Adossée à l’Italie, la vallée de la Roya a vu son destin façonné par le commerce du sel et son appartenance à la maison de Savoie. Bourgades isolées, églises baroques et ouvrages militaires témoignent d’un passé tumultueux orchestré dans un fascinant décor de montagne. De Sospel au col de Tende, nous avons suivi l’ancienne route du sel.
Le sel, cet « or blanc », une denrée précieuse et vitale, transportée dès le Moyen Âge par bateau depuis les salins d’Hyères jusqu’à Nice. De l’anse des Ponchettes à « Nissa la Bella », des caravanes muletières emportaient la marchandise via les sentiers montueux des vallées de la Bévéra et de la Roya. Arrivés au col de Tende, les caravaniers filaient droit à Turin. En 1295, quand Charles d’Anjou, comte de Provence, fait d’une rade protégée près de Nice un port franc et fonde Villefranche, le trafic s’accélère. La Roya-Bévéra devient un axe d’échanges dont la suprématie s’affirme à partir de 1388, lorsque la Maison de Savoie gagne un accès à la mer avec la sédition du comté de Nice. Grâce au trafic de l’or blanc, les villages isolés de ces vallées sauvages se développent et s’enrichissent. Une prospérité qui s’exprimera notamment par l’apparition de l’art baroque dans les églises et les chapelles.
Sospel, gloire médiévale
Le visiteur qui rallie Nice à Sospel en voiture suit les mêmes lacets que l’ancienne route du sel, bordés de genêts parfumés, de chênes verts de pins et d’oliviers. Les cigales stridulent, sauf quand la température fraîchit trop. À 1 000 mètres d’altitude, nous atteignons le sommet du col de Braus, après une série de virages en épingles à cheveux. La Bévéra traverse paisiblement Sospel, laissant entrevoir son lit de roches dans la sécheresse de l’été. Sur ses rives, derrière les roseaux et les buissons verdoyants, se dressent des maisons ocre, jaunes ou bleues ornées de balcons.
Un vieux pont en pierre, relique de l’époque médiévale reconstruite en grande partie, enjambe la rivière. Si ce gros bourg de moins de 4 000 habitants semble bien tranquille, il en était tout autrement à l’époque du trafic du sel. Sa situation géographique stratégique, entre Piémont italien et rives de la Méditerranée, lui conférait le statut de deuxième ville la plus important du comté de Nice. En témoigne, rive droite de la Bévéra, la cathédrale Saint‑Michel dont la monumentale façade jaune, au fronton triangulaire et ornée de pilastres, capte la lumière qui illumine la place du même nom et dont le clocher est le seul vestige de l’église romane sur laquelle on édifia saint Michel, au XVIe siècle.
Rive gauche, au détour d’un lacis de rues étroites typiquement médiévales, c’est la chapelle Sainte‑Croix des Pénitents blancs à l’étonnante façade bleutée qui rappelle ce passé prestigieux. Son clocher triangulaire illustre une théâtralité toute baroque et s’inspire des bâtisses de Turin, ville ayant appartenu aux États de Savoie jusqu’en 1713. À l’intérieur de la chapelle, des fresques en trompe‑l’œil représentent des pendrillons de théâtre.
Saorge, un air de bohème
Après Sospel, la route franchit le col de Brouis (879 m), sur la commune de Breil-sur-Roya. Le fort est un vestige de la ligne Maginot. Avec l’altitude, les pins cembros remplacent les oliviers. Ils réapparaîtront à nouveau quand le ruban de bitume plongera avec franchise vers la Roya qui sinue entre les rochers. Le relief montagneux s’affirme autour du petit fleuve côtier, qui dévale sur une soixantaine de kilomètres depuis Tende, avant de se jeter dans la Grande Bleue à Vintimille, en Italie. Dans le sillage de l’ancienne piste du sel, nous remontons la vallée vers le nord. Si le mot signifie quelque chose, disons que la route serpente, et sacrément même ! Au détour d’un énième virage, d’un coup, se dresse… un village tibétain. De hautes maisons pelotonnées à flanc de montagne, des toits en lauze violette, des clochers à bulbe en tuiles vernissées ocre… Saorge intrigue par son architecture étonnante. Fort d’un emplacement stratégique, en hauteur dans l’arrière-pays niçois et au croisement des vallées de la Roya, du Caïros et de la Bendola, Saorge fut un refuge et un site de défense privilégié. Trois châteaux, aujourd’hui disparus, veillaient sur le village. Avec ses traverses couvertes, ses arcs de confortement entre les maisons et ses « pountins », petits ponts en pierre permettant d’accéder depuis la rue aux niveaux supérieurs des habitations, le cœur médiéval du village apprivoise le relief, se protège de la pluie, du vent et du temps qui passe. Pour appartenir au réseau des « Plus Beaux Villages de France », Saorge n’est pas une coquille vide : les quelque 400 artistes, artisans et néoruraux qui vivent ici soignent leur qualité de vie. Il y règne même une ambiance bohème conviviale. Ne manquez pas la boutique de Pierre-Marie Bresc. L’homme, apiculteur, vend sa production de miel, aux saveurs et propriétés rares.
