Escapade au Pays Basque espagnol

Par Philippe Bourget

Découvrez le Pays Basque espagnol sous deux jours différents. D'un côté, célébrez les rituels de la San Fermín en juillet où la capitale navarraise honore taureaux, peñas, fanfares et personnages géants. De l'autre, la Navarre vous révèle un territoire semi-désertique vide d'habitants avec le désert des Bardenas Reales aux allures de Nevada et ses canyons secs...

arene-san-fermin.jpg Fêtez la San Fermín à Pampelune, en rouge et blanc

Neuf jours. Neuf jours de parenthèse enchantée dans le quotidien de la capitale navarraise. C’est le prix payé chaque année sans rechigner par le million de noceurs pour mettre le feu à la ville. Avec la fête de la Bière à Munich, la San Fermín est le plus grand rassemblement d’Europe. Imaginez : le jour d’ouverture, sur la petite plaza Consistorial face à la mairie, confluent des trois quartiers historiques (Navarrería, San Cernin et San Nicolás), 13 000 personnes s’époumonent au cri de « Pamploneses ! Pamplonesas ! » Chaque matin pour l’encierro – lâcher de taureaux dans les rues –, jusqu’à 4 000 coureurs défient, à leurs risques, des bêtes de 600 kg et plus. Les après-midis, aux arènes, les plus grandes du monde après celles de Mexico et de Madrid, 20000 personnes communient aux corridas. Et le jour de clôture, encore devant la mairie, les fêtards ne sont toujours pas calmés. À minuit, au moins 10000 d’entre eux reprennent en chœur, en brandissant leur foulard rouge, le Pobre de mí, un chant faussement triste qui signe la fin des réjouissances mais prévient déjà que celles de l’année suivante seront encore plus belles ! Entre-temps, les marées humaines en rouge et blanc auront afflué, reflué, convergé, divergé dans l’entrelacs de ruelles du casco antiguo (centre ancien) engloutissant force pintxos (tapas), bières, cidres basques et - excellents- vins navarrais. Le tout sans bagarre ni incident majeurs. Remarquable.

san-fermin.jpgDirection les arènes

Les taureaux de l'encierro prennent toujours le même chemin (la côte de Santo Domingo, la plaza del Ayuntamiento, la calle Mercaderes, la calle Estafeta, Telefónica) pour arriver aux arènes

Les taureaux miura : des monstres de bravoure

Si l’on veut être un vrai festayre, il faut porter le pañuelico (foulard rouge, en souvenir de la décapitation de San Fermín), la faja (écharpe de ceinture rouge), le pantalon blanc et la chemise blanche. Un code vestimentaire obligatoire pour se débarrasser des oripeaux de classe sociale : plus de riches, ni de pauvres, chacun profite des festivités sur un pied d’égalité. Il est 7 h 45, ce dernier jour de San Fermín 2014. Pour la première fois depuis neuf jours, des taureaux miura vont combattre dans les arènes. Comme il est d'usage, les bêtes vont être lachées en ville pour l'encierro. La tension est montée d’un cran : les miura sont considérés comme des monstres de bravoure. Le parcours est immuable : depuis le toril, les bêtes remontent la cuesta Santo Domingo, passent devant la niche de San Fermín à qui les coureurs ont demandé bénédiction quelques instants plus tôt, tournent sur la place de la mairie, cavalent dans Mercaderes avant de virer sèchement à droite dans l’étroite Estafeta et de filer jusqu’aux arènes, flirtant avec la statue impassible d’Hemingway. Le spectacle dure à peine 5 minutes, sur 850 mètres de distance. Aux balcons des immeubles, la foule a pris place. Dans la rue, les coureurs, des hommes surtout, attendent, concentrés. Les jeunes s’échauffent, s’encouragent, se tapent dans les mains. Un tir de fusée éclate, les bêtes sont lâchées. Depuis notre balcon sur Mercaderes, nous voyons les taureaux débouler, précédés des coureurs pris de frénésie. Leur but : accompagner les bêtes le plus longtemps possible, sans se faire encorner, ni tomber. Au virage d’Estafeta, un miura s’affaisse au sol après avoir heurté la façade – protégée – du magasin Guerendiáin. « Que viene ! », entend-on. Pour sûr, il vient, se retourne et encorne violemment un touriste trop présomptueux. La blessure est sévère mais il est immédiatement pris en charge par les secours. Les taureaux sont déjà arrivés aux arènes, les télés diffusent en boucle l’accident et un porte-parole de l’hôpital dresse le bilan des blessés. Pas de drame, cette année. La fête continue.

