Vosges : sur la route des châteaux forts d'Alsace

Publié par Florence Donnarel  |  Mis à jour le

De la houle forestière qui submerge le nord du massif des Vosges surgissent des châteaux en ruine, amarrés pour l'éternité à des pitons de grès rose. Depuis les villages de la vallée du Steinbach, nous avons marché vers ces sentinelles de pierres, observé le travail des forestiers et cueilli des morceaux de l'Histoire alsacienne.


Le rocher de Wachtfels qui domine le village d'Obersteinbach.

Nous sommes à la sortie du village de Niedersteinbach et la forêt est partout autour de nous : des hêtres aux troncs lisses, des chênes aux feuillages dentelés, des pins sylvestres aux nuances bleutées, des épicéas à l'ample ramure…

L'Alsace médiévale, une mosaïque de seigneuries

Depuis Niedersteinbach, nous avons choisi de nous élever vers les rochers de grès rose qui percent à travers la forêt et se voient parfois couronnés des vestiges d'un château médiéval. Nous commençons notre marche devant l'église catholique Saint-Gall (XVIIIe siècle). Dans ses combles, se cache la plus importante colonie de grands murins d'Alsace : 1 000 spécimens femelles. Les visiteurs peuvent observer les chauves-souris devant la mairie, par écran interposé, alors qu'une caméra infrarouge les filme dans l'édifice. Le sentier longe le Steinbach vers le village en amont. 

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Le village d'Obersteinbach.

Très vite, les premières maisons d'Obersteinbach apparaissent. « On reconnaît les plus anciennes à leur base en grès et à leur partie supérieure en pans de bois », nous explique Noémie Thomas, en charge d'un plan de paysage autour du GR®53, entre Saverne et Wissembourg, pour le Parc naturel régional. « Le Club Vosgien a créé, en 1897, un sentier de grande randonnée de 430 kilomètres entre Belfort et Wissembourg, patiemment entretenu. Sa partie Nord, au-delà du Donon, correspond au GR®53.  » L'entretien des points de vue est essentiel. Depuis la maison forestière d'Obersteinbach, nous marchons vers l'un d'eux, en direction du sud. Le sentier plonge vite dans la hêtraie tapissée de feuilles mortes qui craquent sous nos pas.

Un ronronnement de tronçonneuses accompagne la fin de notre marche vers les ruines de Wittschloessel, 200 mètres plus haut. Un panneau interdit l'accès aux promeneurs, alors que se déroule un chantier d'abattage signalé par le fracas de grands arbres bruns et dénudés s'écrasant au sol. « Nous sécurisons le sentier en coupant des épicéas malades, atteints par des scolytes et susceptibles de tomber ou de propager l'affection », expliquent les bûcherons, mobilisés depuis plus de deux ans contre les coléoptères qui attaquent les résineux fragilisés par la sécheresse. À 444 mètres d'altitude, le fortin de Wittschloessel,dont il ne reste rien, devait être un poste d'observation des châteaux voisins. Au nord, les arbres fraîchement coupés ouvrent la vue sur Obersteinbach et ses forêts, d'où surgissent les squelettes de pierre du Petit Arnsbourg et du Wasigenstein.

Les châteaux du Petit Arnsbourg et du Wasigenstein

Un sentier forestier nous ramène vers le village d'Obersteinbach pour reprendre le GR®53 en direction du nord et des châteaux entrevus. Le village-rue se délecte d'un panorama sur trois affleurements rocheux qui émergent parmi les arbres. Sur l'un d'eux, comme une ruine miniature des châteaux que nous allons découvrir, le Petit Arnsbourg et son morceau de tour. « L'Alsace médiévale est une mosaïque de seigneuries avec, à leurs têtes, des princes, des évêques ou des chevaliers qui règnent depuis leurs châteaux. Ces derniers fonctionnent comme des centres économiques et gèrent les espaces agricoles et les forêts environnantes », éclaire Mathias Heissler, architecte du Patrimoine au conseil départemental du Bas-Rhin et guide érudit de notre randonnée.

