le trait de côte prend un peu de temps... D’autant que les routes sont à l’unisson. Ah ! les routes. Il n’y a que les Britanniques qui savent fondre ainsi les signes du progrès dans des paysages ancestraux. Imaginez. Un carroyage de prairies ondulantes couturées de haies, un damier jaune-vert-brun glissant jusqu’au bord des falaises. Là, enfouies entre les talus de séparation, des routes étroites et invisibles. Le dépassement y est impossible, le croisement délicat mais toujours courtois, civilité british oblige. La végétation est parfois si dense que la route glisse dans un tunnel boisé. Autant dire que la vitesse est proscrite. D’autant que le parcours est parfois stoppé net au bord d’un estuaire. Il faut alors embarquer sur un bac, comme à Polruan ou à St. Mawes, l’occasion d’observer un voilier filant tranquillement vers une marina – la plaisance chic est ici dans son royaume.

Un essaim de villages côtiers

Impossible de raconter tous les villages. Sur l’itinéraire de Looe à Boscastle, qui englobe toute la pointe des Cornouailles, les bonnes surprises sont trop nombreuses. Résumons. Looe se love sur les versants de la rivière éponyme. Ce port de pêche actif, aux ruelles bordées de vieilles maisons chaulées, est très touristique. Les deux rives sont reliées par un esthétique pont de pierre à sept arches. The Old Lifeboat Station (1866-1930) trône au bout du quai. Fowey, lui, fait face à Polruan, posé autour de l’église anglicane St. Fimbarrus et de sa tour-clocher à pinacles. À la sortie de la messe, on y croise des old ladies en jupes longues et cheveux blancs permanentés. Le port, tout en longueur, est fort animé, bercé notamment par le souvenir de la romancière Daphné du Maurier, qui vécut au bord de l’estuaire. Mevagissey entre dans notre « top 3 ». Nous sommes tombés sous le charme de ce bassin « double » quasi fortifié, l’avant et l’arrière-port, seulement séparés par une jetée juste assez large pour accueillir la criée. À marée basse, les petits chalutiers et les barques de pêche reposent sur la vase verte, au-dessous de quelques maisons peintes de couleurs vives. Une carte postale. Quant à St. Ives, c’est un peu le Deauville des Cornouailles. Où plutôt son Pont-Aven. La ville (11 000 habitants) est devenue célèbre grâce aux peintres, séduits par la beauté des plages, la lumière atlantique et les ruelles bordées de maisons à pans d’ardoises et bow-windows. La foule, dense sur les quais aux beaux jours, s’y délecte de hamburgers, d’ice-creams et de sundaes. Des familles pique-niquent sur la plage principale, entre ondées et rais de lumière, protégées des bourrasques par des pare-vents piqués dans le sable. Symboles de la fibre artistique de St. Ives, maintes galeries ainsi qu’un Tate Museum, bâtiment en béton dressé face à la plage de Porthmeor, se sont installés.

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À une heure de voiture à peine de Plymouth, le port de Looe, toujours très actif, est la première étape de cette escapade en Cornouailles

Boscastle et Port Isaac, les ports du bout du monde

Sur la côte nord, deux « villages miniatures » méritent aussi la visite : Boscastle et Port Isaac. Le premier apparaît après une longue route tortueuse dans un vallon forestier. L’expression « bout du monde » lui va bien. L’unique rue, en pente, encadrée de maisons de granit, est prolongée par une rivière et un bras d’estuaire serpentin, au point que l’océan reste caché à la vue du village. Une pépite ! Le second village résume à lui seul l’architecture littorale des Cornouailles : un port de poche, des maisons du XVIe siècle à touche-touche, une petite plage et un hangar curieusement fortifié, occupé par des mareyeurs qui trient des soles et cassent des pinces de crabes au marteau. Le tout fréquenté par la marée des touristes et dominé par un joli manoir-hôtel.

