Trop d'eau. Ce 26 juin, gonflé depuis des semaines par d’abondantes pluies printanières, le Rhône a un débit trop élevé pour permettre le début de la campagne de fouilles subaquatiques prévues à Arles. « Ce sont les aléas de notre métier », soupire l’archéologue maritime Sabrina Marlier qui se réjouissait de plonger pour la deuxième année consécutive, et après neuf ans d’interruption, dans l’un des sites les plus riches au monde d’archéologie subaquatique romaine. « Le complexe portuaire d’Arles, situé rive droite du fleuve à Trinquetaille, était quasi aussi important que celui de Rome à l’embouchure du Tibre. Il assurait les échanges des produits entre le pourtour méditerranéen, la Gaule et le nord de l’Empire. Lanavigation sur le Rhône était possible jusqu’à Seyssel, au nord- est de Lyon, dans l’actuelle Haute-Savoie. Au sud, dans le delta du Rhône, le complexe comprenait deux avant-ports, à Fos-sur-Mer etaux Saintes-Maries-de-la-Mer, car les navires maritimes de plus de 40 mètres ne pouvaient pas remonter jusqu’à Arles », détaille la scientifique. Sur les quais d’Arelate (Arles) transitaient des amphores emplies de vin, d’huile ou de saumure, descéramiques, des pierres de construction…
Un tel trafic montant et descendant a fait du Rhône un formidable gisement archéologique, à la fois dépotoir de la ville, du port et cimetière de bateaux. « Les fouilles devaient permettre d’explorer, documenter et étudier une barque identifiée l’an dernier avec quatre autres navires par 4 à 15 mètres de profondeur », explique Sabrina Marlier depuis son bureau du musée départemental Arles Antique, le seul en France à posséder un service d’archéologie subaquatique. « Ces dernières années, nous avons passé beaucoup de temps à étudier l’épave Arles Rhône 3, renflouée en 2011. Il s’agit d’un chaland gallo-romain du I er siècle trouvé avec son mobilier de bord et sa cargaison. Une découverte exceptionnelle. » La barque à fond plat de 31 mètres de long est une des pièces maîtresses du musée (exposée depuis 2013)avec le portrait présumé de Jules César, l’un des trésors extraits des eaux du Rhône. Sur une presqu’île du fleuve, au sud-ouest de la ville, le site culturel occupe l’emplacement du cirque romain dont on distingue les soubassements. « Arles était un hub antique. Un port fluvio-maritime, au croisement de deux grandes voies romaines, la via Aurelia et la via Agrippa, et àproximité d’une troisième, la via Domitia, qui passait un peu plus au nord-est, à Glanum. Une place commerciale si importante qu’elle disposait des trois monuments de jeux – le cirque, l’amphithéâtre et le théâtre –, fait rarissime en dehors de Rome », précise-t-elle.
Les Alyscamps, nécropole mystérieuse
Dans la Gaule narbonnaise, Arles se singularise aussi par la richesse de son patrimoine funéraire. « Les Alyscamps restent un site énigmatique. C’est l’une des plus grandes nécropoles romaines qui a été réinventée au fil des siècles en accueillant des sépultures jusqu’au XIX e siècle », explique Romy Wyche, la directrice du musée départemental Arles Antique. La jeune femme nous attend devant le cimetière au sud-est du centre historique. De grands platanes et des pins ébouriffés tamisent la lumière le long d’une longue allée où sont alignés des sarcophages. Lieu évoqué dans les chansons de geste de l’époque médiévale ou dans L’Enfer de Dante, étape de pèlerinage devant les tombeaux des évêques arlésiens sur le chemin de Compostelle, motif peint par Van Gogh et Gauguin, jusqu’à l’exposition Requiem, en 2022, de l’artiste contemporain Lee Ufan qui a ouvert une galerie à Arles, les Alyscamps n’en finissent pas d’inspirer les hommes. Si les plus beaux sarcophages sont exposés dans le musée, la profusion de tombeaux, même érodés par le temps, en dit long sur l’importance du site. « Les sarcophages étaient destinés à l’élite, rappelle Romy Wyche. Jusqu’au II e siècle, on pratiquait la crémation. Ceux d’Arles font partie des plus anciens. Les sarcophages ne racontent pas forcément l’histoire des défunts, mais ce qu’ils souhaitaient laisser comme empreinte. Ce sont les objets les plus réemployés du monde romain, ce qui rend leur étude encore plus intéressante. » L’allée végétale conduit jusqu’à l’église romane Saint-Honorat dominée par une tour percée d’arcades, appelée la « lanterne des morts ». Devant l’architecture vacillante d’une ancienne nef où les cyprès ombragent des tombeaux, on songe à un capriccio, un type de peinture du XVIIIe siècle exaltant le romantisme des ruines.
