Périgueux : patrimoine préservé depuis 2000 ans

Par Hugues Dérouard

Périgueux, capitale du Périgord, s'enorgueillit d'un patrimoine parfaitement préservé, riche de 2000 ans d'histoire. Celle-ci offre plusieurs visages. D'un côté, il y a l'effervescence du Puy-Saint-Front, quartier médiéval et Renaissance surplombant l'Isle. De l'autre, le quartier bâti sur l'antique Vésunna, la cité gallo-romaine la mieux connue d'Aquitaine.

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Sur la rive droite de l'Isle, dominant les toits du quartier médiéval, la cathédrale Saint-Front, avec sa surprenante architecture néobyzantine, est inscrite au patrimoine mondial de l'Unesco, car située sur les chemins jacquaires

Échoppes médiévales, maisons à pans de bois, logis fortifiés tel l’hôtel d’Abzac de La Douze... Au petit matin, lorsque les étroites rue du Calvaire, rue Aubergerie ou rue Saint-Roch dorment encore, on croit remonter le temps... Nous sommes au cœur du Périgueux médiéval, l’actuel centre-ville, qui s’est développé vers le IXe siècle sur le puy Saint-Front, cette petite colline surplombant la rive droite de l’Isle. Semblant encore garder les lieux, la tour Mataguerre, la seule encore debout parmi les vingt-huit qui protégeaient la ville au Moyen Âge : à son sommet, accessible aux visiteurs, se découvre depuis le chemin de ronde un panorama incomparable sur Périgueux, son enchevêtrement complexe de toits de tuiles, son lacis de ruelles, entouré par les boulevards qui ont pris au XIXe siècle la place des murs d’enceinte et des fossés médiévaux. L’ensemble est dominé par le haut clocher culminant à 62 mètres de la cathédrale Saint-Front.

Une ville incroyablement épicurienne

Le soleil s’est levé, la brume s’est dissipée. La place du Coderc s’anime, autour des halles, rendez-vous quotidien des gourmets, dès potron-minet. Attablé en terrasse du Café de la truffe, Christophe Constantin, un Corrézien établi en Dordogne, nous loue inlassablement le vieux Périgueux et son secteur sauvegardé de 22 hectares. « Chaque placette est comme un petit village, avec son identité, ses spécialités, ses commerces. Une ville incroyablement épicurienne, dans un décor à chaque fois unique. » Ici, on ne soupçonne pas qu’à l’angle de la rue de la Sagesse, dissimulé derrière un portail anodin, se niche l’une des plus belles demeures de Périgueux : l’hôtel de la Joubertie a conservé un monumental escalier Renaissance avec plafond à caissons, sculpté de bas-reliefs (Vénus et Éros) et tout un bestiaire fantastique – l’endroit, privé, n’est accessible que lors des visites guidées de l’office de tourisme.

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Le jardin des Arènes de Périgueux, ceinturé de tilleuls argentés, est entouré par l'amphithéâtre romain du Ier siècle dont il ne reste plus que des vestiges

Truffes d'été et gras d'hiver au marché sur la place Saint-Silain

Et Christophe de nous emmener ensuite sur la place Saint-Silain, aux allures résolument méridionales, à l’ombre des tilleuls. « Ici, se tient un marché de truffes d’été », nous informe notre guide. On peut poursuivre la promenade jusqu'à place Saint-Louis, encore une fois un petit village en soi, qui s'étend au pied de la maison Tenant, une élégante demeure fortifiée du XVIe siècle, avec tourelle en encorbellement et porche Renaissance finement ouvragé. S'il fait bon s'attabler à ses terrasses aux beaux jours, la place est tout aussi accueillante en hiver, avec son célèbre marché au gras où se ruent les amateurs de foie gras, de magrets ou d'abats...

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Les ruines de l'amphithéâtre des jardins des Arènes, classé monument historique en 1840

Un labyrinthe de petites cours

Sur cette colline, il est impossible de ne pas emprunter la pittoresque rue Limogeanne, l’artère principale de ce vieux Périgueux, peuplée de belles boutiques alléchantes, et d’hôtels particuliers qui témoignent de la prospérité des marchands périgourdins dès le XVe siècle. Au numéro 3, ne manquez pas l’imposante maison Estignard, une demeure Renaissance du XVIe siècle au porche sculpté de la salamandre de François Ier, ou encore, à deux pas, l’hôtel Saint-Astier qui renferme un bel escalier ouvragé. De la rue Limogeanne, vous pourrez vous engouffrer dans la galerie Daumesnil, un petit labyrinthe préservé de petites cours reliées par des venelles qui débouchent dans les rues de la Clarté et de la Miséricorde. La rue file ensuite vers la place du Marché-aux-Bois, un autre village dans la ville.