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Sur la côte nord des Cornouailles, Boscastle se love au fond d'un vallon si profond qu'on ne voit pas la mer depuis le village. Un long chemin mène au port. À visiter, un étonnant musée de la Sorcellerie

Passages vertigineux de la côte nord

Cette enfilade de ports-abris pourrait laisser croire que la côte est monotone. Erreur ! Les paysages sont changeants. La partie sud, dentelée et dense, fait place au nord à de vastes espaces de champs et de landes. Land’s End en est l’exemple parfait, plateau désolé fréquemment noyé dans la brume. On y croise de rares fermes grises, des pubs dans des hameaux et quelques gentlemen farmers bottés, casquettes anglaises sur la tête. Le St. Agnes Beacon, 192 mètres au dessus de l’océan, livre aussi, entre St. Ives et Newquay, son large mamelon, juste recouvert d’un tapis de bruyère violet ouvert à tous les vents. Les randonneurs sont aux anges. Une portion du Cornwall Coast Path suit la ligne de côte de Plymouth à Bude, avec des passages ici spectaculaires (460 kilomètres). « Nous surveillons les marcheurs et les vététistes mais aussi les parapentistes et les pêcheurs », sourit Anthea Philips, jumelles pendues sur sa chemisette blanche à épaulettes, installée dans sa cabane-radio tapissée d’une grande carte marine et surmontée de l’Union Jack. Volontaire au sein de la National Coastwatch Institution, elle assure des vacations pour surveiller les activités humaines. Car cette côte présente parfois des aspects vertigineux.

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Port Isaac avec ses maisons de poupée du XVIIIe siècle, est un village de pêcheurs où se croisent vacanciers et mareyeurs

Tintagel ou la légende du roi Arthur

À St. Agnes, par exemple, petite anse pour surfeurs de la côte nord, les falaises blanches plongent dans l’océan. Le port a été reconstruit six fois, laminé par les tempêtes et les éboulements rocheux. À Tintagel, village fameux associé au roi Arthur – la légende dit qu’il serait né ici –, on imagine aisément que son prétendu château, ruine au-dessus de falaises cisaillées, a pu subir sans répit les assauts de la houle et du vent. Le cap Lizard symbolise cette confrontation violente entre terre et océan. Pointe la plus au sud du Royaume-Uni, célèbre ligne d’arrivée de courses transatlantiques, il offre ses murailles noires et grises aux vagues bruyantes de l’English Channel. Miracle de la nature, ce cap en dents de scie, prisé par les touristes britanniques, cache aussi l’une des plus belles et secrètes plages du Royaume-Uni : Kynance Cove, sidérante de sable blanc à marée basse.

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À Tintagel, haut lieu des légendes arthuriennes, le chemin qui descend vers les ruines du château du XIIIe siècle offre des vues vertigineuses sur les falaises plongeant dans la mer Celtique

St. Michael's Mount, une autre "Merveille"

Reste à parler de St. Michael’s Mount. Sa ressemblance avec la Merveille ne tient pas seulement à l’homonymie. Normal, cet îlot rocheux de la pointe des Cornouailles a été doté au XIIIe siècle d’un monastère et d’une église... par les moines bénédictins venus de « notre » Mont-Saint-Michel ! L’allure est plus modeste et le monastère, démantelé au XVIIe siècle, est devenu château, propriété de lord St Aubyn. Pas de digue comme en Normandie : on s’y rend à pied à marée basse, par une chaussée (causeway) submersible ; et en canot à marée haute. Trente personnes vivent à l'année au bas de ce caillou seigneurial, dans de petites maisons accolées à cours fermées. Elles sont employées à l'intendance du château, qui se visite. Lors de notre passage, une maman et son jeune fils, cravate et pull en V aux armes de son école, embarquaient sur une navette chargés de sacs, apparemment habitués à cette logistique quotidienne. Nous avons même aperçu l'épouse du lord refermant la porte du jardin du château, une fois le dernier visiteur parti. L'ultime image d'une Angleterre singulière, prompte à préserver ses traditions et à garder intacts ses trésors de nature.

