2 jours dans la vie secrète d'une abbaye

Par Dominique Roger
source : HS Détours en France, Le monde secret des abbayes
Publié le 15/02/2016

Comment se passe le quotidien dans un monastère ? À quoi ressemble la vie des moines ? Récit exclusif au cœur de la communauté monastique des prémontrés de l'abbaye Saint-Martin de Mondaye dans le Calvados.

Journal de bord d'une retraite monastique - Jour 1

L'église abbatiale de Saint-Martin de Mondaye

En route pour les coulisses de la vie religieuse

Pour rejoindre l’abbaye depuis la gare de Bayeux, la route serpente pendant 8,6 km dans une superbe campagne.  Au printemps, ce coin de la campagne, aux confins du Calvados et du Bessin est tout charme. Les champs et les prairies grasses du bocage normand tire au cordeau un paysage rural où se tapissent d’imposantes fermes-manoirs. Le dôme d’ardoises gris-bleu du clocher de l’église canoniale de l'abbaye Saint-Martin de Mondaye apparaît. D’emblée, le lieu impressionne par sa sérénité. Le mot convient parfaitement.    

Vendredi 5 juin, 10 heures : Accueil

Frères du monastère de Saint-Martin de Mondaye

Mon monastère est augustinien. Mes hôtes sont des Prémontrés, moines blancs, chanoines réguliers obéissant à la règle de saint Augustin (voir encadré en bas de l'article).  J’éprouve la sensation d’entrer vraiment dans un autre monde…

Vendredi 5 juin, 12 heures  55 : Repas

Le réfectoire du monastère

Contrairement aux autres « retraitants » qui prennent tous leurs repas à l’hôtellerie, j’ai le privilège d’être l’invité de la communauté, de pouvoir vivre pratiquement tous les moments de leur journée dans la clôture monastique (espace réservé exclusivement à la communauté). Le bénédicité de début de repas dit, chacun des frères s’assied à sa place, la même qu’ils occupent dans les stalles du chœur. Aucun bruit, aucune discussion. En continu, un passage de l’Écriture est psalmodié, tandis que nous décortiquons en chœur nos crevettes roses à l’aide de nos couteaux et fourchettes. Les chanoines mangent à une vitesse supersonique. À peine le temps de terminer ma tarte au chocolat et de descendre un coup de cidre local et je dois me lever pour le bénédicité de la fin de repas.

Programme d'une journée au monastère

  • Laudes : 7 h en semaine, 7 h 30 samedi et dimanche
  • Petit-déjeuner : 7 h 30 h - 9 h
  • Messe : 12 h en semaine, 11 h dimanche
  • Déjeuner : 12 h 55 en semaine, 12 h 45 dimanche
  • None, prière début d’après-midi : 14 h
  • Vêpres : 18 h 30 en semaine, 17 h dimanche
  • Dîner : 19 h
  • Vigiles, prière de la nuit : 20 h 30
  • Complies : 20 h 00 dimanche

Vendredi 5 juin, 14 heures : None

Cet office des Heures liturgiques tient son nom de la neuvième heure après le levant. Hymne, antienne, psaumes, oraison, parole de Dieu, Notre Père. J’observe. Mon compagnon de voyage, l’illustrateur Damien Chavanat, est tout recroquevillé dans sa stalle. Carnet de croquis en main, il croque aussi discrètement que l’impose la situation, mais il finit tout de même par semer le trouble. Pour croquer les frères, une « distance essentielle » sera nécessaire lors des offices.  Cependant, tout au long de mon séjour, je serais surpris par la disponibilité, l’amabilité et la décontraction des chanoines lorsqu’ils sont hors de la clôture, une attitude franche et naturelle qui tranche avec la grande rigueur, la discipline qui règnent dans la clôture.

L’illustrateur

Damien Chavanat est illustrateur pour la presse (Le Monde, Détours en France, Le Pèlerin…), la publicité, l’édition (carnets de voyage, BD, romans…). Trois jours durant, il fut le compagnon de ce séjour monastique, croquant l’œil en coulisse la vie quotidienne des frères de l’abbaye Saint-Martin de Mondaye.   www.labonneminetoutelannee.com

Vendredi 5 juin, 15 heures : Rencontre avec les divers occupants des lieux

L'abbaye Saint-Martin de Mondaye

Entre None et Vêpres, c’est quartier libre ; l’occasion est idéale pour aller à la rencontre des frères et des autres occupants des lieux. Au Mondaye, on croise des « retraitants », des « regardants » (jeunes qui ont envie de la vie monastique mais testent encore leur motivation profonde), des membres actifs de l’association des Amis de Jean Bosco qui bichonnent le potager, des étudiants venus se mettre « au vert » avant leurs concours et examens, des parents préparant un sacrement (baptême, mariage, réconciliation…) et même des scouts montant campement et feu de camp.