Derrière l’Arlésienne, une Vénus romaine
« La ville se caractérise par sa longévité dans l’histoire antique et la présence de témoignages emblématiques desdifférentes périodes », poursuit Romy Wyche alors que nos pas nous mènent vers le théâtre antique, dans le quartier de l’Hauture.
Arles a connu plusieurs âges d’or à l’époque romaine, déjà sous Auguste, dont le règne commence avant le début du premier millénaire, puis durant l’Antiquité tardive. Le théâtre date de la période augustéenne. Sous les micocouliers et les cyprès, le sol jonché de blocs rappelle que le site a longtemps servi de carrière pour les habitants. Mais devant la scène, un parterre de marbres rose, jaune, gris et vert fait affleurer la préciosité du lieu. « Connaissez-vous l’histoire de la Vénus d’Arles ?, demande notre interlocutrice. Au XVII e siècle, des fouilles ont mis à jour une statue antique de femme, peut-être la déesse Diane, qui devait décorer le mur de scène. “Offerte” par la ville à Louis XIV, elle est restaurée par le sculpteur Girardon qui lui donne les attributs de Vénus, une pomme et un miroir. Elle orne ensuite la galerie des Glaces, à Versailles. Avec sa chevelure coiffée d’une raie médiane et retenue par un chignon et un ruban, elle a inspiré lafigure de l’Arlésienne à Frédéric Mistral. La “perte” de la statue, aujourd’hui au Louvre, accentue le mythe de l’Arlésienne inventé par Daudet dans Les Lettres de mon moulin. La sculpture devrait revenir en 2026 à Arles le temps d’une exposition. Voilà une figure qui dépasse l’Antiquité », souligne-t-elle. Tout près, enchâssées dans les ruelles de la ville, les arènes imposent au regard leurs volées d’arcades. Les trois tours dressées au sommet de l’ellipse trahissent la transformation de l’amphithéâtre romain en village fortifié au Moyen Âge. En cette période troublée, les habitants trouvent refuge dans l’enceinte et y bâtissent leurs maisons qui ne seront démantelées qu’au XIXe siècle. « Avec les spectacles taurins qui s’y déroulent, l’amphithéâtre a gardé sa vocation d’accueil de jeux populaires, fait remarquer l’historienne de l’art. À l’image des joueurs de football d’aujourd’hui, les gladiateurs étaient les superstars de l’Antiquité. La profession relevait d’un choix, on se formait dans des écoles. Preuve de l’intérêt du public, ils faisaient l’objet de produits dérivés. On a retrouvé par exemple des petites figurines de gladiateurs en argile autour de l’amphithéâtre. » De moindre envergure mais insolite, un site romain souterrain cultive le mystère. Sous l’hôtel de ville, un escalier plonge vers trois galeries obscures en forme de U. « Les cryptoportiques constituent probablement le soubassement du forum situé au-dessus, mais c’était peut-être aussi un lieu de stockage. » Les gouttes d’eau qui suintent sur les murs semblent égrainer le temps qui passe. De retour en pleine lumière, on reste songeur devant le grand obélisque qui trône au milieu de la place de la mairie. Il est le dernier vestige du cirque antique.
Les voies romaines, facteurs clés de l'urbanisation
Trois grandes voies maillaient la Provence romaine. La via Domitia reliait les Alpes aux Pyrénées en passant près de Glanum, et en traversant Nîmes et Narbonne. La via Agrippa empruntait un axe nord-sud pour connecter Arles à Lyon. Là, d’autres voies Agrippapartaient vers le Rhin, l’Aquitaine et la mer du Nord. La via Aurelia, entre Rome et Luni, en Ligurie, longeait la Méditerranée. Elle fut prolongée en Gaule au rythme de l’agrandissement de l’Empire, passant par Aix-en-Provence et rejoignant Arles.