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Le pont des Barris et la cathédrale Saint-Front vus depuis la voie verte. En face, l'hôtel Salleton, la maison des Consuls et la maison Lambert

Au cœur de Périgueux, un autre Sacré Cœur

Mais le cœur de Périgueux se situe au sommet de la colline, sur la place de la Clautre. L’endroit à l’origine du développement du Puy-Saint-Front. « Vers le Xe siècle, sur la colline qui domine la rivière, se forme autour du sanctuaire de saint Front, évangélisateur du Périgord, un centre monastique fréquenté par les pèlerins. Un bourg fortifié de religieux, marchands et artisans, se constitue et devient une étape majeure sur la voie de Vezelay, pour les pèlerins en direction de Saint-Jacques de Compostelle », note-t-on au service patrimoine de la ville. La place se déploie devant la façade occidentale du monument le plus emblématique de Périgueux : la cathédrale Saint-Front. Dominé par une tour carrée surmontée d’une coupole en forme de pomme de pin, cet édifice roman est en fait composé de deux églises : une chapelle latine du XIe siècle à laquelle est venue s’ajouter, un siècle plus tard, une basilique en plan grec. Avec ses cinq coupoles sur pendentifs, elle est fortement inspirée de l’église byzantine des Saints-Apôtres de Constantinople et de la basilique Saint-Marc de Venise ! La cathédrale, en partie ravagée durant les guerres de Religion, puis à la Révolution, était sauvée de la ruine, restaurée, transformée - voir dénaturée selon certains - par Paul Abadie (1812-1884). L'architecte l'a ornée d'innombrables sculptures et couronnée d'extravagants clochetons renforçant encore son aspect orientalisant. Nul doute que ses travaux à Périgueux l’inspireront quelques années plus tard pour dessiner les plans du Sacré-Cœur de Paris ! Moins exubérant, le cloître, mi-roman, mi-gothique, constitue un havre de paix en plein cœur de ville.

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La cathédrale Saint-Front. Si les coupoles byzantines faisaient partie de l'ensemble au XIIe siècle, les clochetons ont été ajoutés lors de sa restauration

La rue du Port-de-Graule, un décor de film

Il faut également emprunter les tranquilles et pittoresque ruelles qui, depuis la cathédrale, mènent vers l’Isle. La rue du Port-de-Graule servit d’ailleurs de décor à la série télévisée Jacquou le Croquant dans les années 1960. La rue de l’Abreuvoir, elle, n’est pas une rue, mais plutôt un vieil escalier qui dégringole vers la rivière, tout en offrant un bel aperçu sur l’élégant hôtel de Fayolle, construit à partir du XVIIe siècle. Depuis le pont des Barris, se découvre un harmonieux ensemble avec, quasiment les pieds dans l’eau, trois demeures des XVe et XVIe siècles : l’hôtel de Lur, la maison des Consuls, avec mâchicoulis et ses belles lucarnes, et la maison Lambert, avec galerie en bois et colonnes. En longeant les quais, vous tomberez sur un drôle d’ « eschif », une ancienne loge de guet à colombage posé en équilibre sur un ancien bloc de remparts. D’ici, la voie verte des berges de l’Isle, traversant l’agglomération sur quinze kilomètres , vous permettra d’apprécier des vues imprenables sur Périgueux, dans un cadre verdoyant résolument champêtre.

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L'eschif de Creyssac, ou loge du Guet, construit en 1347 sur les remparts du Puy-Saint-Front, est un monument historique

Trio d'artisans

De nombreux artisans d'art peuplent le vieux  Périgueux. Parmi nos coups de cœur, l'atelier de reliure et de dorure de Nathalie et Christophe Legrand, dont l'origine remonte à 1862 : 12, rue Saint-Front, 05 53 08 92 57.

Au très bel atelier du luthier Damien Florio, on utilise les techniques les plus traditionnelles pour dorer à la feuille d'or, relier ou restaurer un vieil ouvrage imprimé : rue Aubergerie, 05 53 03 53 72.

Et dans un délicieux capharnaüm, Vincent Pérez, l'horloger de Saint-Front, fait des merveilles en matière de mécanique de précision : 6 bis, rue de la Miséricorde, 05 53 08 98 62.