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On se prépare au lâcher de taureaux, l'encierro. Pour y participer, les jeunes gens doivent avoir 18 ans revolus.

ernest-hemingway.jpgHemingway, citoyen de Pampelune

Il a fait connaître la San Fermín dans le monde entier. Jeune journaliste correspondant du Toronto Star, Ernest Hemingway arrive pour la première fois à Pampelune en 1923. Subjugué par la fête et la corrida, il reviendra à huit reprises, courant même l’encierro ! En 1926, son roman Le Soleil se lève aussi, sur Pampelune et la San Fermín, est un succès. Son dernier séjour date de 1959, quatre ans après avoir reçu le prix Nobel de littérature. Cette année-là, la ville de Pampelune lui rend un hommage appuyé lors de la corrida. Au coin de la plaza del Castillo, l’hôtel La Perla, où il séjournait, conserve le souvenir de ses passages.

La procession  des Géants : une tradition à la calle Mayor

La fête se poursuit calle Mayor, axe majeur du centre ancien. Cette rue, habituellement empruntée par les pèlerins de Saint-Jacques (Pampelune est sur le Camino francés), est bordée d’édifices remarquables, comme les palais Ezpeleta (XVIIIe siècle) et du Condestable (XVIe siècle, avec un beau patio), ainsi que l’église-forteresse San Cernin (ou San Saturnino), à nef unique. Chaque après-midi, la procession de los Gigantes s’y déroule, ces Géants représentant les peuples du monde. À leur suite se présentent les membres du conseil municipal, maire en tête, coiffés d’un haut-de-forme noir. Une tradition immuable. Au bout de la calle Mayor, d’autres se recueillent dans l’église d’origine médiévale de San Lorenzo. Pensez donc, elle abrite la chapelle de San Fermín, héros de la fête ! À la fin des réjouissances, les Pamplonais accrocheront leur foulard en allumant une bougie aux grilles de l’église. Religieux et païen ne font qu’un. Il est temps d’aller jouer à la loterie. Paseo de Sarasate, large avenue-promenade ombragée du XIXe siècle, limitée à l’ouest par l’édifice néoclassique du gouvernement de Navarre, les stands d’œuvres caritatives interpellent le chaland. Non loin de là, le grand magasin El Corte Inglés s’est mis au diapason et arbore en façade une immense bannière aux couleurs de l’événement. Entre deux accès de fièvre, les familles font une pause. On les voit déambuler sur la longue avenue piétonne et commerçante Carlos-III, où trône le théâtre Gayarre (1932). Les touristes, eux, se pressent pour une photo souvenir au pied de l’œuvre de Rafael Huerta. Le « monument de l’encierro » fige un instant de la course : taureaux fulminant aux trousses de coureurs ou les piétinant. Au moins, ici, ne risque-t-on rien...

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La parade des Géants en Espagne attire nombre de gens

Une réplique de la fête de San Fermín en plus petite

Attirée par de la musique, la foule converge à nouveau vers le centre. Elle traverse la plaza del Castillo, 14 000 m2, encadrée d’édifices à balcons du XVIIIe siècle, d’arcades et de cafés. Chaque soir, un feu d’artifice est tiré d’ici. Calle Nueva, deux chevaux, las mulillas, entraînent les gens vers les arènes. Les peñas à bannières (celles des quartiers, des corporations...), les fanfares déchaînées, leur emboîtent le pas dans Estafeta. La corrida peut démarrer, au rythme trépidant des bandas. À la fin des faenas, en ce dernier jour de fête, les peñas envahissent la piste et Pampelune reprend en chœur les chants locaux. San Fermín au pinacle ! Les fêtards ont encore assez d’énergie pour les derniers instants. Certains s’arrêtent dans la cathédrale Santa Maria la Real. Normal : le vaste édifice à façade néoclassique et d’intérieur gothique, jouxté par un cloître, abrite durant les festivités le buste reliquaire de San Fermín, transféré depuis à l’église de San Lorenzo. Dans le quartier de Navarrería, creuset de la « basquitude » pampelonaise, les bars à pintxos mènent toujours la danse mais les tenues immaculées des noceurs ont depuis longtemps viré au gris. Qu’à cela ne tienne : en septembre, c’est d’ici que sera lancée la « petite » San Fermín, l’occasion d’une réplique de moindre ampleur mais aussi colorée. Épuisés après neuf jours de bamboche, les joyeux lurons peuvent enfin se reposer. Certains le font sous les porches d’immeubles, devant la fontaine de la tranquille plazuela de San José, sur les remparts médiévaux dominant la basse ville. D’autres s’allongent dans les parcs publics, Taconera (1850, le plus ancien), de la Citadelle (d’architecture militaire Renaissance) ou de la Media Luna (le plus romantique). Clap de fin et rendez-vous l’année prochaine !