Des fresques dignes de Pompéi
On a coutume de situer la naissance de cette cité romaine à l’an 46 avant J.-C., après la victoire de César sur Pompée à Massalia (Marseille). César envoie des vétérans de la VIe légion fonder une colonie dans cette ville gauloise qui l’a aidé à triompher en bâtissant sa flotte. Mais les découvertes récentes questionnent cette datation. Dans le quartier de Trinquetaille, sur le site de la Verrerie, des fouilles menées entre 2013 et 2017 ont révélé, dans une maison ensevelie, des fresques dignes de Pompéi qui remontent de 70 à 50 avant notre ère. Dans la salle d’étude du service archéologie du musée, près de 800 caisses occupent toutes les étagères des murs.
« Des fragments d’enduits peints ainsi que des tessons d’amphores et de vaisselle en céramique exhumés de deux pièces de la maison, explique Marie-Pierre Rothé. C’est toujours le mobilier en céramique qui permet de faire une datation, car certains styles n’existent que sur des périodes données, en fonction des modes. On a ainsi eu un premier scoop : la rive droite du Rhône était occupée avant ce que l’on considérait être la période de création de la colonie romaine. » Une autre découverte, capitale, est le précieux décor de grande taille peint a fresco sur les murs de la maison. Après un premier et minutieux assemblage de fragments réalisé avec l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap), la figure d’une harpiste et une scène autour de Bacchus ou Dionysos, selon la mythologie à laquelle on se réfère, sont apparues. Les couleurs ? Des ocres, du bleu égyptien, des teintes vertes et, surtout, un rouge vermillon, le cinabre, pigment le plus coûteux de l’Antiquité que l’on retrouve à Pompéi. « On est face à un travail hautement qualifié, prouvant la richesse du propriétaire qui a dû faire venir des artisans de la péninsule italienne »,souligne l’archéologue. Un décor très rare qui sera présenté au public après analyse. Sa restauration, elle, relève du défi : « Nous menons des recherches sur le rouge vermillon afin de prévenir son noircissement irrémédiable », prévient Aurélie Martin, responsable du service conservation-restauration, reconnu pour son expertise sur les sols antiques.
Une étonnante meunerie hydraulique
Changement de décor dans les Alpilles. Au sud de Fontvieille, parmi les oliveraies, des arches de pierre coupées dans leur élan courent de part et d’autre de la route départementale 32. C’est ici que l’on peut le mieux mesurer le génie hydraulique des Romains dans le massif. Un site maintes fois arpenté par Otello Badan, archéologue autodidacte qui connaît tous les tracés du système d’adduction antique d’eau dans les Alpilles. Les pierres d’ouvrages aériens ou de regard affleurant au sol pour les canaux souterrains n’ont plus de secret pour lui. « Cela peut paraître surprenant mais pour alimenter Arles, les Romains ont commencé par bâtir un aqueduc sur le piémont sud des Alpilles, plus sec. Il captait les eaux de source près de Maussane et du Paradou », explique l’ancien garde de la réserve naturelle nationale de Camargue. « Un second aqueduc, sur le piémont nord, partait d’Eygalières, alimenté probablement par une résurgence de la Durance, et contournait le massif en passant près de Tarascon. Il rejoignait le pont sud près de Fontvieille, juste en amont d’ici, dans un bassin de convergence d’où partait l’aqueduc d’Arles que nous avons sous les yeux et qui filait jusqu’à la cité », poursuit le passionné. Et de pointer les vestiges de l’ouvrage aérien, en gros appareil, égaré parmi une végétation hirsute de fenouil, de figuiers et d’immortelles. Mais ce qui intrigue le plus, c’est l’apparition, à mesure que l’on marche vers le sud, d’un aqueduc parallèle, plus modeste, « en petit appareil donc plus récent ». Au bout, une spectaculaire percée dans un bloc rocheux débouche sur une plateforme lévitant au-dessus des champs. Nous sommes sur le site de la meunerie hydraulique de Barbegal, alimentée par le second aqueduc. Il faut un peu d’imagination pour se figurer en observant les murets de pierre qui cascadent en dessous de nous seize moulins en action broyant des céréales dans un fracas étourdissant. Bâtie au IIe siècle sur une pente à 30 %, la meunerie est l’un des sites industriels ruraux les mieux conservés du monde romain.
