Le château de Chambord, le rêve de François Ier

Publié par Sophie Denis  |  Mis à jour le

Par l'ordonnance du 6 septembre 1519, le jeune François Ier lance la construction d'un palais qui va marquer les esprits. Plus qu'un château et le caprice d'un roi clamant au monde sa grandeur : une Jérusalem céleste qui va devenir le symbole de la Renaissance en France, inspiré pour partie par Léonard de Vinci.

Le 18 décembre 1539, reçu en grande pompe par François Ier, l'empereur Charles Quint fut si impressionné, qu'il qualifia le palais de son rival « d'abrégé de l'industrie humaine ». Fantasmagorie de pierres, dentelle de lanternes, de cheminées et de clochetons, Chambord est d'abord un choc visuel pour le visiteur qui franchit la porte monumentale du domaine national. Château de nos rêves d'enfant, « palais de fées et de chevaliers » pour Victor Hugo, il est aussi celui de la démesure d'un roi et le testament du plus grand génie de la Renaissance. C'est un peu le Versailles de la Renaissance : bien avant Louis XIV, François Ier veut clamer au monde sa toute-puissance et marquer les esprits par-delà les siècles.

Le roi et le « Padre »

Tout commence en 1515, après la bataille de Marignan, quand François Ier rencontre, à la cour du pape Léon X, Léonard de Vinci. Un an plus tard, il invite celui qu'il appelle « Padre » à la cour de France, lui octroie une belle pension, le manoir du Clos Lucé, et le nomme Premier Peintre, Premier Ingénieur et Premier Architecte du roi. Il s'enthousiasme pour la « cité idéale » imaginée par Vinci, qu'il souhaite établir à Romorantin, au cœur de la Sologne, sur les rives de la Sauldre. Mais une épidémie de peste dans la région, et la mort du génie mettent fin au projet. Le roi s'accroche toutefois à son rêve. Le 6 septembre 1519, il décrète par ordonnance la construction de Chambord. Pourquoi là ? Les forêts sont giboyeuses, et il aime chasser. Surtout, Blois et le château où séjourne la Cour ne sont qu'à 17 kilomètres.

Un chantier colossal

Pour autant, le site choisi peut surprendre : le sous-sol est instable et gorgé d'eau, menacé par les crues du Cosson, petit affluent de la Loire. Les fondations du château ne sont terminées qu'en 1524. Un ambassadeur vénitien écrit, en 1550, qu'il est à l'image des palais de Venise, édifié sur une forêt de pilotis. Des fouilles, en 2006, ont révélé un système plus ingénieux, inspiré de l'architecte romain Vitruve : un radier de bois, sur lequel repose un substrat de blocs de calcaire de Beauce mélangé à du mortier. La bâtisse commence à sortir de terre, quand François Ier est fait prisonnier après la défaite de Pavie en 1525. Les travaux ne reprennent qu'à son retour, un an plus tard... Le roi s'y rend souvent et n'hésite pas à modifier les plans d'origine, ajoutant ainsi deux ailes latérales au donjon ; il fait aussi dévier le Cosson pour alimenter les douves. Le chantier colossal emploiera jusqu'à 2 000 ouvriers. Chambord restera inachevé, bien après la mort de François Ier, survenue en 1547. De sa folie architecturale, il n'aura que peu profité, n'y passant que 72 nuits...

Racheté par l'état en 1930

Ses successeurs dédaignent Chambord, trop éloigné de la capitale, trop grand, trop coûteux. Seul Gaston d'Orléans, exilé dans le comté de Blois, entreprend quelques travaux. Louis XIII préfère la chasse dans son pavillon de Versailles. C'est Louis XIV qui demande à Mansart d'achever l'aile Ouest et le toit de la chapelle. Par la suite, Versailles fait de l'ombre à Chambord, mais le Roi-Soleil y séjourne tout de même 9 fois. Le domaine brille de ses derniers feux avec le maréchal de Saxe : Louis XV le lui a donné en 1745, en récompense de ses succès militaires. La suite est une longue descente aux enfers, commencée par les saccages de la Révolution. Les attentions du prince Henri d'Artois, titré comte de Chambord, et propriétaire jusqu'en 1883, ne suffisent pas à le préserver. Il faut attendre le rachat par l'État, en 1930, pour que s'amorce une renaissance.

Un escalier emprunté à l'univers de Vinci 

Quelques chiffres disent la démesure des lieux : 426 pièces, soit une quarantaine d'appartements, 77 escaliers... De quoi perdre son chemin, même si la structure architecturale est simple à comprendre. Le plan s'organise autour du donjon central, dessiné en croix grecque. À chaque niveau se déploient quatre espaces d'habitation autour des bras de la croix, et quatre autres dans les tours d'angle. Chaque logement comprend une pièce à vivre (qui sert aussi de chambre) et des petites pièces (cabinets, oratoires, garde-robes...). Tous les appartements sont identiques, ce qui donne à l'ensemble une configuration d'immeuble d'habitation, inédite pour l'époque. Seule exception : le Logis du roi, dans l'aile Est... Au centre du donjon, un des joyaux de Chambord, l'escalier à double révolution. Doté de deux rampes hélicoïdales qui s'enroulent l'une au-dessus de l'autre, autour d'un noyau central, il permet à deux personnes qui utilisent chacune des balustrades de ne jamais se croiser, tout au plus de s'apercevoir à travers les ouvertures aménagées dans les murs. Subtil mariage entre l'escalier à vis du Moyen Âge et les rampes droites italiennes, il est emprunté à l'univers de Léonard de Vinci. Un escalier tel une féerie, dont la position au cœur du donjon donne l'impression que le château tourne sur lui-même, avant de s'envoler vers la tour-lanterne et le ciel. Mouvement de l'hélice, si cher au « Padre » !

Monogramme, salamandres et devise

Un autre incontournable du château est la salle en croix du second étage. Ses plafonds voûtés répètent à des centaines d'exemplaires les emblèmes du roi, gravés dans les caissons : le monogramme « F », et des salamandres qui avalent le bon feu et d'autres qui crachent de l'eau. Elles s'accompagnent de sa devise, « Nutrisco et extinguo », soit « Je nourris (le bon feu) et j'éteins (le mauvais) ». Aucun doute là-dessus, François Ier voulait affirmer au monde que Chambord est bien le château d'un seul roi. Juste au-dessus de ces voûtes, l'escalier de Vinci mène aux terrasses : instant magique que cette découverte d'une forêt de lanternons, de tourelles, de cheminées – 282 au total – et de lucarnes décorées qui tutoient le ciel. Point culminant de l'escalier, à 56 mètres, la tour-lanterne et sa fleur de lys semblent s'échapper vers un destin céleste. Pour éviter le vertige, il faut porter loin le regard : jardin à la française, jardin anglais, étangs, forêt... Le domaine national de Chambord s'étend sur 5 400 hectares de nature exubérante, soit la moitié de la surface de Paris intramuros. Démesure, toujours !

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