Vésunna, capitale de la cité des Pétrucores

Rue des Arènes, rue Romaine, rue des Gladiateurs... Les noms de rues ne trompent pas. Une fois passé la médiévale tour Mataguerre, dans le centre-ville, nous sommes bien sur le territoire d’une cité antique. Nous nous trouvons à l’emplacement de Vésone (Vesunna en latin), cité fondée au Ier siècle avant J.-C. pendant l’occupation romaine en Gaule. « Périgueux était alors occupée par le peuple celte des Pétrucores, qui vivaient sur un oppidum sur les hauteurs de la ville, nous rappelle Elisabeth Pénisson, conservatrice du musée Vesunna. Lorsque l’empereur Auguste a créé la province Aquitaine vers 16 av. J.-C., il l’a divisée en 21 cités. Celle des Pétrucores fut dotée d’une capitale appelé Vésone du nom de la déesse gauloise de l’eau, Tutela Vesunna. » Dans un méandre de la rive droite de l’Isle, une ville bâtie sur le modèle romain sort de terre... sur près de 80 hectares. La cité, qui compta entre 5 000 et 10 000 habitants, connaît son apogée au IIe siècle, notamment grâce aux grands domaines agricoles et à l’exploitation du fer.

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Le clocher de la cathédrale Saint-Front semble posé sur le chemin de ronde de la tour Mataguerre

Une petite Rome périgourdine

Après une période de récession au IIIe siècle, la ville fut démontée pierre par pierre pour servir à la construction d’un rempart. La ville antique fut alors oubliée, mais ses vestiges sont encore étonnamment saisissants. « Contrairement
 à beaucoup d’autres villes, on n’a pas reconstruit sur
 la ville ancienne à Périgueux. Le centre-ville s’est déplacé vers le puy Saint-Front. La ville romaine est ainsi restée terre agricole jusqu’au XIXe siècle, avant d’être urbanisée, et les archéologues ont pu largement explorer la cité avant ou pendant son aménagement. » On ne peut qu’être interpellé par la fière tour ronde de Vésone, haute de 24,50 mètres, de brique et de pierre ébréchée, toujours debout depuis 2000 ans. C’est un rarissime témoignage d’un temple romain dédié à Tutela Vesunna. « La tour était la cella, la partie la plus sacrée du sanctuaire. Il faut l’imaginer avec des murs de marbre. Seuls les prêtres pouvaient y accéder. »

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Avec ses 25 m de haut pour 17 de diamètre, la tour de Vésone est le dernier vestige d'un temple dédié à Vesunna, déesse de l'eau chez les Celtes

perigueux-chateau-barriere.jpgLes vestiges des siècles passés

Parmi les monuments élevés au fil des siècles sur l'antique Vésunna, on remarquera les ruines du château Barrière bâti au XIIe siècle pour les comtes de Périgueux, incendié en 1575 durant les guerres de Religion. Ses vestiges, avec ses hauts murs ouvrant sur le vide, sont particulièrement évocateurs. À voir également, l'église Saint-Étienne de la Cité : construite à partir du XIe siècle à l'emplacement d'un temple antique, cette église (qui fut jusqu'en 1669 la cathédrale de Périgueux) est considérée comme un exemple emblématique du style roman périgourdin. À côté, le couvent Saint-Marthe a conservé, lui, une chapelle du XVIe siècle. Les sœurs viennent de quitter les lieux et le bâtiment est à vendre.

Un musée gallo-romain à Vésunna

À deux pas, le jardin public des Arènes a été aménagé au XIXe siècle sur les vestiges d’un amphithéâtre romain, édifié au Ie siècle sur le modèle du Colisée. Ces arènes pouvaient accueillir 18 000 spectateurs, soit presque autant que celles de Nîmes ou d’Arles ! Puis, il y a la domus de Vésone, une vaste demeure gallo-romaine, découverte en 1959 lorsque l’on a voulu construire des HLM. « Construite au Ie siècle sur plan importé d’Italie, elle s’organisait autour d’un péristyle et d’un jardin. Les vestiges découverts montrent que ses propriétaires réalisèrent des travaux d’embellissement durant trois siècles, pour en faire un vrai palais. » Le raffiement des enduits peints, des fresques, comme celle aux poissons, des colonnades témoignent de l’opulence de certains notables de Vésone. Sur les ruines même de la domus, Jean Nouvel a aménagé un musée gallo-romain qui protège le site tout en le mettant en valeur. « Vesunna est probablement la cité antique la mieux connue d’Aquitaine... Mais, tout n’a pas encore été exploré. Le théâtre ou les thermes n’ont par exemple pas encore été mis à jour ! », s’enthousiasme la conservatrice.

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Dans le musée Vesunna, aménagé par Jean Nouvel sur les vestiges d'une villa gallo-romaine, sont présentés un nomvre incalculable d'objets et d'œuvres découverts sur le territoire des Pétrucores au fil des siècles
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