Une source sacrée aux origines de Glanum
Sur le piémont nord des Alpilles, près de Saint-Rémy-de-Provence, les Romains ont aussi conçu un ouvrage inédit aujourd’hui disparu : un barrage-voûte, le plus ancien connu, qui remonte probablement à la fin du Ier siècle av. J.-C. Cachées dans la pinède, les eaux émeraude du petit lac de Peiro ou retenues par une construction moderne surprennent toujours les visiteurs d’une Provence sèche. La réserve d’eau alimentait la cité de Glanum, tapie au fond d’un vallon sauvage. Avec vigueur, le massif déploie ici ses derniers escarpements avant de s’évanouir dans la plaine de la Durance. « Cet écrin naturel fait de Glanum une merveille », abonde Bernard Le Magoarou, l’administrateur du site archéologique, embrassant du regard les parois rocheuses festonnées de pins et de chênes verts du mont Gaussier. Une source sacrée aux eaux limpides et guérisseuses est à l’origine d’une cité gauloise créée au VIIe siècle avant notre ère, devenue romaine sous le règne d’Auguste puis abandonnée au IIIe siècle. « Les Salyens, des Celto-Ligures dont la capitale était située à Entremont, à proximité d’Aix‑en‑Provence, avaient aussi choisi ce site pour des raisons stratégiques. Il était sur une voie qui traversait les Alpilles », nuance l’historien. À ses côtés, nous remontons la rue principale de Glanum en direction du centre monumental où affleurent les ruines des thermes, de la curie, de la basilique et du forum. « Ce que l’on voit aujourd’hui à Glanum, c’est la cité romaine, élevée sur la cité des Salyens vaincus, et dont on a conservé quelques éléments d’architecture. Certains, comme des chapiteaux sculptés, reflètent un hellénisme lié à l’influence des Grecs de Marseille du III e au I er siècle av. J.‑C. Une culture originale dite “gallo‑grecque” dont Glanum offre un vibrant témoignage. La salle d’assemblée et, sous le forum, le puits à dromos, avec un accès direct à l’eau par un escalier couvert, sont aussi des monuments de l’époque hellénistique uniques en France », note Bernard Le Magoarou.
Un mur séparait autrefois le monde profane du monde religieux et il fallait franchir, du temps des Romains, une entrée d’honneur pour accéder par le nord au quartier de la source sacrée. Dans le vallon de plus en plus étroit, des autels votifs encadrent cette entrée coiffée d’un arc de pierre. Un immense escalier descend en trois volées de marche jusqu’à un bassin trapézoïdal. « L’eau est présente en toute saison, souligne le conservateur. Le dieu Glan et les mères Glaniques vénérés par les Salyens ont été remplacés par les divinités romaines. Selon la légende, le général Agrippa, proche d’Auguste, aurait soigné sa jambe avec l’eau de la source sacrée. Il dédie alors le site à Hercule et fait élever unsanctuaire pour la déesse de la santé Valétudo. » Découpés sur les contreforts des Alpilles, les vestiges des trois colonnes expriment les pouvoirs d’une eau dont les vertus n’ont pas encore été démontrées.
Glanum, une découverte récente
Dès le XVI e siècle, beaucoup d’érudits et de voyageurs passionnés par l’Antiquité viennent admirer un mausolée et un arc de triomphe dressés dans la campagne de Saint-Rémy-de-Provence. Le site est désigné comme « les Antiques ». Les découvertes d’objets se multiplient au XVIIe et au XVIIIe siècle, mais ce n’est qu’à partir de 1920 que des fouilles approfondies mettent à jour les ruines de Glanum, la cité gallo-romaine que l’on peut visiter aujourd’hui. Cela explique pourquoi Van Gogh, voisin du site alors qu’il séjourne à l’asile Saint-Paul-de-Mausole à la fin du XIXe siècle, n’a jamais peint les vestiges de Glanum.
Vaison-la-Romaine, une ville fédérée
De l’autre côté de la Durance, au nord du massif des Dentelles de Montmirail, Vaison-la-Romaine est coupée en deux parl’Ouvèze. Rive gauche, la ville haute, ancien oppidum gaulois puis ville médiévale ; rive droite, la ville moderne et les vestiges de deux quartiers de la cité antique.
