Arriver à Aurillac, c'est la certitude de poser les pieds dans une ville paradoxale. Ici, tout rattache au terroir cantalien, les prairies à vaches par-dessus les toits, les traditions fermières du marché, les boutiques alimentaires aux décors inchangés... Et pourtant. C'est ici que se tient aussi le « Festival international de théâtre de rue » le plus important d’Europe, ici que prospère une culture street-art incarnée par le « Festival 10ème Art » et le récent projet Artopia. « Le festival de théâtre de rue est très avant-gardiste. Il a pu y avoir de sérieuses interrogations de la part d’une partie de la population, parmi laquelle peu de gens ont conscience qu’il a un rayonnement international », admet Friedrich Pfeffer, artiste sur bois autrichien, installé à Aurillac avec son épouse Isabelle.
Ex-abbaye de la taille de Cluny
Pour comprendre Aurillac, il faut avoir les clés de son identité. De passage dans sa ville, Claude Grimmer Fontange, chercheuse en histoire moderne à l’université Paris-Sorbonne, est notre guide éclairée. Où l’on apprend que ce fond de vallée de la Jordanne, occupé par les Gallo-Romains, s’est déployé après la fondation d’une abbaye par le comte Géraud, à la fin du IXe siècle.
« Entre le Xe et le XVe siècle, c'est une abbaye bénédictine très importante, de la taille de Cluny », énonce l'historienne. Détruite au XVIe siècle par les protestants et relevée au XVIIe siècle, elle offre une architecture complexe, incarnée par l'église abbatiale et la façade romane de l'ancien hospice XIIe siècle). « La découverte en 2016 d'un cimetière avec des tombes et des sarcophages prouve qu'il y avait une occupation importante dès le milieu du IXe siècle. Cela remet en cause la thèse de la fondation de la ville en 972 », avance Claude Grimmer Fontange.
Parapluies Piganiol
En dépit de ces débats, une chose est sûre : l’abbaye donna à la ville son premier grand homme, Gerbert. « Un cadet de la noblesse locale, éduqué aux mathématiques en Catalogne. Il a été précepteur d’Hugues Capet, évêque de Reims et fut pape de 999 à1003, sous le nom de Sylvestre II », énumère l’historienne. Le premier pape français, dont la statue trône sur le Gravier, près de laJordanne, n’est qu’une des « stars » aurillacoises, parmi lesquelles on compte, plus près de nous, le scientifique Émile Duclaux (1840-1904), directeur de l’Institut Pasteur, l’ex-président Paul Doumer (1857-1932) et le chirurgien Henri Mondor (1885-1962). Ces faits ne doivent pas faire oublier ce que fut Aurillac dès le XVIe siècle. Jadis cernée de remparts entre les rives de la Jordanne,où les maisons se reflètent dans l’eau, et le château perché Saint-Étienne, résidence des comtes dont il reste le donjon, la cité cultiva longtemps une image pèlerine et marchande (toiles, bois…) mais aussi artisanale et ouvrière. Tanneurs, tonneliers, puis dentellières et fabricants de parapluies ont poli son identité sociale jusqu’au début du XXe siècle. Les parapluies Piganiol en sont les héritiers. Fondée en 1884, l’entreprise fabrique toujours le traditionnel parapluie de berger à neuf baleines en brins de jonc, toile en coton et mât en érable, de 130 centimètres de diamètre. Entreprise du patrimoine vivant, Piganiol crée aussi des modèles tendance, à voir dans sa boutique, rue des Forgerons. De l’artisanat local – décliné aussi à La Fabrik, espace présentant le travail de dix créateurs cantaliens – aux produits de terroir, il n’y a qu’un pas. Témoins de la vocation agricole du département, la balade en ville dévoile des boutiques « centenaires » proposant les meilleures spécialités du Cantal. Rues Duclaux et Victor-Hugo, il ne faut pas hésiter à pousser la porte de la distillerie Couderc, artisan liquoriste depuis 1908, célèbre pour sa gentiane.
De la crémerie Leroux, fromages auvergnats au firmament, sur fond de vieux comptoir en marbre et d’antique carrelage. De la charcuterie De Paoli, sols et murs en mosaïques aux dessins d’animaux de basse-cour, fréquentée depuis trois générations pour ses tripous, réputés excellents. On poussera jusque chez Les Fermiers du Cantal, magasin de producteurs locaux, dans le bâtiment de la Chambre d’agriculture du Cantal. Et au « marché aux fromages », rue du Buis. Sous cette halle de la fin des années 1920, la dernière d’Europe encore debout qui fut consacrée au commerce de gros du fromage, s’abrite le crémier-fromager Morin. Un espace muséal y retrace les étapes de la fabrication du cantal et du salers, icônes laitières du département.
