« S’ils te mordent, mords-les ! » La fameuse devise de Morlaix daterait d’une sévère déculottée infligée à la flotte britannique au XVIe siècle. Ayant pris la cité par surprise, les Anglais arrosèrent un peu trop leur victoire et se firent massacrer le soir même par les habitants... À quatre heures en train + vélo de la gare Montparnasse à Paris, la petite ville du Finistère offre un point de départ bien pratique pour ce périple d’une semaine, qui va nous mener jusqu’à Paimpol après 150 kilomètres au fil de la Vélomaritime®. C’est avec plaisir qu’on flâne ce matin au fil des venelles pavées pour découvrir les belles maisons à pans de bois du centre historique. La plus célèbre ? La maison de la duchesse Anne, bâtie vers l’an 1500. Toutes ses pièces s’ordonnent autour d’un atrium, desservi par un escalier à vis et des pondalez, des passerelles en bois sculpté. Et Dieu, qu’elle penche !
De Cairn en plages, par les petites routes
Du cœur de ville, passer à vélo sous l’imposant viaduc (58 mètres de haut), longer les quais du port sur la rivière de Morlaix et couper à travers la campagne jusqu’au Dourduff-en-Mer. Avant d’attaquer le littoral, une dégustation d’huîtres s’impose au parc ostréicole de L’Huîtrier, face à la mer. Passages alternés de soleil et de nuages et sternes jouant à fleur de vagues, pas de doute, nous sommes bien en Bretagne ! À 5 kilomètres, la D76 nous mène au grand cairn de Barnenez, qui domine la baie, face à Carantec et au château du Taureau. Long de 72 mètres, ce site mégalithique en pierres sèches, sauvé de justesse par une poignée de passionnés, abrite une dizaine de chambres funéraires vieilles de 7000 ans. Le Guerzit, l’anse du Diben, Primel... serpentant au plus proche de la côte, les petites routes nous entraînent de plage en plage jusqu’à Plougasnou. Les maillots et les serviettes sont sur le dessus des sacoches. On tente une baignade ? Le lendemain, on est aux premières loges pour découvrir la chapelle et l’enclos paroissial de Saint-Jean- du-Doigt, nichés dans un vert vallon. Chaque année en juin, les pèlerins viennent y honorer la relique du doigt de saint Jean-Baptiste, arrivée ici de Jérusalem via Saint-Lô au XVe siècle. La toucher guérit de tous les maux, dit-on. Ça ne coûte rien d’essayer! De là, la Vélomaritime longe la côte sauvage, offrant de magnifiques panoramas sur les falaises et les criques.
À la frontière du Finistère et des Côtes-d’Armor, on craque pour le petit port de Locquirec, posé au fond d’une baie bien protégée des vents, au bout d’une péninsule. À l’ouest, les idylliques plages des Sables blancs et du Fond de la baie. Face à la rade, la grande grève, paradis des pêcheurs de coques à marée basse. Et au creux du bourg, au milieu des maisons blanches aux toits d’ardoises, la jolie église du XVIIe siècle, avec son clocher à tourelles. Ce soir, on pose nos bagages à l’Escale Evel Er Gêr : chambres douillettes, espace Spa et restaurant avec vue sur la mer... tout y est !
Visiter la Côte de Granit rose !
Passé Lannion, les petites routes de l’arrière-pays nous entraînent vers la côte de Granit rose... en prenant leur temps. À chaque carrefour ou presque, se dresse un vieux calvaire. Et entre Trébeurden et Trégastel, s’égrènent d’adorables chapelles champêtres, comme celles de Saint- Golgon ou Saint-Samson, et des trésors mégalithiques, tels le menhir gravé et taillé en forme de croix de Saint-Uzec ou l’allée couverte de Kergüntuil, datée de la fin du Néolithique. Puis c’est l’arrivée sur la mer, grandiose ! Parfaite pour un pique-nique au bord de l’eau, la plage de sable de Tourony, à Trégastel, fait face à l’îlot de Costaérès et son photogénique « château », une fantaisie médiévale bâtie au XIXe siècle par un riche Polonais. Ici, on est aux premières loges pour admirer les cailloux ! Traduisez le formidable chaos de roches granitiques qui s’est formé sur la côte, il y a 300 millions d’années... Pour entrer dans la légende, on emprunte un peu plus loin la liaison de 3 kilomètres qui mène au village de Ploumanac’h (de Poull-Manac’h, « la mare au moine » en breton). Blotti dans une baie toujours en eau, même à marée basse, ce petit port naturel est un des mieux protégés de Bretagne. Et il faut l’avouer, un des plus craquants, avec son ballet de vieux gréements aux voiles rouge brique et noires. Jusqu’au pied des maisons de pêcheurs, d’énormes blocs de pierre encombrent les jardins. Et sur l’anse de Saint-Guirec, un petit oratoire abrite une statue du moine gallois Guirec, qui aurait débarqué ici au VIIe siècle. Autrefois, les jeunes filles célibataires venaient en pèlerinage piquer une aiguille sur le nez du saint ; si elle restait plantée, leur vœu de mariage avait des chances d’être exaucé dans l’année. Allez, plus que 7 kilomètres à pédaler et on arrive à la station balnéaire de Perros-Guirec. C’est l’heure d’une bonne glace en admirant les voiliers du port de plaisance...