Depuis le village, nous atteignons le château du Wasigenstein après une trentaine de minutes de marche dans le sous-bois. À notre grande surprise, nous débouchons dans un large fossé taillé dans la roche. Sur l'une des extrémités, des restes de constructions en grès rose s'appuient sur le socle en pierre pour s'élever vers le ciel. « Voici l'exemple type du château-rocher. Les bâtisseurs ont choisi un éperon rocheux. Ils l'ont coupé en deux et creusé pour disposer d'un fossé dissuasif, dans lequel prendra souvent place la basse-cour. Sur la paroi mise au jour, des canalisations sont taillées pour recueillir l'eau et l'apporter vers une citerne », explique-t-il en effleurant la pierre. Le château s'échelonne sur une soixantaine de mètres depuis la base du rocher. Un escalier métallique redonne accès aux parties supérieures, avec des pièces troglodytiques qui devaient servir à stocker les récoltes et les impôts en nature. La plateforme sommitale, elle, abritait le logis seigneurial.Côté montagne, un pan encore debout ressemble à un écorché du bastion. À l'opposé, en direction de la vallée, le début d'une tour massive apparaît par-delà un garde-corps.

Un château jumeau s'élève sur le rocher voisin. « Il était destiné à une branche de la famille Wasigenstein. La question de la copropriété s'est vite posée pour ces châteaux habités, pour les plus anciens, pendant des centaines d'années. Ils furent abandonnés au XVIe siècle, quand les seigneurs sont partis vivre dans leurs résidences urbaines. La forêt se referma alors sur les ruines… »

Le château-rocher de Froensbourg

Nous reprenons notre marche à travers la futaie, songeant à cet ogre végétal qui disloque les constructions et menace, avec le jeu du gel et du dégel, ces vaisseaux de pierre. Dans le vallon suivant, après une heure et demie de randonnée, nous retrouvons, dans le château de Froensbourg, les principes d'architecture du château-rocher avec deux parties autonomes qui percent la forêt.

Et toujours la relique du donjon. « À la fin du XVIIe siècle, les troupes de Louis XIV détruisent les châteaux d'Alsace à l'explosif pour les empêcher de devenir des bastions de rébellion, alors que la région est intégrée à la France. De nombreuses ruines comportent un pan de donjon ou de mur-bouclier. Je suis convaincu qu'il s'agit d'un acte volontaire pour laisser une trace de la destruction et affirmer la puissance royale », confie Mathias Heissler. À Froensbourg, d'après les empreintes de la charpente dans la roche, neuf ou dix niveaux devaient s'étager sur le socle de pierre, dans une sorte de rue verticale.

Le château de Fleckenstein, en équilibre au-dessus du vide

Le plus impressionnant des châteaux nous attend plus à l'est, après une bonne heure de marche rythmée par le balancement grinçant des grands pins. « Pour le Fleckenstein, un château de sommet, nous disposons d'un témoignage rare : une aquarelle, copie d'une tapisserie, qui le représente en 1562 », s'enthousiasme Mathias Heissler. Visible à l'accueil du château, aménagé pour recevoir des visiteurs, l'image montre un village perché et ceinturé de murailles avec une chapelle, des maisons à colombages et deux hautes tours protégeant le puits et un des escaliers.

De nos jours, les ruines de la forteresse inspirent le respect. On admire l'ingéniosité des tours – le puits servait aussi de montecharge –, l'escalier troglodytique et la plateforme sommitale, longue de 90 mètres et dominant la forêt. Là-haut, en équilibre au-dessus du vide, un pan de façade avec une fenêtre à coussiège invite à la rêverie.

Carte : IGN 1/25 000, « Haguenau-Lembach- PNR des Vosges du Nord », 3814 ET.

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