Jardin d'Albert Kahn, le havre d'un citoyen du monde

Par Détours en France
source : Hors Série - 40 visites privées pour redécouvrir le patrimoine, 2012, p.78
Publié le 21/04/2016

En flânant sur les bords de la Seine boulonnaise, entrez dans cette étonnante oasis ouverte sur le monde, née d’une utopie humaniste : celle du très secret banquier Albert Kahn.

det_hs_visites_12_albertkahn_porche_brice_lardereau.jpg Ci-dessus, un portail, comme un torii traditionnel nippon pour séparer deux mondes, l’enceinte sacrée et l’environnement profane ; et le pont en rocaille du jardin anglais.

L'histoire d'un homme

Albert Kahn était un homme du monde. Entendez par-là qu’il était à l’écoute des bruissements de la planète, à une époque où l’image fixe et animée se lance encore assez timidement dans une quête de témoignages. Son désir d’universalité, son combat pour un monde meilleur l’anime très tôt. Le jeune Alsacien, qui a quitté sa région natale à l'issue de la guerre franco-allemande de 1870, est employé aux écritures à la banque Goudchaux, à Paris, tout en poursuivant des études.

Le hasard lui fait rencontrer Henri Bergson, philosophe, normalien, qui accepte de le former. L’ascension d’Albert Kahn est lancée. Il devient double bachelier (lettres et sciences), licencié en droit et gravit quatre à quatre les échelons de la banque. De grouillot, il devient directeur général ! Bourreau de travail, homme d’affaires intuitif, son nom règne bientôt sur la finance européenne (or et diamant du Transvaal, immobilier…). Bref, une réussite professionnelle sidérante, mais qui, plutôt curieusement, ne le satisfait pas. L’idéal du bonhomme est ailleurs. Son désir profond : changer le monde.

Des images pour un monde en paix

Unité dans la diversité. La meilleure illustration de cette idée, moteur de l’œuvre de Kahn, se trouve dans son parc, dont les différentes parties, pourtant si étrangères les unes aux autres, s’unissent dans une même harmonie. C’est en 1893 que ses jardins sortent de terre. Ils constituent une expression végétale de sa pensée. C’est de ce « havre mappemonde » qu’il va lancer son oeuvre. Il crée le Cercle autour du monde qui accueille, dans sa propriété du quai du 4-Septembre, les titulaires des bourses autour du monde. Il fonde la chaire de géographie humaine au Collège de France. Et il pose les bases des Archives de la planète.

Les jardins 1 - Albert Kahn voulait une serre ornementale. Ce sera ce bel ouvrage de ferronnerie, doublé à l’intérieur d’une fine architecture de treillage peint en blanc, orné d’appliques figurant des cornes d’abondance.
2 - Le verger roseraie offre ses plus beaux atours au printemps lorsque les variétés de roses anciennes  se lovent et s’entortillent le long des troncs des arbres fruitiers. Kahn fit appel aux paysagistes vedettes Henri et Achille Duchêne pour créer le jardin français et le vergerroseraie.
3 - Du jardin français à la forêt bleue…
4 - Broderie dans le jardin français, qui rend hommage au classicisme du XVIIe siècle. 

Une idée folle, mue par « la nécessité de connaître, de fixer la réalité dans toute sa splendeur comme dans toute son horreur ». Entre 1909 et 1931, Kahn expédie un bataillon bien pacifiste d’opérateurs du cinématographe et de photographes, acquis aux nouvelles techniques de prises de vues inventées par Louis et Auguste Lumière. Les cinéastes engrangeront 180 000 mètres de pellicule (film 35 mm en noir et blanc) ; les photographes et leurs chambres photographiques réaliseront 72 000 autochromes, soit des plaques photographiques en couleur commercialisées selon un procédé industriel rendant la photographie accessible à un plus grand nombre d’amateurs.

Les jardins Ce qui surprend vraiment, dans les jardins de ce « citoyen du monde », c'est la puissance d’évocation de vastes paysages sur une surface très restreinte. La forêt vosgienne en est un grandiose exemple : sur 3 000 m2, elle reproduit l’ambiance d’une forêt qui occupe pratiquement un département (800 000 hectares). Kahn y pansait ses blessures d’enfance, volée par la guerre de 1870.

Ces artistes-aventuriers sillonneront les coins et recoins les plus inaccessibles des cinq continents, témoins de la vie politique, économique, sociale, du quotidien de peuples inconnus ou méconnus, des guerres, de l’art et de la culture. De l’Afghanistan à la Mongolie, de la Chine à l’Égypte, en France, en Allemagne, en Irlande, en Europe centrale… ils emmagasinent leurs prises de vues dans des conditions très souvent rocambolesques.

