C'est un rêve d'historien de l'art. En août 2023, les travaux de restauration du Jas de Bouffas, la bastide familiale des Cézanne à Aix-en-Provence entre 1859 et 1899, mettent à jour les traces d'une peinture inconnue. Sur un mur du grand salon, trois mâts, des oriflammes, un ciel bleu et des éléments d’architecture apparaissent sur les bords d’un panneau de cinq à six mètres carrés. « Probablement l’entrée d’un port réalisée par Cézanne âgé d’une vingtaine d’années pour décorer, aux côtés d’une dizaine d’autres peintures, ces grands murs vierges », explique Denis Coutagne, président de la Société Paul Cézanne qui gère le catalogue raisonné de l’artiste et participe à la sauvegarde des sites cézanniens. Les autres œuvres, connues, ont quitté le grand salon aux hauts plafonds ornés de gypserie, entre 1912 et 1957, au diapason de la notoriété grandissante du peintre, peu reconnu à sa mort en 1906.
Dans le sillage de Paul Cézanne
Maisons d’enfance, écoles, lieux aimés… À travers le centre historique, un itinéraire pédestre balisé par des clous estampillés d’un « C », pour Cézanne, nous entraîne sur une trentaine de sites évocateurs du peintre aixois. Une visite en autonomie qui permet aussi d’explorer le riche patrimoine de la ville. L’office de tourisme fournit un plan détaillé de ce parcours et propose même une visite guidée de deux heures (tarif 12 €). L’application « Sur les pas de Cézanne », elle, géolocalise les sites et dévoile des œuvres en réalité augmentée.
Transposées sur toile, parfois découpées en plusieurs morceaux, ces créations murales de jeunesse ont intégré les collections de particuliers et de grands musées, ou n’ont plus de localisation connue. Les Quatre Saisons sont présentées au musée d’Orsay, à Paris. Elles encadraient, dans l’alcôve du grand salon, un portrait de Louis-Auguste (le père de Cézanne) exposé à la National Gallery de Londres. « Ce qui est phénoménal avec l’entrée du port, ce n’est pas l’œuvre en elle-même mais ce qu’apporte sa découverte sur le plan pictural. Elle dévoile un Cézanne décorateur qui s’approprie la bastide en peignant sur les murs un décor de type palatial représentant des saisons, des paysages et des parties basses en faux bois », souligne le spécialiste. L’artiste en herbe n’hésitait pas non plus à recouvrir ses peintures d’autres œuvres, comme ce fut le cas pour l’entrée du port justement.
Jas de Bouffan, laboratoire créatif
Cette plongée dans l’œuvre de Cézanne et sa compréhension sont au cœur du projet d’ouverture au public du Jas de Bouffan qui appartient à la ville d’Aix-en-Provence depuis une vingtaine d’années. Depuis l’été 2025, à l’ouest du centre historique, les visiteurs peuvent découvrir cette belle demeure du XVIIIe siècle lovée dans un parc arboré de cinq hectares, avec fontaines et bassin. « Le lieu de référence où Cézanne élabore son œuvre », insiste Denis Coutagne devant l’allée de marronniers qui, avec la bastide et les bâtiments d’exploitation, est l’un des éléments qui figurent dans 36 huiles et 17 aquarelles.
Près d’un tiers de l’œuvre du maître aurait été réalisé depuis ce domaine qui s’étendait sur quinze hectares avant d’être vendu par la famille de Cézanne en 1899. Pour la première représentation de la Sainte-Victoire ? L’artiste a planté son chevalet à l’extrémité du parc. La montagne iconique semble plus lointaine que sur les toiles. Le peintre pouvait tricher avec les plans pour rendre la réalité plus éclatante. Habitée pendant quarante ans par Cézanne lors de ses nombreux séjours en Provence, la demeure voit évoluer le style artistique de son hôte, depuis les peintures murales jusqu’aux Joueurs de cartes, figurant des ouvriers agricoles du domaine. Au-delà du grand salon, la visite révèle l’aménagement cossu d’une maison bourgeoise, avec escalier intérieur monumental, décors en stuc et autre boudoir. À l’étage, une pièce détone toutefois. Il s’agit de l’atelier du peintre, doté d’une verrière percée dans la toiture sur la façade nord, qu’il a fait aménager vingt ans après l’achat de la bastide.