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Entre le Cap Lizard et Land's End, une curiosité : St. Michael's Mount, un Mont-Saint-Michel en réduction. Le causeway (chaussée submersible) permet d'accéder à marée basse à cet îlot escarpé où des moines bénédictins s'installèrent au XIIIe siècle

Dans les Cornouailles, deux étonnants jardins

Sous le ciel gris, les dômes blancs en nid d’abeille où sont abritées les plantes exotiques ont un air irréel. Le sentiment est renforcé par la tyrolienne géante qui survole le site et sur laquelle glissent des météores humains. Eden Project est le résultat d’une idée folle : protéger la biodiversité du monde en conservant sous cloche des milliers d’espèces. Résultat ? « 90 000 visiteurs par jour en période de pointe », nous confirme une responsable à l’accueil. Il n’est qu’à voir la taille des parkings pour comprendre le succès du lieu...

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Installé sur le site d'une ancienne carrière, le parc Eden Project est né de la volonté de son concepteur, Tim Smit, de démontrer la capacité de la nature à régénérer un site détérioré par l'activité humaine

Eden Project, un laboratoire de la biodiversité

Eden Project est à la hauteur du défi, lancé il y a une quinzaine d’années par Sir Tim Smit, né au Pays-Bas, ancien compositeur et producteur de musique de rock et d’opéra. Aménagés dans une carrière de kaolin désaffectée près de St. Austell, les dômes jumelés géants (jusqu’à 45 mètres de hauteur) accueillent des plantes tropicales d'un côté, des essences méditerranéennes de l'autre. Côté "pays chauds", le bluff est complet : reproduction de forêts humides d'Amérique de Sud, Asie du Sud-Est, d'Afrique de l'ouest et des îles tropicales. Cascades, huttes de bambous, maison de paysans malaisiens, arbres fruitiers tropicaux (manguiers, bananiers...) s'observent à partir de passerelles aériennes sur la canopée... Il fait plus de 31 °C sur la plateforme sommitale aménagée 30 mètres au-dessus du sol (un peu mouvante, sensibles au vertige s’abstenir !), d’où l’on domine l’ensemble de l’écosystème. Il ne manque que la faune pour se croire téléporté à Bornéo ou à Manaus... Le dôme méditerranéen, avec son verger d’agrumes et son oliveraie, en revanche, est nettement moins réussi, un peu artificiel, trop académique.

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Conçues par L'architecte Nicholas Grimshaw avec les matériaux les plus innovants, les serres d'Eden Project se visitent à 30 mètres de hauteur, en cheminant sur le Canopy Walkway (passerelle de la canopée). Ces biomes - écosystèmes caractéristiques d'une aire géographique - abritent des environnements contrôlés : climat chaud tempéré du bassin méditerranéen, et forêt humide tropicale

Les étranges créatures végétales des jardins perdus de Heligan

Nous sommes arrivés aux jardins perdus de Heligan, près de Mevagissey, assez tard en fin d’après-midi, au moment où les visiteurs commençaient à regagner la sortie. Résultat : le bonheur rare d’arpenter un domaine végétal en touristes VIP, seuls ou presque dans cet immense maelström de verdure. The Lost Gardens of Heligan ont été aménagés aux XVIIIe et XIXe siècles par la famille Tremayne et relancés par leurs héritiers au tournant des années 1990, après une longue période d’abandon. Imaginez : un domaine courant presque jusqu’à la mer, une jungle valley perdue au fond d’un vallon, avec pont de singe, étangs et plantes tropicales géantes, des prairies à moutons, vaches et émeus, des palmiers et des fougères géantes, des chênes et des cèdres antédiluviens sur les branches desquelles courent des écureuils, un potager clos, des jardins d’agrément, une maison de maître aux grounds (pelouses) taillées au ciseau, une ferme..., le tout dans un silence de cathédrale. En prime, la surprise de découvrir des sculptures arbustives : une femme couchée au sol, épaules et hanches couvertes de lierre, un gnome aux yeux bleus à tête végétale... Un vrai bonheur.

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Le domaine de Heligan, qui appartient à la famille Tremayne depuis le XVIe siècle, a été laissé à l'abandon après la Première Guerre mondiale. Reconstitué d'après les plans d'origine, il renaît en 1990.
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