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La plaza del Castillo : au XIV e siècle, un château était bâti en son centre. Début 2000, des vestiges archéologiques romains et musulmans ont été découverts dans son sou-sol (des thermes, une nécropole...). Ces traces du passé n'ont pas été conservées.

Les Bardenas Reales : un far west espagnol

Au nord-est de Tudela, il existe un territoire du vide, un espace où pas un homme – on le suppose – ne souhaiterait être reclus. Son nom : Bardenas Reales, 42 000 hectares de relief abrupt, veiné de canyons, de plateaux tabulaires, de pics érodés et de plaines presque incultes. Ici, les pluies sont aussi rares que l’animation. Seul jour de fête : le 18 septembre, lorsque la transhumance s’achève et que les 80 bergers descendus des Pyrénées regagnent, avec leurs moutons, des pénates qu’ils devront supporter tout l’hiver – glacial, comme l’été est caniculaire. Pas de villages ni de maisons dans ce no man’s land. Seuls émergent quelques fincas (fermes, saisonnières) et hangars isolés écrasés par l’immensité, reconnaissables à leur couleur terre et cheminées en tôle. Des refuges pour bergers à la saison froide. Hormis un quarteron de militaires dans leur cuartel, un seul pastore (gardien de troupeaux) vit ici à l’année, en vrai Robinson du désert.

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Malgré l'aridité du climat des Bardenas Reales, quelques champs sont cultivés dans la Blanca Baja au centre de ce territoire. Ici, les étés sont caniculaires, et les pluies rares, mais torrentielles

Que de blanc et de silence pour la Blanca Baja

Depuis le village d’Arguedas, une route suivie d’une piste pénètre dans les Bardenas. Après quelques kilomètres, elle débouche, dans la poussière blanche, sur le Cabezo de Castildetierra, une éminence pointue ravagée par l’érosion dont la mort par effondrement est garantie d’ici une paire d’années. Nous sommes dans la Blanca Baja, un monde de silence, aux sols blanchâtres et nus. Au loin, des falaises raides, blanc-beige, surmontées de plateaux tabulaires, forment un relief grandiose entre lequel se glissent de rares champs labourés. Au soleil couchant, le spectacle est irréel. La Blanca Alta s’achève à El Paso, frontière naturelle du nord des Bardenas, lieu de rassemblement des pastores en septembre. L’endroit est symbolisé par une grande statue de berger.

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Dans le parc naturel des Bardenas Reales (créé en 1999 pour mieux contrôler la surfréquentation touristique), le Cabezo de Castildetierra est la cheminée de fée emblème de la Blanca Alta

La plana de la Negra : un refuge pour la faune, un territoire sauvage

Au nord-ouest, passé l’ermitage de Nuestra Señora del Yugo, à l’air de chapelle mexicaine abandonnée – dressée à la suite d’une supposée apparition de la Vierge –, le territoire profite de la proximité du barrage de Ferial pour virer au vert maïs, culture artificielle sur cette terre presque dépourvue d’eau. Le sud des Bardenas change de ton. Le chemin carrossable tracé en corniche au bord de la cuesta ouvre des points de vue plongeants sur l’Aragon agricole et découvre un paysage plus rouge, toujours désert mais couvert de pins et d’yeuses. C’est la plana de la Negra. Sur le chemin de la peña del Fraile, ultime éminence perdue au-dessus de hangars à brebis, le relief vire en mini-canyons, barrancos (vallons) secs et versants crevassés, comme des glaciers. L‘ensemble du territoire est un refuge pour la faune, à peine dérangée par l’homme : dans cette réserve de la biosphère, protégée par l’Unesco, alouettes, gélinottes, lapins, renards, chats sauvages, sangliers, vautours fauves, aigles royaux, grands-ducs... vivent en paix, de même que les outardes canepetières, géants de ces steppes. Un dernier effort conduit au sanctuaire de Sancho Abarca. Édifié à partir de 1670 à l’initiative d’un ermite béarnais – encore une histoire d’apparition divine, la Vierge de la chapelle proviendrait du sud de la France, apportée par des réfugiés catholiques chassés par les protestants – c’est, depuis, un lieu fervent de pèlerinage pour Navarrais et Aragonais. Du sommet, ils ont tout loisir de méditer sur la grandeur des Bardenas Reales, une enclave et un mirage au cœur de l’Espagne du Nord.

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Situé à 4 km du village d'Arguedas, au sommet de la Sierra del Yugo, cette église du XVIIe siècle fut construite pour protéger la Vierge del Yugo, la Vierge des Bardenas. Chaque lundi de Pâques, un pèlerinage draine les villageois vers le sanctuaire
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