Dans sa collection permanente, le musée Granet accueille uen dizaine de toiles de l’artiste. Cézanne fréquente ce musée dans sa jeunesse alors qu’il est inscrit à l’école de dessin abritée entre ses murs. Dans le quartier Mazarin scandé d’hôtels particuliers en pierre rousse, le jeune artiste n’avait qu’à remonter la rue Cardinale pour rejoindre le musée à la sortie de ses cours au collège Bourbon (aujourd’hui collège Mignet). Avec son clocher surdimensionné, ses meurtrières et ses ornements gothiques, les premiers en Provence, l’église Saint-Jean-de-Malte signale le musée Granet qui occupe les locaux de l’ancien prieuré. «
Dans l’intimité des Lauves
Rares sont les représentations de la ville exécutées par le peintre. L’aquarelle Fontaine, place de la mairie d’Aix-en-Provence est l’une de d’entre elles. Au nord du cours Mirabeau, dans le dédale de ruelles truffées de petites places, celle de l’hôtel de ville s’impose par sa taille. La fontaine roucoule sous les grands platanes qui ombragent les terrasses de café faisant de cet espace l’un des cœurs battants de la commune. La mairie en pierre jaune, dont l’architecture XVIIe est égayée de détails baroques, et l’ancienne halle aux grains, au fronton orné des statues de la Durance et du Rhône, encadrent harmonieusement la petite place.
Au nord, il faut se faufiler sous l’ancien beffroi pour suivre la rue Gaston-de-Saporta jusqu’à la cathédrale Saint-Sauveur. Dans ce spectaculaire monument où le chevauchement des architectures raconte la longue histoire de la ville depuis l’Antiquité (avec un mystérieux baptistère en point d’orgue), on sait que Cézanne venait s’y recueillir. « Le dimanche, nous allions à la messe. Il était vêtu de son mieux. Il s’asseyait au banc de la fabrique et suivait attentivement l’office. J’avais vu Cézanne autrefois à cette place, sous le grand tableau du Buisson ardent, dont le Moïse lui ressemble si étrangement », confiait le peintre Émile Bernard, l’un de ses proches. Le clocher octogonal de la cathédrale figure sur une œuvre de Cézanne, peinte depuis l’atelier des Lauves. Il fait construire cette petite bâtisse sur la colline éponyme, au nord du centre historique d’Aix, après la vente du Jas de Bouffan. Il suffit d’une dizaine de minutes de marche pour rejoindre, caché sous les arbres, le dernier lieu de création du peintre qui devrait rouvrir cet été après des travaux de rénovation. Il présentera la totalité des intérieurs et le jardin dans l’état le plus proche de celui connu par le peintre qui s’y installa en 1902. Devant le grand tilleul, les volets ont retrouvé leur couleur bleu charron. Au rez-de-chaussée, on découvre la cuisine pavée de tomettes où Cézanne se préparait un encas. À l’étage, avec son plafond de cinq mètres et son parquet en bois qui craque et avale les refletsde lumière, voilà l’atelier où il exécuta ses derniers chefs-d’œuvre dont Les Grandes Baigneuses.
Chevalet métallique, palette rectangulaire… L’ombre du maître plane dans la vaste pièce baignée de lumière à travers sa grande baie vitrée. Des visites guidées en petit groupe, ou individuelles avec audioguide, veilleront à rendre plus intimiste la découverte de cet antre. Depuis ce haut lieu de création artistique, Cézanne s’échappait souvent sur les hauteurs pour rejoindre un espace dégagé ouvrant sur lamontagne Sainte-Victoire, un de ses thèmes de prédilection. Baptisé le terrain des peintres, dissimulé derrière un lotissement de maisons à quinze minutes à pied de l’atelier, le site a conservé son panorama sur la vague pétrifiée qui l’a tant inspiré. Plus loin, le pinceau de Cézanne a magnifié d’autres paysages provençaux. Gardanne, la chaîne de l’Étoile avec le Pilon du Roi, l’Estaque à Marseille… La promesse d’une autre itinérance sur les pas de l’artiste.