Entre les deux, un pont romain qui résista aux crues meurtrières de 1992. « Vaison‑la‑Romaine, c’est l’histoire d’une romanisation volontaire, explique Jean-Marc Mignon, attaché principal de conservation du patrimoine du Vaucluse. Au milieu du I er siècle avant notre ère, Vasio est l’une des deux capitales du vaste territoire des Voconces, compris entre la Durance, le Rhône, le Ventoux et le Vercors. Ce peuple gaulois choisit de confier la gestion de son territoire aux Romains. En échange, les jeunes Voconces s’engagent dans les légions, avec la possibilité d’acquérir la citoyenneté romaine. Certains intégreront les meilleurs cercles du pouvoir à Rome et s’enrichiront. » Le site antique de Vaison donne à voir les vestiges de maisons urbaines de citoyens fortunés. En déambulant dans les ruines de ces domus de 2000 à 5 000 mètres carrés, comprenant des espaces publics, privés et de réception, on entre dans l’intimité de la vie de ces habitants d’il y a deux millénaires. Dans les vestiges de la Maison aux Dauphins, sur le site de la Villasse, un quartier résidentiel de la ville antique, Jean-Marc Mignon nous fait la visite. « Le vestibule, éclairé de lumière naturelle grâce à l’impluvium, est un lieu d’accueil du public. Il est même doté de latrines. Derrière, le tablinum correspond à l’espace où le maître de maison reçoit sa clientèle. Ensuite, on trouve les espaces privés d’habitation. Cette maison dispose de ses propres thermes, avec une salle chaude et un vestiaire », détaille l’archéologue en nous guidant à travers les murets de pierre dont il décode les formes et les fonctions. Dans le jardin, une coursive avec colonnades bordait le bassin toujours visiblede 33 mètres de long. Certains panneaux de marbre blanc tapissent encore la cavité. La découverte de Vasio se poursuit sur la rue des boutiques, où les maisons pouvaient louer leur façade, côté rue, à des commerçants. En contrebas de cette voie empierrée quia gardé l’empreinte d’ornières antiques, l’emplacement du forum a été localisé il y a une dizaine d’années. Le théâtre, lui, est adossé à la colline de Puymin, piquetée de pins, de cèdres et de cyprès. Les habitants de ce quartier pouvaient y accéder en empruntant un surprenant tunnel percé dans la roche.
Un émouvant cadastre antique à Orange
Vingt-cinq kilomètres séparent Vaison-la-Romaine d’Orange. « C’est la distance que peut parcourir un chariot plein en une journée. Dans le Vaucluse, plusieurs villes d’origine romaine sont séparées d’une trentaine de kilomètres : Avignon, Carpentras, Apt… Ainsi, le territoire est organisé par rapport à la sécurisation du commerce, décrypte Jean-Marc Mignon. Orange est une colonie créée de toutes pièces par Auguste après la conquête des Gaules par César. C’est une cité qui s’inscrit dans l’organisation du territoire souhaitée par le futur empereur, avec un schéma de lecture nord-sud. Sa parure urbaine est mise en scène pourêtre abordée par le nord, quand on arrive de la capitale des Gaules. » L’arc de triomphe en est la preuve. À l’entrée septentrionale d’Orange, sur la nationale 7 qui reprend le tracé de la via Agrippa, il est parfaitement aligné avec l’amphithéâtre adossé à la colline Saint-Eutrope. Restauré ces dernières années, trônant sur un rond-point ombragé de platanes, le colosse en calcaire glorifie la Rome antique. « L’iconographie de l’arc de triomphe fait référence à la conquête des Gaules et à la bataille d’Actium où triomphe Octave, futur Auguste », détaille Anaïs Roumégous, archéologue au conseil départemental de Vaucluse.
Autre élément de la parure monumentale d’Orange : le théâtre, au sud, dont le mur de scène haut de 35 mètres est l’un des mieux conservés de l’Empire romain. Le découvrir pour la première fois est une expérience saisissante, notamment depuis les jardins de la colline Saint-Eutrope. En complément de sa visite, incontournable, il faut pousser la porte du musée municipal. Dans la grande salle exposant de nombreux éléments de statuaire, des fragments de marbre fixés au mur constituent les restes d’un des trois plans du cadastre d’Orange. Cet outil de gestion fiscale gravé dans la pierre et affiché sur le mur du forum quadrillait le territoire. Il indiquait les terres assignées aux colons et celles en location, avec le nom du locataire et le montant du loyer dû. « Il s’agit du premier document fiscal figuratif. C’est ce qui le rend si émouvant », dit l’archéologue. Sur quelques fragments du cadastre A qui représentait la plaine de Nîmes de part et d’autre du Rhône, on distingue l’île qui flotte toujours sur le fleuve entre Beaucaire et Tarascon. Une Provence éternelle.