Rendez-vous avec le baroque
Passant au pied de l’église Saint-Sauveur (fin XVe siècle), des chapelles Saint-Claude des Pénitents noirs (rue Louis-Périssol) et Saint-Sébastien (place Clemenceau), se faufilant de ruelle en passage voûté, montant ou dévalant des escaliers pentus, nos pas nous mènent, à l’extrémité de l’amphithéâtre formé par le village, aux portes d’un lieu marquant de l’histoire de Saorge. Dans un écrin de verdure, sur un éperon rocheux louchant sur l’éblouissant relief de la vallée de la Bendola, le monastère recèle quelques curiosités. Baroque, une collection de neuf cadrans solaires peints sur les arcades du cloître et du clocher rivalise avec les fresques qui racontent la vie de saint François d’Assises. Dans l’église Notre-Dame-des-Miracles, collées derrière le chœur en noyer sculpté d’une délicate dentelle de bois, des notes de chants grégoriens servaient d’antisèche aux moines, définitivement partis en 1988. À l’arrière de l’édifice, un jardin et un potager embaument le parfum sucré du jasmin, du seringat et des genêts. Un havre de paix inspirant pour les artistes en résidence.
Vallée pastorale
Les oliviers étagés en terrasses sur les pentes du bas de Saorge sont les derniers de la Roya. Plus haut, la vallée devient montagnarde. Peu avant Tende, en quelques lacets et une dizaine de kilomètres, une route bifurque de l’axe principal et s’engouffre dans un paysage alpin, une dépression étroite où se dressent de part et d’autre des à-pics impérieux léchés par des mélèzes et des pins à l’haleine fraîche. C’est là, à Casterino, à 1 600 mètres d’altitude, entre juin et septembre, que s’installent quelques bergers à la fin du printemps avant de partir avec leurs troupeaux de chèvres et de brebis en transhumance dans la vallée des Merveilles toute proche.
Depuis Casterino, une route buissonnière part à l’assaut du col de Tende à travers les pâturages. Des bergers italiens continuent d’y faire pâturer leurs troupeaux en vertu d’accords anciens. Des vaches piémontaises avec de gros cuisseaux et un œil de biche, observent les visiteurs avec nonchalance. À la fin du XIXe siècle, des tensions entre la France et l’Italie ont poussé cette dernière à hérisser les cimes d’une quinzaine d’ouvrages militaires. À l’époque, la crête est encore italienne, le roi Victor-Emmanuel II ayant obtenu de conserver les communes de Tende et de La Brigue au moment de la cession du comté de Nice en 1860. Des casernements, des forts et des batteries lévitent toujours au-dessus de la vallée. Leurs meurtrières ouvrent sur des prairies fleuries. Au sommet du col, à 1 871 mètres, le fort central commande l’ensemble du dispositif. Le vent balaie sans répit cet immense trapèze de pierre, cerné d’une fosse, autrefois équipé d’une artillerie de longue portée. Un peu en contrebas, côté italien, un casernement pouvait abriter jusqu’à 2 000 personnes. La toiture a disparu, les rebords en schiste de ses fenêtres ont été dérobés mais ses hautes murailles distillent toujours un sentiment de confinement et de désolation. Aucun coup de canon ou de feu n’a jamais brisé le silence souverain de ces montagnes. Il flotte un parfum de « désert des Tartares » sur le col de Tende…
Saint-Dalmas-de-Tende, tout le monde descend !
En 1860, lors de la cession du comté de Nice à la France, la nouvelle frontière passe au sud de la vallée des Merveilles et de Saint-Dalmas-de-Tende. Établie à 696 mètres d’altitude, la gare ferroviaire de cette bourgade de montagne impressionne par sa taille monumentale et son architecture néobaroque en pierre rousse. Bâtie sur ordre de Mussolini, elle devait signifier la grandeur de l’Italie au nouvel arrivant. Aujourd’hui à l’abandon, pillée, squattée, abîmée, elle attend un projet de réhabilitation qui lui redonnera vie. En 1947, c’est de Gaulle qui fera de Tende et de La Brigue des communes françaises. En avril 1945, avec la libération de la région de la Roya, seule poche des Alpes-Maritimes encore occupée, il annexe après un référendum les territoires cédés à l’Italie en 1860.