Isabelle et Friedrich Pfeffer, l'art altruiste
Les deux artistes dans l'âme nous reçoivent dans leur chapellenie, une demeure d’Aurillac des XIIIe et XIVe siècles, acquise en 2012. Lui, le montagnard autrichien, fondateur d’une agence spécialisée en voyages d’opéras (La Fugue), grand mélomane et artiste. Elle, originaire du Cantal par son arrière-grand-mère, hôtesse d’une maison aux quatre chambres de charme louées pour des événements familiaux, artistiques ou de travail. Ces passionnés d’art ont fait carrière à Paris et ont retrouvé la quiétude d’une vie provinciale. « Nous vivions dans un univers hypermondain. Pour couper avec ça, nous sommesrevenus à Aurillac, aux sources familiales », confirme Friedrich. Lors d’une randonnée, ils tombent par hasard sur le buron de Niercombe, « un lieu rare, abîmé, avec deux belles voûtes ». Banco! Racheté en 2004, rénové, il se loue aujourd’hui à des randonneurs épris de chic rural. Le couple est aussi mécène du Festival international du théâtre de rue. Il sponsorise chaque année une production. « Ce festival laisse libre choix aux compagnies de s’exprimer. Il est à rapprocher de Burning Man, au Nevada. Il y a la même énergie», assure Friedrich.
Le marché, océan de rencontres !
Tout cela conduit au marché. Le samedi, il prend possession de la place de l’Hôtel-de-Ville et de la halle couverte.L’occasion de mille rencontres ! Philippe Gach et ses bourriols, des crêpes locales au sarrasin. Vincent Bonnet et ses farçous, succulentes crêpes aux blettes. Le couple Trauchessec et ses truites, présents depuis quarante ans ; Martin Chwalek et ses légumes bio, installé récemment à Vézac. Un melting-pot de nouveaux et d’anciens, incarné par la charcuterie Benech, plus ancien étal du marché (1930). On y croise Michel Benech, 92 ans, bon pied bon œil, fils du fondateur. « Je ne travaille pas, je me distrais ! », s’amuse le patriarche, tandis que son équipe emballe à tour de bras saucisses, saucissons et fritons, aux recettes inchangées depuis les débuts.
Street-art, cluster à Aurillac
Cela commence avec Fleurs dans des vases, une fresque murale de Rémy Tournier, boulevard du Pont-Rouge, près de la Jordanne. Puison file au gymnase Marie-Marvingt voir l’œuvre en trompe-l’œil peinte sur la longue façade par l’artiste Astro. Et ainsi de suite: sur l’ancienne caserne de pompiers, rue Méallet-de-Cours ; sur un pignon d’immeuble de l’avenue des Volontaires, face au McDonald’s (des baleines) ; la fresque d’un ancien peintre en bâtiment, dans la même cité (un homme déstructuré portant un extincteur) ; « Élever son toit, cultiver son moi », sur un autre pignon d’immeuble, boulevard de Canteloube… L’association 10ème Art propose des visites commentées des œuvres monumentales et confidentielles. Elle est aussi à l’origine d’Artopia, un laboratoire créatif de street-art, photo, vidéo, sérigraphie et sonore situé dans un vieil entrepôt de la rue Amance, inauguré en 2024.
Street-art en centre-ville
Comment croire alors qu’Aurillac est aussi une cité à l’avant-garde de la création artistique ? Tout remonte au lancement en 1986 du Festival international de théâtre de rue. Devenu un rendez-vous majeur du spectacle de rue en France et à l’international, il a attiré 230 000 personnes et plus de 620 compagnies en 2024, représentant 60 pays. Un succès colossal. L’association Éclat, labellisée Centre national des arts de la rue et de l’espace public, organisatrice de ce festival aoûtien, accueille durant l’année, au Parapluie, un espace de création aux portes d’Aurillac, des compagnies en résidence. Le curseur « culture » s’est aussi renforcé depuis le lancement en 2016 du Festival 10ème Art. Un événement street-art proposé à Aurillac et dans le Cantal de juin à septembre. Il renforce les énergies artistiques locales jusqu’à proposer désormais aux visiteurs un itinéraire pérenne de street-art en ville (lire encadré ci-dessus). Une thématique inattendue dans cette cité que d’aucuns considèrent comme l’incarnation de la France profonde.