Le sinago Jean et Jeanne est amarré devant Port-Anna, le port des pêcheurs professionnels du golfe, qui ajoutent une animation pittoresque et colorée à ce rétrécissement de la rivière de Vannes, un des plus beaux sites de tout le Morbihan. Parce que le bateau ne possède pas de moteur, toute sortie prend son départ à la marée descendante avec un retour obligatoire au flot. C’est donc le courant – en plus de la compétence du patron – qui garantit le retour. N’est-ce pas magique ? Cela signifie cependant qu’en appareillant, nul ne sait vraiment où l’on ira. Mais par brise de nord-ouest, météo fréquente aux beaux jours, on peut faire route droit vers la sortie du golfe : la navigation au vent de travers est la plus agréable qui soit.
Forban et Sinago : des bateaux à ne pas confondre
Les deux types de bateaux traditionnels du golfe se ressemblent beaucoup. Ce sont des coques ouvertes à cul pointu gréées de deux voiles au tiers. Tous deux montrent une coque noire, du goudron à chaud servant de peinture ; et les voiles présentent une couleur variant du brun à l’orange, cette teinte provenant de la décoction d’écorce de pin et de chêne dans un mélange d’eau et d’huile de lin. Mais la ressemblance s’arrête là. Les sinagos, armés par des pêcheurs de Séné, ne naviguaient que dans le golfe, d’où leur faible tirant d’eau et leur coque plus basse. Tandis que les forbans, armés par le port de Bono, pêchaient jusque dans les parages de Belle-Île-en-Mer ; c’est pourquoi ils étaient mieux défendus et dotés d’un plus fort tirant d’eau.
Vers Port-Navalo et l’île d’Arz
En un instant les deux voiles sont hissées et toutes les manœuvres s’effectuent en toute simplicité. C’est normal puisque ces bateaux de travail étaient généralement armés par deux personnes: un patron et sa femme ou bien un jeune fils. Entre le printemps et l’automne, ils sortaient pour plusieurs jours en baie de Quiberon et vers les îles pour mouiller des filets dérivants. Vivant à bord, ils utilisaient les voiles pour improviser une tente pour la nuit : on appelait cela « cabaner ». L’hiver, ils écumaient le golfe où ils pêchaient les crevettes et les mulets, ou bien draguaient les huîtres sauvages. Afin de profiter au mieux de la force du courant, nous mettons le cap sur l’étroit passage qui sépare la pointe d’Arradon de l’extrémité nord de l’île aux Moines. Par dizaines, dériveurs, catamarans et planches à voile sillonnent le plan d’eau. Au pied du bourg qui lui a donné son nom, Arradon est la capitale plaisancière du golfe, le haut lieu de toutes les régates ainsi que le point de départ idéal pour explorer l’île d’Arz et l’île aux Moines voisines à bord d’un petit bateau.
Il nous faut ensuite prêter attention à la manœuvre du bac qui fait la navette entre l’île et Port-Blanc, pour filer vers Berder et la Jument. De tout le golfe, c’est là que le courant de marée est le plus puissant. Étonnante expérience. Comme, en pleine veine de courant, nous modifions le cap pour entrer dans le port de Larmor-Baden, le sinago est emporté en travers à toute vitesse. On se croirait dans une voiture qui dérape sur du verglas ! Mais Larmor-Baden méritait bien l’émotion. C’est de ce port typique qu’on embarque sur le bateau qui conduit au site mégalithique de l’île Gavrinis. Nous passons d’ailleurs devant cette dernière, puis dépassons l’île Longue. Alors la sortie du golfe est en vue, entre les pointes de Kerpenhir et de Port- Navalo. Très animée parce que point de départ des excursions en vedettes touristiques, l’anse de Port-Navalo possède cependant un mouillage plus tranquille où nous ferons une courte relâche, le temps de pique-niquer en attendant que le courant de marée montante s’établisse. En fait, grâce à son très faible tirant d’eau, le sinago peut se faufiler au ras des pointes en caressant le goémon de sa quille ! On peut donc appareiller sans attendre et se faufiler parmi les îles comme Brannec et Govihan, dans le sud de l’île aux Moines. Car pour revenir à Port-Anna, nous passerons par la face orientale de l’île d’Arz. Autant nous avons croisé du monde sur l’eau à l’aller, autant ici, nous naviguons dans la solitude. Comme nous nous préparons à passer la pointe de Bilhervé, à l’extrême sud-est de l’île, nous nous laissons fasciner par cette côte austère peut-être, mais réellement attachante. L’après-midi est maintenant avancée, et la brise de beau temps faiblit. Qu’importe puisque le courant nous pousse. Comme nous approchons l’île de Boëdic qui garde l’entrée de la rivière de Vannes, il devient même impétueux. Et c’est à toute vitesse, quoique par calme plat, que le sinago Jean et Jeanne fait son entrée à Port-Anna. Miracle de la marée...