Vendredi 5 juin, 16 heures : Rencontre avec frère Maximilien

Témoignage d'une vocation

Frère MaximilienFrère Maximilien a 31 ans, visage rond et juvénile. Il vient juste de terminer son cursus de formation au séminaire d’Issy-les-Moulineaux et s’apprête, au moment où nous le rencontrons, à être ordonné prêtre. Sa foi semble inaltérable et l’homme rayonne. Il a une force intérieure qui ne manque d’interpeller. « Je me destinais il y a encore quelque temps à enseigner la chimie à des étudiants. Mais je me posais des questions sur le sens à donner à ma vie. J’ai rencontré un jour cette communauté qui m’a fait découvrir une liturgie si profonde, si vivante, si belle qu’elle m’a fait, à moi le musicien, des ‘guili-guili’ au cœur ! Et puis, j’ai de suite aimé chez les Prémontrés cette vie commune sans être cloîtrée. Alors en 2007, j’ai bifurqué car j’avais trouvé ma famille religieuse !»

Vendredi 5 juin, 18 heures 30 : Vêpres

La liturgie des heures


Les Vêpres, prière avec le Christ, au soir de la journée. Frère Samuel, profès et visiteur dans une maison de retraite, tient l’orgue du chœur. Petit orgue, qui ne peut rivaliser avec le grand buffet d’orgues (1740) du facteur lorrain Parisot, mais sa musique accompagne le chant des frères et des fidèles avec harmonie. 

Vendredi 5 juin, 20 heures 45 : Dîner

Au Mondaye, j’apprendrais un chose : il existe plusieurs types, plusieurs qualité de silence. Et les mots de notre langue manquent cruellement pour les désigner. Le silence qui règne ce soir, à peine troublé par le  piaillement des corbeaux et autres corneille qui ont élus domicile dans le clocher et les coassements de dizaines de grenouilles s’ébattant dans la mare, m’impressionne. Est-ce par ce qu’il a quelque chose de divin ? Il n’y aura pas de musique ce soir. Mais une lecture instructive où sainte Thérèse d’Avila est curieusement comparée à Don Quichotte. Le cidre est frais et fruité. La lumière qui incendie la grisaille est enchanteresse. Un certain état de grâce me guette-t-il…

Norbert, fondateur des Prémontrés

Au XIIe siècle, alors que saint Bernard diffuse la réforme grégorienne, levier d’un renouveau de la vie monastique, Norbert de Xenten, né en 1080 en Rhénanie, va redonner un sens et une vigueur à la vie canoniale en y insufflant l’idéal de la communauté des apôtres. Après des années de prédication itinérante, il fonde sa communauté en 1120 au lieu-dit Prémontré (près de Laon dans l’Aisne). Lui et ses compagnons s’habilleront de clarté car « les anges témoins de la résurrection du Christ sont apparus vêtus de blanc » Les chanoines réguliers de Prémontré obéissent à la règle de saint Augustin. Ce grand promoteur de la « vita apostolica » (vivre comme des clercs à l’image des apôtres de Jésus) a édicté en 425 une règle qui propose de vivre la charité fraternelle par abandon de la propriété personnelle et la remise de soi-même et de ses biens à la communauté.

Journal de bord d'une retraite monastique - Jour 2

Samedi 6 juin, 7 heures : Laudes

À l'abbaye Saint-Martin de Mondaye, vingt-deux frères ont répondu, comme tous les jours, à l’appel de la cloche pour la louange du matin. Vingt-deux silhouettes fantômes, tout de blanc vêtus (surplis, scapulaire, camail), enfoncés dans les alcôves de leurs stalles. Frère Maximilien, mon hôtelier et surtout le chantre de la communauté, entonne l’antienne à la Vierge Marie. Sa voix, juste et claire, agréablement timbrée (est-il « naturellement » ténor ?) se dilue sous les hautes voûtes sombres du chœur.

