La Normandie des Impressionnistes

Par Hughes Derouard
source : Détours en France n°158, p. 24

La Normandie et la Seine de la « banlieue » parisienne ont attiré nombre de grands noms de l'impressionnisme hors de leurs ateliers, chevalets et boîtes de couleurs sur le dos. La raison de l'inspiration.

Giverny : une œuvre globale

Maison de Giverny

« En dehors de la peinture et du jardinage, je ne suis bon à rien ! », disait Monet. Aujourd’hui, des milliers de visiteurs viennent découvrir les jardins féeriques de sa propriété de Giverny, comme on vient admirer un tableau. Et pourtant ce lieu époustouflant, source d’inspiration majeure pour le peintre, marque une rupture avec la tradition impressionniste. « L’apparente spontanéité laisse place à un travail beaucoup plus médité et complexe », analysait Marina Ferretti-Bocquillon, conservatrice du musée des Impressionnismes de Giverny, à l’occasion d’une exposition. Après avoir été l’initiateur de l’impressionnisme au XIXe, Monet devient un des plus grands peintres français du XXe siècle et le jardin de Giverny est au cœur de cette évolution. En inventant un motif qu’il peindra par la suite, l’artiste inverse la démarche traditionnelle du peintre paysagiste. » Sur son domaine, le patriarche explore l’art abstrait. Il vécut ici jusqu’à sa mort en 1926, après avoir provoqué dans ce village normand une véritable colonisation d’artistes, américains pour la plupart. Le « génie de Giverny » repose dans le cimetière de l’église Sainte-Radegonde.

Les Nymphéas. Depuis toujours, Monet est fasciné par les reflets inversés que renvoient les miroirs d’eau. Il détourne le cours du Ru, petit bras de l’Epte, pour façonner son « jardin d’eau » et y plante des nénuphars de toutes
les variétés. Des plantes aquatiques vivaces estivales qui lui inspireront une série d’environ 250 grandes toiles à l’huile. Elles expriment, aux confins de l’abstraction, des vibrations de couleur faisant appel à un monde de sensations et d’émotions.

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Auvers-sur-Oise : Vincent, Paul, Camille, et les autres…

l'Auberge Ravoux à Auvers-sur-Oise


Sans le sou, Van Gogh trouve gîte et couvert dans une chambrette de l’auberge Ravoux. Dans sa correspondance avec son frère Théo, il écrit : « Le spleen n’est pas dans l’air d’ici », traduisant la ferveur créatrice qui l’anime. Acheté par Dominique-Charles Jansens, l’auberge permet de visiter la chambre 5 qu’occupait l’artiste malheureux.

Vincent Van Gogh s’éteint le 29 juillet 1890 à Auvers-sur-Oise. Il est âgé de 37 ans. Il vient de séjourner 70 jours dans ce petit bourg des bords de l’Oise, et y a peint 70 tableaux ! Une productivité qu’il n’a jamais connue ailleurs. Enterré au cimetière d’Auvers, il sera rejoint par son frère Théo à peine six mois plus tard. « À son arrivée, rien ne préfigure son suicide, note Peter Knapp, spécialiste de Van Gogh. Bien au contraire, sa découverte émerveillée du village annonce l’exploration enthousiaste d’un territoire nouveau, à fouiller. (...) Van Gogh vit son séjour auverois comme un retour vers la lumière du Nord. » Cependant, après une brève visite à son frère, à Paris, l’état mental du peintre se détériore subitement. Le 27 juillet, il se tire une balle au-dessous du cœur. Blessé, il retourne à l’auberge et gagne sa chambre. Le docteur Gachet ne peut rien faire, Van Gogh meurt deux jours plus tard dans son lit, dans les bras de son frère à qui il aurait, dans un dernier souffle, glissé : « La tristesse durera toute la vie. »

Affluent de la Seine, dans la boucle de Saint-Germain-en-Laye, l’Oise fut aussi fréquentée par les paysagistes et les impressionnistes. Auvers-sur-Oise n’a pas conservé que le souvenir tragique de Van Gogh. Daubigny, Cézanne, Pissarro ou Corot y peignirent de grandes toiles.

Vétheuil : un décor pour impressionniste

Vétheuil

Coquet village du Vexin français, adossé à la Normandie, Vétheuil conquit Monet qui y traquera la lumière avec un incroyable acharnement. Renoir y fera également escale et Gustave Caillebotte y eu une « période » très créative. Haut lieu de l’impressionnisme, la ville reste méconnu, comme si les habitants, jaloux de leur tranquillité, n’avaient jamais cherché à prendre la vague impressionniste... Tant mieux pour nous, visiteurs, car le village de 900 habitants a gardé un aspect authentique, avec ses rues pentues et ses maisons en pierre blanche.

Claude Monet résida à Vétheuil et y peignit près de 150 toiles, dont une soixantaine pour la seule église Notre-Dame (XIIe et XIIIe siècles). Il se déplace alors sur son bateau-atelier, s’installe sur une île au milieu du fleuve, ou sur la rive opposée à Lavacourt, d’où il peint d’innombrables vues sur le village, à toutes les heures de la journée, sous toutes les lumières possibles. Il décrit : « C’est une palette chatoyante entre terre, eau et ciel, alliant mille couleurs, du blanc de la craie des falaises au turquoise étincelant du fleuve en passant par tous les bleus du ciel. »