Le Galibier : le plus illustre des cols du Tour de France

Par Dominique Roger et Hugues Derouard
source : Hors-série Collection spécial Tour de France

Royaume des grimpeurs, le Galibier (2645 m) a été le col alpestre le plus souvent escaladé par les coureurs du Tour – une soixantaine de fois. Si ce n'est pas le plus haut, c'est probablement le plus illustre. Pour s’en convaincre, il suffit de voir le nombre d’amoureux de la petite Reine qui, dès les beaux jours, partent à l’assaut ce géant qui marque une frontière entre Savoie et Hautes-Alpes.

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« Ce n'est plus du sport, ce n'est plus une course, ce sont juste des travaux forcés ». Nous sommes le 10 juillet 1911. Pour la première fois, un haut col alpin est franchi dans le Tour : le col du Galibier, qui, à 2642 mètres, relie la Maurienne au Briançonnais. Plus haut plus froid, plus inquiétant encore que le Tourmalet, escaladé l’année précédente dans le « calvaire des Pyrénées ». Les coureurs – à l'époque Eugène Christophe – sont révoltés, qualifiant de « bandits » les organisateurs qui ont osé imaginer cette étape de 366 kilomètres de Chamonix à Grenoble.

Le Monstre sacré du Tour

Plus d'un siècle plus tard, l'épique Galibier, escaladé à 59 reprises, fait tout simplement figure de Monstre sacré du Tour de France, au point que c'est une déception pour beaucoup d'apprendre que ce « géant des Alpes » ne figure pas, telle ou telle année, au programme.

La route carrossable est ouverte à la fin du XIXe siècle grâce à un tunnel long de 365 m. A 2556 m d’altitude, cette galerie de légende – qui fera dire au coureur Emile Georget « qu’ils auraient pu l’ouvrir en bas » –  marquait l’arrivée proche, quand on venait de Maurienne. Les coureurs ne l’empruntent plus depuis qu’une route a été prolongée par le col…ce qui a ajouté encore quelques lacets supplémentaires ! Mais le Galibier, qui relie Savoie et Hautes-Alpes, était déjà emprunté, bien avant les champions, par les colporteurs, les militaires, mais aussi nombre de contrebandiers savoyards qui venaient chercher du sel, moins cher en France.

Bienvenue dans la "vallée d'or"

La montée la plus classique – la plus difficile aussi – se fait au départ de Saint-Michel-de-Maurienne, sur le versant nord, à… près de 35 kilomètres du col. Premier effort, il faut d’abord escalader le col du Télégraphe (1566 m), que jouxte un fort construit au XIXe siècle pour protéger la route du Galibier. Puis voici, Valloire, une station touristique où les amateurs de baroque iront découvrir son église Notre-Dame de l’Assomption (XVIIe). Comme le rappelle l’étymologie, nous sommes dans la « vallée d’or », nom donné pour la beauté de ses prés, qui a fait prospérer l’agriculture. Mais ce paysage opulent est pour le moins trompeur au regard de ce qui se profile au fur et à mesure que la route s'envole.

La montée vers le monde du silence

Au-delà du hameau de Bonnenuit puis de Plan-Lachat, blottis au pied des premières grandes boucles du Galibier, c’est un autre monde qui se découvre. Il n’y a plus d’habitants permanents : là commence le règne de la nature. « C'est une longue et patiente montée vers le monde du silence, décrit Philippe Bouvet, de L'Equipe. Lorsque les coureurs grimpent jusqu'ici, sur cette route léchée par les glaciers, le décor rappelle à tout instant que même le champion appartient au monde de l'infiniment petit. Personne ne prend jamais le Galibier de haut. »

La route, bordée de congères, grimpe raide dans un chaos minéral austère et grandiose, cerné de pics et d’abîmes. Seules quelques gentianes, les bouquetins, les aigles royaux réussissent à se frayer une place dans cet hostile univers où la pierraille semble tout dévorer. Un endroit de solitude où les hommes ne pénètrent que pendant la courte saison touristique – il est ouvert le 1er juin après de grandioses travaux de déneigement.

det_galibier_istock_schmitzolaf.jpgChangement de climat au sommet

 

Le col, qui marque une limite climatique et géologique entre Alpes du Nord et Alpes du Sud, a toujours été une frontière entre les hommes.

Une vieille borne ornée d’une fleur de lys d’un côté et d’une croix de l’autre, nous rappelle, à son sommet, qu’il fut la limite entre le royaume de France et le royaume de Piémont-Savoie. Le col étant infranchissable une bonne partie de l'année, les échanges étaient rares entre les habitants de la Maurienne et ceux du Briançonnais. Comme si le Galibier n’était pas fait pour les hommes !

Le cauchemar pour certains grands noms du cyclisme

Ses lacets ne réussirent d’ailleurs jamais à Poulidor. Fignon y chuta dans un ravin en 1987 – sans dommage. Plus tragique, en 1935, c'est là que le Tour connaît le premier mort de son histoire, celui de l'Espagnol Francisco Cepeda, un décès du à une chute dans la sévère descente du col du Lautaret, sur le versant sud. Mais le Galibier transcendera aussi Charly Gaul, qui y devient « l'ange de la montagne », Bahamontès, « l'Aigle de Tolède », ou le « Pirate » Pantani, qui, en y gagnant, devient dans la presse sportive italienne celui qui est allé « prêcher dans la montagne l'éternel mystère de l'homme aux confins de la plus impitoyable souffrance ». Henri Desgrange, toujours grandiloquent, s'émerveillait, lui, de ces « hommes qui ont pu s'élever (...) à hauteur où ne vont point les aigles. » 

Au sommet, une relative platitude qui détonne au regard de l'altitude et du panorama. Sous nos yeux, se dressent l’aiguille d’Arves, le pic des Trois-Evechés, la barre des Ecrins. Sans oublier les hautes falaises déchiquetées du Grand Galibier, à 3228 mètres, et le Grand Pic de la Meije, un sommet redoutable, lui, pour bien des alpinistes.

Dans le rétro du Tour : Henri Desgrange, premier patron du Tour

« Ô Sappey ! ô Laffrey ! ô col Bayard ! ô Tourmalet ! je ne faillirai pas à mon devoir en écrivant qu'à côté du Galibier, vous n'êtes que de la pâle et vulgaire bibine : devant ce géant, il n'y a plus qu'à tirer son bonnet et à saluer bien bas », écrivait Henri Desgrange (1865-1940). C'est aujourd'hui le Galibier qui honore, à travers un monument à proximité du sommet, la mémoire de celui qui, sur une idée de son collaborateur Géo Lefèbvre, fonda le Tour de France en 1903. D'abord clerc de notaire, ce personnage haut en couleurs, réputé rude envers ses collaborateurs, se lance dans le cyclisme et détient même, avec 35,325 km, le record de l’heure cycliste en 1893. Directeur du vélodrome du Parc des Princes, puis du Vélodrome d'Hiver, il prend la tête, à la demande d'un groupe d'industriels du cycle et de l'automobile, du journal sportif L'Auto-Vélo (qui deviendra L'Auto), destiné à concurrencer Le Vélo, premier quotidien sportif, qui a pris la défense du capitaine Dreyfus – ce qui déplaît aux industriels annonceurs. Pour booster le journal (qui ne prendra pas partie dans l'affaire Dreyfus), il lancera « la plus grande épreuve cycliste jamais organisée ». Il restera dans les mémoires avant tout comme l'emblématique patron du Tour, qui, de 1903 à 1937, relatera sa course, de manière lyrique, dans son journal.