Faux-pas dans les stalles

La lumière de ce matin de juin filtre à travers la grisaille. Dans ces drapées irisant les dalles du sol, la lumière fait virevolter d’infinies poussières et la fumée diffusée par l’encensoir, offrant une étrange matérialité à l’air. Il règne d’un coup une sérénité troublante. Elle sera de courte durée. Rapidement, je me paume dans la recherche des psaumes ( il y en a 150 qui constituent la liturgie des heures). Je tente de reprendre le rythme, me met vite debout et accroche malencontreusement au revers de ma veste la patience (ou miséricorde, soit la petite console fixée à la partie inférieure du siège pliant de la stalle). Le vacarme est bref mais assourdissant… Le silence divin n’y résiste pas. Vingt-deux paires d’yeux fraternels – mais tout de même bien embarrassants - se braquent furtivement sur le fauteur de trouble. La honte aux joues, je m’accroche à saint Matthieu (l’apôtre pas le frère qui gère la boutique !). Ne dit-il pas dans un verset de l’Évangile que l’ « on ne doit pas juger son frère, ni le blâmer, que Dieu seul juge ». Je me sens déjà un peu pardonné…        

Samedi 6 juin, Midi : Messe

Les cloches sonnent à toute volée. L’eucharistie est le point d’orgue de la vie prémontrée. Les ornements, l’encens, tous ces signes sensibles participent de notre mission pastorale. Pendant la messe, toutes les oraisons sont chantées. Les chanoines réguliers sont au service de la prière liturgique de l’Église.

Samedi 6 juin, 20 heures 30 : Vigiles

Moines de l'abbaye Saint-Martin de Mondaye

Pas facile pour le novice (sans mauvais jeu de mots) que je suis de différencier les Vigiles et les Complies, deux prières au commencement de la nuit. Complies accomplies, quand je sors de l’église, le soleil printanier est encore bien vaillant. Discipliné et résolu à comprendre de l’intérieur ce qu’est la vie quotidienne d’un frère prémontré, je m’apprête à me coucher (très) tôt.

J'ai rencontré le "cycliste de Dieu"

Frère BernardAu moment de rentrer dans ma cellule (pour être franc, plutôt une simple et confortable chambre), frère Bernard, chevauchant robe au vent son Cannondale (marque de vélo de course made in USA qui équipe les «équipes pros), fait crisser le gravier. Le « cycliste de Dieu » est en forme : « Je vais faire mon tour ! » Et de m’expliquer que chaque frère a sa façon de construire sa « récréation ». « Nous devons, sans enfreindre la Règle et en respectant notre vie communautaire bien entendu, nous aménager des pauses méditatives. Chercher Dieu et le servir en communauté est la base de notre idéal, mais la vie commune demande un apprentissage. Nous venons tous, nous les vingt-cinq frères de l’abbaye de Mondaye, de milieux différents, nous avons parfois exercé avant l’entrée en religion des professions très différentes, je suis par exemple un ancien aide-soignant. Un verset du psaume 132 dit ‘comme il est bon et doux pour des frères d’habiter ensemble’… Quand je roule sur ces petites routes de la campagne bocagère, je suis seul avec Dieu ».

Samedi 6 juin, 22 heures : Barbecue et tirs au but

Il est écrit que je ne monterais pas me coucher tôt. Derrière l’hôtellerie, le pré résonne de nombreuses voix. En ce samedi soir, il y a pas mal de monde. Des familles venues visiter un fils, un frère, un oncle. Le barbecue artisanal s’active sous les coups de mains expertes de frère Foucauld, pendant que Maximilien mène une prière collective chantée et que deux jeunes profès (frères ayant fait leurs premiers vœux) tapent énergiquement dans la balle pour une partie de foot improvisée avec les gamins. Décidément, il est trop tard pour se coucher tôt !   

Dimanche 7 juin : Ce n'est qu'un "au revoir" mes frères...

Frère Bernard s’apprête à faire son tour de vélo. Une antique bécane a remplacé pour l’heure le fringant vélo des exploits cycliste. Je règle les modestes frais de séjour, même si ceux-ci sont donnés « à titre indicatif ». J’échange rapidement sur le bonheur. L’ai-je momentanément approché… Ce que j’ai apprécié en revanche est ce temps de disponibilité. Dans notre société urbaine où tout va de plus en plus vite, où il est parfois bien difficile de trouver le sens à donner à nos actions, ces temps de silence que rien ne vient troubler se savoure. Et d’apprécier finalement que nous, individus hyper-connectés en permanence, soyons un temps connectés avec autre chose qui pourrait s’appeler le cosmos. •