Quand l'église christianisait les menhirs
Dès le Moyen Âge, l’Église lutte contre les croyances de la population bretonne, qui continue d’attribuer un pouvoir magique aux eaux, aux pierres, aux arbres, comme les Gaulois, les Celtes et sans doute leurs prédécesseurs avant eux. Elle s’adapte en bâtissant de nombreuses chapelles près des sources ou en christianisant les menhirs. Modèle du genre : celui de Saint-Uzec à Pleumeur-Bodou christianisé en 1674 (photo). Cette pierre dressée de 7,40 mètres hors sol et 80 tonnes arbore encore aujourd'hui une croix au sommet et des gravures (autrefois polychromes) retraçant la Passion du Christ.
En passant par l'estuaire du Jaudy
Pour poursuivre l’aventure, cap sur la D6, qui grimpe sur un plateau cultivé en surplomb de la côte. Elle file tout droit vers Tréguier, mais en chemin, ce serait dommage de manquer la petite route balisée, variante de la Vélomaritime, qui descend vers la presqu’île de Plougrescant. À partir de la plage de Pors-Scaff, le chemin côtier slalome entre grèves roses et délirants amas rocheux, semblant surgir de quelque caprice tellurique. Au Gouffre, la mer déferle furieusement dans une entaille ouverte entre les falaises. Au port de poche de Pors Hir, les maisons de poupée, comme la multi-instagrammée Castel Meur, font littéralement corps avec la roche. Et de la pointe du château, au bout de la presqu’île, le regard embrasse tout un archipel d’îlots. Il n’y a plus qu’à suivre à vélo la rive gauche du Jaudy, dans une mosaïque de champs et de landes, pour arriver à Tréguier. Lovée au bord de son estuaire, la Petite Cité de caractère étage ses venelles de la colline au port. Place du Martray, rue Renan, ruelle Saint-Yves : les belles maisons à pans de bois, restaurées dans les règles de l’art, nous ramènent au XVe siècle. Au-dessus des toits, s’élance la flèche ajourée de la cathédrale, haute de 63 mètres. Bâtie au Moyen Âge dans le style gothique, elle est dédiée à saint Yves, le patron des avocats, et c’est une des plus belles de Bretagne !
La fin du voyage approche. Avant de boucler notre périple à vélo, il nous reste encore à traverser la presqu’île de Lézardrieux, calée entre l’estuaire du Jaudy à l’ouest et celui du Trieux à l’est. L’occasion de pédaler jusqu’au Sillon du Talbert, cette étroite langue de sable et de galets, façonnée par les courants opposés de ces deux rivières, qui s’avance de 3 kilomètres dans la mer. Sternes naines, courlis, tournepierres, cormorans... les oiseaux marins adorent nidifier sur cette zone protégée. Nous, c’est à Paimpol, naguère port d’embarquement pour Terre-Neuve, aujourd’hui tournée vers l’ostréiculture, qu’on va trouver refuge ce soir. Et savourer nos dernières crêpes bretonnes avant le retour !
L'itinéraire
Continue à 100 % depuis 2021, la Vélomaritime relie Roscoff en Bretagne à Bray-Dunes, près de Dunkerque, dans le Nord en suivant les côtes de la Manche et de la mer du Nord sur 1 500 kilomètres ; c’est la partie française de la véloroute européenne EuroVelo 4, qui se poursuit jusqu’à Kiev, en Ukraine. Empruntant à 67 % des voies partagées, elle passe par des sites mythiques comme la côte de Granit rose, le Mont-Saint-Michel, les plages du Débarquement, les falaises d’Étretat, la baie de Somme ou la côte d’Opale. Un itinéraire vallonné, avec des étapes aux dénivelés assez importants, que les cyclistes débutants aborderont de préférence en VAE (vélo à assistance électrique). On y répertorie 250 hébergements labellisés Accueil Vélo.