L’omniprésente marée
La vie du golfe est moins réglée sur le calendrier des Postes que sur l’annuaire des marées, ses horaires prenant pour base les pleines et basses mers. Deux fois toutes les vingt-quatre heures, le vaste plan d’eau se remplit et se vide, de telle sorte qu’à marée basse, les parcs à huîtres (photo ci-dessus) deviennent accessibles, permettant aux ostréiculteurs d’y travailler. À ces mêmes heures, l’île aux Moines et Arz ne sont plus accostables qu’à de rares jetées, tandis que les ports d’Auray et de Vannes, au fond de leurs rivières, demeurent inaccessibles jusqu’à la marée haute.
Visiter l’île aux Moines
Même s’il suffit de quelques minutes au bac pour passer de Port-Blanc à l’île aux Moines, dès le débarcadère, on se sent loin du monde. La raison en est simple : il n’y a pratiquement pas de voitures, d’où un appréciable silence... Et puis, on découvre vite que cette terre est comme un jardin où chacun vit sa vie dans une intimité abritée par des haies et des bosquets. Il en résulte un encouragement à la discrétion, qui est sans doute la principale vertu de cette île. Comme elle atteint 7 kilomètres sur 2,5 dans ses plus grandes dimensions, mieux vaut aller à vélo ; on en trouve à louer près de l’embarcadère. Sachez aussi que quatre itinéraires sont balisés en vert, jaune, rouge et bleu : ils figurent sur les plans fournis par le loueur de cycles.
Pour découvrir les plus beaux sites de l’île, suivez la route qui longe l’anse où vous avez débarqué, puis montez au village. En y prenant sur la gauche, vous passez devant la mairie, continuez dans cette même rue qui file droit vers la pointe nord. Vous arrivez ainsi la pointe du Trec’h, juste en face de la pointe d’Arradon, un des plus beaux panoramas sur le golfe, avec sur la gauche l’île d’Irus, en retrait l’anse du Lério et Port-Blanc.
Revenez par la même route et, en suivant le balisage jaune, tournez à gauche pour descendre à la jolie plage de Port-Miquel. De retour au bourg, suivez la route qui part en face de l’église et allez toujours droit devant vous, en suivant un balisage bleu. Vous atteindrez ainsi la pointe de Nioul, extrémité sud de l’île. En cours de chemin, vous repérerez quelques vestiges mégalithiques, mais le plus intéressant n’est pas vraiment là. Il est en réalité partout, dans ces bois par exemple dont on vous fait partout remarquer que l’un s’appelle des Amours, l’autre des Soupirs et le troisième des Regrets...
Le chantier du Guip
Peu avant d’arriver à la pointe sud de l’île aux Moines, vous allez passer par un chantier naval installé au bord d’une anse creuse et arrondie: c’est Le Guip. Le chantier du Guip est le principal haut lieu des vieux gréements. Il a pris sa dimension lorsque deux associés, dans les années 1980, y construisirent des petits bateaux de pêche en bois. Yann Maufret et Paul Bonnel acquirent une réputation telle que lorsque les ports de Bretagne commencèrent à posséder des reproductions de bateaux traditionnels, ils reçurent tout naturellement les plus importantes commandes. Ainsi le lougre Corentin (pour Quimper) et la goélette La Recouvrance (pour Brest) avaient lancé un appel d’offres. Avec cette coque de 25 mètres qui atteignait plus de 41 mètres hors tout, le chantier du Guip passa à une nouvelle dimension. C’est pourquoi ils ouvrirent un second chantier sur le port de Brest. Après être remonté de l’anse du Guip, prenez à gauche pour atteindre la pointe sud de l’île, très agréable puisque boisée. Ensuite, remontez en direction du bourg et de l’embarcadère. Peu après le lieu-dit Kerno, vous passerez à côté de la plage du Gored. Mais bien que plaisante, elle n’est pas aussi belle que celle du Lério, avec ses coquettes cabines de bain laquées en bleu et blanc, et située à deux pas de l’embarcadère. C’est l’endroit idéal pour attendre le bateau.