Vallée de l'Isle : voie verte du Périgord blanc

Par Hugues Dérouard

Depuis Périgueux, une véloroute, tout récemment aménagée, permet de longer l'Isle jusqu'à Montpon-Ménestérol, aux portes de Libourne. Tel un trait d'union entre la Dordogne et la Gironde, cet itinéraire tranquille, jalonné de châteaux, de moulins et d'écluses permet d'admirer quelques-uns des joyaux méconnus du Périgord blanc, dans un cadre on ne peut plus champêtre.

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Vue sur la vallée de l'Isle

Nous sommes au pied du centre historique de Périgueux, sur les bords de l’Isle. La voie verte que nous empruntons à vélo, depuis le pont des Barris, offre peut-être la vue la plus saisissante sur la capitale du Périgord, dominée par la silhouette un brin orientalisante de la cathédrale Saint-Front, hérissée de clochetons byzantins. À peine quitté Périgueux, côté ouest, l’itinéraire nous mène à la commune de Chancelade, où trône un autre chef-d’œuvre d’architecture religieuse pourtant beaucoup moins connu.

L'abbaye de Chancelade, l'une des plus prestigieuse de Dordogne

L’abbaye de Chancelade, fondée au creux d’un vallon vers 1125, par l’ermite Foucault, bientôt rejoint par d’autres moines augustiniens, fut parmi les abbayes les plus prestigieuses de Dordogne. Havre de paix en pleine agglomération périgourdine, l’église abbatiale, même si elle a été très modifiée au XVIIe siècle après les guerres de Religion, a conservé une grande harmonie. Dominée par un clocher carré, elle s’enorgueillit d’une façade occidentale avec un portail en arc brisé surmonté de quatre arcatures. Quant à la chapelle Saint-Jean, elle impressionne par son portail roman à voussures. Les chanoines réguliers de Saint-Victor et la communauté de Chancelade-Saint-Astier sont installés sur le site depuis 1998.

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La construction de l'abbaye romane de Chancelade a débuté au début du XIIe siècle. Elle a prospéré avant de tomber aux mains des Anglais au cours de la guerre de Cent Ans. Elle deviendra un bien national à la Révolution. L'abbaye est aujourd'hui un centre spirituel actif

Un château pour des jeunes en réinsertion

Plus loin, la plaine de l’Isle se fait plus verdoyante, plus bucolique encore, et le relief on ne peut plus plat. Nous passons le village d’Annesse-et-Beaulieu, qui charme sans effort par son décor champêtre, son église romane du XIIe siècle, son moulin de Taillepetit (il daterait de 1330 !), tapissé de vignes vierges, les pieds dans l’Isle. En suivant les amples divagations de la rivière, surgit Saint-Astier, surplombé par le haut clocher carré de son église romane fortifiée, avant d’atteindre la petite ville de Neuvic, qui vaut absolument une halte pour son château datant du XVIe siècle. Ce petit bijou Renaissance, bâti en équerre, impressionne par ses tourelles et ses mâchicoulis décoratifs et les lucarnes ornant sa toiture de tuiles brunes. À l’intérieur, de belles peintures murales ou encore un grand salon du XVIIe siècle qui accueille aujourd’hui un restaurant où travaillent des jeunes en réinsertion. « Les anciens propriétaires ont fait don du château de Neuvic à une fondation qui aide les enfants en difficulté », nous informe Fatima Ebrard, responsable des lieux. Quelques coups de pédales plus tard, vous admirerez la façade nord du château, celle qui domine de toute sa puissance un parc botanique de 6 hectares bordant l’Isle, riche de milliers d’espèces végétales...

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Le château de Neuvic, édifié au XVIe siècle, le long des berges de l'Isle, est un passage obligé des "véloroutiers"