Les jardins Le village japonais, au milieu d’un jardin de formes et d’harmonie. Des cérémonies de thé s’y déroulent les mardis et dimanches de septembre. Ici, une mer de mousse, là un bassin où paressent carpes, ryukin et shubunkin ; là encore, des îles de rochers, un pont, un torii de temple shintoïste, des bonzaï…

Surtout avec un appareil de photographie, de lourdes malles de plaques de verre et du matériel de développement ! Ces opérateurs pionniers, encadrés par le géographe Jean Brunhes qui leur donna non seulement une méthodologie de travail, mais les encourageait à « saisir la vie là où elle est », ont pour noms Auguste Léon, Léon Bussy, Roger Dumas, Lucien Le Saint, Stéphane Passet… Sans oublier mesdemoiselles Mignon et Mespoulet qui ramenèrent d’Irlande 72 autochromes d’une qualité incroyable. Ces Archives de la planète, sorte d’inventaire photographique de la surface du globe, constituent un fonds documentaire unique au monde ; il est consultable sur les postes multimédia de la galerie d’exposition, via le Fakir, soit le Fonds Albert Kahn informatisé pour la recherche.

Les Jardins Offrir cette illusion de grandeur à un paysage « miniaturisé » est une technique très usitée par les paysagistes japonais qui s’appuient sur la technique du shakkei. 

Secret et solitaire, Albert Kahn veut profiter de ses jardins, seul. Moins par un réflexe de repli sur soi que pour puiser idées et ressources au fond de son être. Lorsqu’il n’y est pas, il charge ses secrétaires d’inviter ses hôtes, de leur faire honneur des lieux. Ces jardins dits « de scènes » composent une mosaïque géante de « pays végétaux » au coeur de la ville. Méthodiquement, Albert Kahn élabore son pré carré. Pour le jardin français, il fait appel à Henri Duchêne et à son fils Achille ; surnommé « le prince des jardiniers », ce paysagiste, thuriféraire du jardin inventé par Le Nôtre, est très prisé par toute l’aristocratie et la grande bourgeoisie de la Belle Époque.

La Mongolie entre deux ères

MoineParmi les opérateurs qui arpentent la planète, missionnés par Albert Kahn, Stéphane Passet est l’un des plus talentueux et des plus acharnés à ramener « des clichés inédits que vous ne verrez nulle part ». Sa première mission, en 1912, le conduit en Chine.

Mais il ne veut pas en partir sans avoir tenté l’impossible : passer en Mongolie, malgré l’interdit des autorités. Clandestinement, il se risque sur la route d’Ourga (actuelle Oulan-Bator) et pénètre dans le pays. Il retournera en 1913 en Mongolie-Extérieure devenue indépendante. À travers les autochromes, deux films d’époque, des documents d’archives et des objets archéologiques, cette exposition retrace la destinée d’un pays qui aura bien des difficultés à trouver sa voie entre les géants russe et chinois.

Dans un autre style s’élève le jardin anglais, avec pelouse bordant une rivière au cours sinueux, un pont en rocaille, un cottage. Fasciné par le Japon où il accomplit un long voyage, recevant dans sa propriété de Cap Martin des membres de la famille impériale, il peuple son éden boulonnais d’un « village », composé de deux maisons japonaises traditionnelles (les minka, maisons du peuple), ainsi que d’une pagode de cinq niveaux (disparue en 1952 à cause de la foudre), d’un temple shinto et de deux torii. Ces bâtisses étaient environnées d’un jardin japonais qui a été remplacé à la fin des années 1980 par une création originale du paysagiste Fumiaki Takano.

Jardins

Le microcosme paysager est également riche d’un marais (nénuphars, roseaux, iris d’eau…), d’une forêt de conifères (cèdres bleus de l’Atlas, épicéas du Colorado) baptisée « forêt bleue », une prairie de végétaux libres ceignant une « forêt dorée » (bouleaux) et la « forêt vosgienne ». Cette dernière – sapin pectiné, pin sylvestre, épicéa, hêtre, érable sycomore -, représentait le jardin très secret d’Albert Kahn ; elle lui rappelait son enfance à Marmoutier, tout près des forêts de Saverne, d’Abreschviller, de la Petite Pierre. Albert Kahn, mécène idéaliste, humaniste, pacifiste, s’éteint, sans descendance directe, en 1940, quasiment ruiné.

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