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Granville, la grande rivale de Saint-Malo

Par Tuul Morandi
source : Détours en France n°223

Gardienne de la baie du Mont-Saint-Michel, Granville se dresse face aux flots, invincible sur son éperon rocheux. Tour à tour cité corsaire, port morutier et cité balnéaire, la « Monaco du Nord », comme on la surnomme, offre toute la mer sur un plateau. Et de multiples facettes qui ne demandent qu’à être découvertes.

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Granville vue du ciel

« Figurez-vous que ce sont les Anglais qui ont, en 1439, fondé une cité militaire sur ce promontoire schisteux. C’était durant la guerre de Cent Ans et leur objectif était de conquérir le mont Saint-Michel », nous apprend Valérie Coupel, guide-conférencière à l’office de tourisme. Une fois les Anglais chassés, le roi Charles VII fera de Granville une place défensive, dominant la mer et l’arrière-pays. Toutefois, ce sont les terre-neuvas, dès le XVIe siècle, puis les corsaires, qui feront la renommée de la grande rivale de Saint-Malo. Pêcheurs, armateurs, mais aussi banquiers et artisans, tous liés aux activités portuaires, peuplaient alors la « Haute-Ville ».

Le temps des pêcheurs-corsaires

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La Haute-Ville, le cœur historique de Granville

Pour accéder à l’ancienne cité perchée sur son rocher aux allures de forteresse avec ses murailles, nous empruntons la rue des Juifs qui mène à la Grand’Porte. Depuis les hauteurs, nous avons une belle vue plongeante sur le port. « Pendant quatre siècles, les marins partaient vers Terre-Neuve, au large du Canada, pour pêcher la morue. Un voyage difficile et long : il durait plus de six mois, commente Valérie Coupel. C’est parmi les meilleurs marins rompus aux navigations exigeantes qu’étaient sélectionnés les corsaires du roi, en temps de guerre. Ceux de Granville étaient grandement réputés. » Parmi eux : Georges-René Pléville Le Pelley, affublé d’une jambe de bois. La statue érigée en son honneur, sabre au clair, semble encore vouloir défendre la ville. Le port morutier est devenu depuis la première place coquillière de France grâce au bulot, la principale espèce à y être débarquée : 6 000 tonnes chaque année.

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Le port de Granville

Une église née de la mer

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l'église Notre-Dame-du-Cap-Lihou à Granville

Nous franchissons le pont-levis et la Grand’ Porte, et nous sommes alors transportés au Moyen Âge, dans des ruelles pavées et désertes, à l’abri des hauts murs des bâtisses en granit et où seules les mouettes rieuses se font entendre. En prenant à gauche sur le chemin de ronde, impossible de ne pas remarquer la maison du Guet, un manoir à l’étrange architecture mêlant style normand à colombages et tourelles parées d’ardoise. « Elle a l’air très ancienne mais, en réalité, elle date du XXe siècle », nous confie Valérie Coupel. En face, Notre- Dame-du-Cap-Lihou (XVIIe-XVIIIe siècles), édifiée sur un ancien site de pèlerinage, domine la ville depuis son parvis légèrement surélevé. « Cette église est résolument tournée vers la mer, avec ses deux chapelles consacrées à la Vierge et à saint Clément. Son existence même viendrait d’une statue de la Vierge remontée dans le filet d’un pêcheur ! » À l’intérieur, trois maquettes de bateaux : des ex-voto témoignant de la gratitude des marins réchappés d’un naufrage. Des vitraux aux couleurs éclatantes, réalisés par le maître verrier Jacques Le Chevallier (1896-1987), illuminent la nef.

Une ville commerçante

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La Haute-Ville, le café Rafale sur la place Cambernon

Depuis l’église, descendons la rue Notre-Dame pour pénétrer dans la Haute-Ville. Les rues Notre-Dame et Saint-Jean, les deux artères principales, coupent le secteur d’ouest en est, des venelles les traversent du nord au sud. Au numéro 8, Valérie Coupel nous montre une ancienne échoppe « que l’on reconnaît à sa pierre d’étal, sur laquelle étaient allongés les volets de la maison pour servir de présentoirs. Les boutiquiers agrandissaient ainsi leur espace. » À Granville, les rues du Marché : au-Pain, aux-Cuirs, au-Blé…, disent tout des commerces qu’elles accueillaient autrefois. Sur la place Cambernon, le bar La Rafale, qui fut le lieu de rendez-vous des pêcheurs, constitue un point de repère pour les visiteurs. De là, ils doivent prendre la direction des remparts Nord par la rue de l’Égout. Le nez au vent, l’archipel de Chausey pour horizon, nous longeons le littoral jusqu’au cap Lihou. Nous pourrions marcher des heures ainsi, enveloppé dans le souffle de la mer.

L'essor des bains de mer

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Des plages adossées aux falaises de Granville

« Sous le ciel de Méditerranée, Granville serait un autre Monaco », a écrit en 1885 le géographe et écrivain Élisée Reclus. Lorsqu’en 1870, est inaugurée la ligne Paris-Granville, la foule se presse à bord des « trains de plaisir ». Le tourisme de bains de mer est en plein essor et l’ancien port de pêche se mue peu à peu en élégante cité de villégiature, où il faut aller pour voir et être vu. « Frank Jay Gould, un milliardaire et philanthrope américain, qui connaissait bien la principauté de Monaco, a eu le premier l’idée de fonder ici une station balnéaire », éclaire Françoise Mouchel, auteure d’ouvrages sur la ville. En 1881, est ouvert l’hôtel des Bains au style anglo-normand. Suivent l’inauguration du casino aux tours symétriques inspiré de celui de Monaco, en 1911, et, dans la foulée, celle de l’hôtel Normandy. La promenade du Plat Gousset où s’alignent aujourd’hui les cabines de plage, voyait alors défiler « le beau monde ». Port paisible le reste de l’année, Granville était, « pendant les trois mois d’été, un quartier élégant de Paris », comme l’a souligné Christian Dior, l’enfant du pays, dans son autobiographie publiée en 1956. « Sous l’impulsion d’industriels qui veulent tous posséder leur maison de rêve, des villas bourgeoises, de différents styles, rivalisant d’originalité, se dressent sur la falaise qui surplombe la plage, nous précise Françoise Mouchel. La famille Dior a été la première à acquérir une villa sur les hauteurs du Plat Gousset. »

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La promenade du Plat Gousset à Granville

La villa Dior, le souvenir d'un grand Granvillais

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La villa Les Rhumbs à Granville

Dans ses mémoires Christian Dior et moi, au sujet de sa demeure familiale, le couturier écrivait : « Ma vie et mon style doivent presque tout à sa situation et à son architecture ». Le manoir de son enfance, son jardin, et Granville même, ont été ses grandes sources d’inspiration. « Le rose doux de sa maison et le gris des cieux granvillais, sont deux couleurs de prédilection dans ses créations », confirme Brigitte Richart, directrice du musée. Comme Christian Dior avant elle, elle aime s’attarder sur la terrasse du jardin face à la mer. « À peu de chose près, c’est d’ici qu’il contemplait le paysage, à la fois le même et toujours changeant, en perpétuel mouvement. Il aimait observer toutes les nuances de gris entre le ciel et la mer. » Quelle meilleure idée qu’une promenade longeant la pergola, le miroir d’eau et la roseraie, dessinés par le jeune Christian et sa mère Madeleine, pour terminer en douceur cette journée granvillaise ?

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