Le caviar de l'Isle

À quelques encablures, un panneau titille notre curiosité. « Caviar de Neuvic », lit-on, au bord de la véloroute ! Nous franchissons le portail d’entrée et nous nous retrouvons dans une ferme d’élevage... d’esturgeons. Jean Salkazanov, régisseur du domaine, nous reçoit, notant sur un petit carnet avec méfiance nos coordonnées. C’est que l’on n’est pas n’importe où ! Depuis 2011, on élabore ici un caviar d’excellence qui a déjà acquis une belle réputation (une boutique a ouvert à Paris, rue de l’Odéon). Au sein d’un domaine de 20 hectares, notre hôte nous fait découvrir la ferme piscicole où sont élevés quelque 100 000 esturgeons “baeri” ou esturgeons de Sibérie. « Les esturgeons passent au minimum sept ans dans les bassins alimentés directement dans l’eau puisée dans l’Isle, avant de produire les œufs si convoités », nous informe le régisseur. Dégustation indispensable à l’issue de la visite ! Passées les puissantes tours rondes du château de Mauriac à Douzillac, où Montaigne aurait fait une halte à son retour d’Italie en 1581, puis Saint-Laurent-des-Hommes, il est possible que vous croisiez la gabare du moulin du Duellas. Aujourd’hui destinée à sensibiliser à l’environnement, l’embarcation nous rappelle également que l’Isle fut canalisée à partir de la fin du XVIIIe siècle pour permettre la navigation entre Périgueux et Libourne ; on compte 43 écluses. Des canaux de dérivation furent ouverts pour les minoteries et on augmenta encore le trafic. Ce tranquille ruban d’eau douce était jadis animé jusque dans les années 1950 par le va-et-vient des coureaux (bateaux traditionnels), les cales pleines de sel, de farine et bien sûr de bois, tant la réserve était disponible.

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Longue de 57 m, cette passerelle métallique de la Véloroute traverse l'Isle sur les communes de Saint-Martial-d'Artenset et Saint-Laurent-des-Hommes 

Détours dans la "petite Sologne"

À son nord, l’Isle est bordée par la forêt de la Double, qui s’étend sur quelque 50 000 hectares, jusqu’à la rivière Rizonne. Sous nos yeux, un paysage de pins maritimes, de chênes, de châtaigniers et parsemé de centaines d’étangs. En parcourant les départementales de cette « petite Sologne », difficile d’imaginer que ce plateau argilo-sablonneux était au XIXe siècle, après son déboisement pour la fabrication du charbon de bois ou l’alimentation des verreries, un endroit marécageux insalubre et désolé. L’écrivain Eugène le Roy en parlait d’ailleurs comme du « royaume des fièvres » ! « Ces étangs épars aux queues interminables où pourrissaient les végétaux champêtres et aquatiques, ainsi que des jonchaies et des marais aux boues infectes, d’où s’élevaient des vapeurs pestilentielles qui s’épandaient sur le pays sauvage et solitaire », écrivait-il. Les propriétaires terriens vont alors réagir, dans les années 1850, en se lançant dans un vaste projet d’assèchement des terres. L’endroit est aujourd’hui peu peuplé, mais on découvre, comme posés en pleine forêt, quelques pittoresques hameaux qui ont gardé leur architecture traditionnelle - pans de bois et torchis - et de vastes fermes isolées au milieu d'une clairière, telle la ferme du Parcot, restée dans son jus, à Échourgnac. Au cœur de la forêt surgit également le clocher néogothique de l'abbaye Notre-Dame-de-Bonne-Espérance. Le monastère a été fondé par des moines trappistes de l'abbaye du Port-du-Salut (en Mayenne) en 1868. Ils s'y établirent pour assainir les marécages de la Double et aider les paysans dans l'assèchement du territoire. Fermé en 1910, le lieu revit depuis 1923 : des moniales cisterciennes y fabriquent entre deux prières, un savoureux fromage rond, le trappe d'Échourgnac.

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L'abbaye de Notre-Dame-de-Bonne-Espérance se dresse au cœur de la forêt avec son clocher néogothique

perigueux-chateau-d-escoire.jpgPeur sur escoire

En amont de Périgueux, sur la véloroute de la vallée de l'Isle, surgit au bout de la D6, la façade néoclassique du château d'Escoire. Cette belle bâtisse du XVIIIe siècle est restée célèbre pour avoir été le théâtre d'un triple meurtre dans la nuit du 24 au 25 octobre 1941 : Henri Girard, 24 ans, en fut le principal suspect, mais il fut acquitté en 1943 faute de preuves et le crime jamais résolu. Henri Girard sera plus tard connu sous le nom de Georges Arnaud, auteur du Salaire de la Peur, l'un des best-sellers de l'après-guerre.

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