Patrick Teisseire, l’artisan du menu blanc
Connaissez-vous la « cucinabianca » (cuisine blanche) ? Non ? Alors, rendez-vous auprès du chef Patrick Teisseire à l’auberge Saint-Martin, à La Brigue. C’est dans sa cave en pierre transformée en atelier que le chef s’affaire à réaliser son menu blanc, à base d’ingrédients simples :farine, lait, fromage et pommes de terre. Seuls quelques brins d’herbe aromatiques percent à travers la délicate pâte des petites ravioles que le cuisinier empile devant lui. « Voilà LE geste à faire, montre-t-il en roulant du pouce la pâte qu’il pétrit pour créer une forme ovale. C’est une cuisine simple, traditionnellement préparée par les bergers dansleur “malghe”, des abris sommaires servant durant les périodes d’alpage. » La transhumance des ovins et des caprins imposait un plat unique et énergétique fait à partir des seuls ingrédients disponibles sur place et agrémenté d’herbes fraîches cueillies dans la montagne. Cela fait plusieurs années que Patrick Teisseire s’engage pour la préservation de la race ovine laitière rustique brigasque. « L’idée était de soutenir la production de fromage de brebis au lait cru, fabriqué dans les pâturages situés entre l’Italie et la France », précise-t-il. Dans la foulée est lancél’itinéraire gastronomique de la cucina bianca. « Là, je me suis mis à cuisiner les “sugelli” selon les recettes transmises par mes grands-mères. » Inscrits au patrimoine culturel immatériel de l’Unesco depuis 2009, ces petits raviolis à base de fromage de brebis font un tabac. « Ma motivation est forte, car il s’agit de mettre en avant notre identité gastronomique transalpine. Et ça me rend heureux. »
Tende, fief des Lascaris
Ici, la route est une voie montagnarde. Devant nous, en point de mire, Tende, juché à 815 mètres d’altitude, flirtant géographiquement avec la frontière. D’ailleurs, jusqu’en 1947, Tende était de nationalité italienne, appartenant à la province de Coni ; c’est à la suite du Traité de Paris et d’une consultation des Tendasques que le village a pu hisser l’étendard bleu‑blanc-rouge. Tende, l’ancien fief des Lascaris. Enrichie par les taxes sur le sel et autres droits de passage du col au Moyen Âge, cette puissante famille a réussi à faire de ce bourg un comté indépendant jusqu’en 1581.
Près de deux cents ans après Sospel ou Saorge, Tende a ainsi rejoint le comté de Nice sous la souveraineté de la Maison de Savoie. Le seul vestige du palais des Lascaris du XIVe siècle est une flèche de pierre de l’ancien donjon. Elle défie le ciel sur les hauteurs du village. La vue panoramique dont jouissaient autrefois les seigneurs donne aujourd’hui à contempler un enchevêtrement de toits en lauze gris et bleu. Dépassent la façade ocre et azur de l’église collégiale et son clocher de style lombard. Dans sa chapelle reposent certains comtes de Lascaris. Dans les ruelles du bourg, des linteaux de porte en schiste vert témoignent de la richesse passée. Gravés du monogramme IHS signifiant « Jésus sauveur des hommes », ils éloignent les mauvais esprits de la maison.
Fresques Renaissance
Six kilomètres au sud de Tende, La Brigue est un autre village aux accents italiens dont l’histoire remonte à plusieurs siècles. Rattaché à la France en 1947 en même temps queTende, il conserve davantage de traces de son passé transalpin, jusque dans sa gastronomie. Avant de ranger notre carte routière et de mettre un point final à notre itinéraire, c’est dans un décor apaisant que nous visitons la chapelle Notre-Dame-des-Fontaines, surnommée la « chapelle Sixtine de la Roya » grâce à la magnificence de ses fresques murales. Elles racontent la vie de Marie, la Passion du Christ ou le Jugement dernier.
Cette série de scènes dramatiques a été exécutée avec force détails dans un style primitif par Giovanni Canavesio, un peintre et prêtre piémontais, à la fin du XVe siècle. Dédié à la gloire de la Vierge, le chœur de l’église a, lui, été réalisé par Giovanni Baleison, fresquiste piémontais, l’un des plus éminents représentants du gothique international (période tardive de l’art gothique qui s’est développé dans le nord de l’Italie entre la fin du XIVe siècle et le début du XVe siècle). Dans le tableau de la trahison de Judas, certains habitants se plaisent à voir une représentation du complot ourdi en 1472 par la Maison de Savoie pour assassiner Honoré de Lascaris et intégrer, enfin, Tende au comté deNice. En vallée de la Roya, la petite histoire n’échappe pas à la grande…
Émilie Olivier, feutrine au secours des brebis
L’élevage de la brigasque est un témoignage des traditions pastorales de la vallée. « Dans les années 2000, les brebisbrigasques, race rustique si bien adaptée à notre région et dont la laine était intensément exploitée jadis, ont frôlé l’extinction », explique Émilie Oliver, feutrière et créatrice de chapeaux à Tende. Dans son atelier-boutique La Fée Capeline, près du musée des Merveilles, la jeune femme s’active pour mouler le feutre, dernière étape d’une semaine de travail pour fabriquer une pièce. « Les hommes des cavernes ramassaient déjà la laine des animaux sauvages pour confectionner leursvêtements. Le feutre est le premier textile conçu par l’homme », rappelle-t-elle. « Lorsque je suis arrivéeici en 2008, j’ai rencontré des éleveurs qui tentaient de sauver la brigasque. La valorisation de cette laine d’exception était un pilier de leur engagement. L’idée m’a tout de suite séduite. » C’est ainsi qu’Émilie s’est lancée dans le métierde feutrière. Désormais, elle n’a qu’un souhait: « Il est important de consommer responsable en privilégiant les fibres naturelles, au lieu du synthétique plus polluant. On jette 80 % de la laine des moutons, un gâchis ! »