Avouons-le, on ne pense pas spontanément à Montbéliard à l’heure de partir en week-end. Vague impression de cité industrielle associée à Sochaux et à sa marque Peugeot, image touristique floue... rien de plus normal pour une ville qui a fait de l’aventure automobile sa marque de fabrique depuis plus d’un siècle, générant une prospérité qui pouvait bien se passer du tourisme. Mais l’industrie automobile n’est plus tout à fait ce qu’elle était. Alors pourquoi ne pas miser sur les « visiteurs loisirs », en les incitant à découvrir une ville à l’histoire singulière ? C’est le pari du territoire, conforté par l’obtention, en 2024, du titre de Capitale française de la culture.
Tours Henriette et Frédéric
La balade montre que le chemin est encore long. Avant tout cité populaire et commerçante, Montbéliard en porte les attributs. L’automobile et le bitume sont rois dans les rues et sur les places, le bâti est loin d’avoir achevé sa rénovation et certaines boutiques semblent attendre le client. Pourtant, le potentiel, est là. Le château et son esplanade en sont la preuve. Sur un éperon rocheux dominant l’Allan et la Lizaine, le château, abritant un musée d’Histoire, construit aux XVe et XVIe siècles autour de ses deux tours, Henriette (en calcaire blanc du Jura) et Frédéric (en grès rose), rappellent les origines comtales de la ville... et son rattachement, à partir de 1397, à l’empire germanique. Un mariage en a décidé ainsi : celui d’Henriette d’Orbe, héritière du comté, avec Eberhard IV de Wurtemberg, prince allemand. Dès lors, le Pays de Montbéliard va vivre durant quatre siècles à l’heure germanique, rattaché à Stuttgart, fief des Wurtemberg. Objet d’un vaste projet de rénovation courant jusqu’en 2030, le château et son esplanade doivent livrer un nouveau parcours muséal en décembre 2024.
Influence protestante
En 1556, le comte George Ier de Wurtemberg décrète le luthéranisme religion d’État. Il le restera jusqu’en 1793, année de rattachement du pays de Montbéliard à la France. Heinrich Schickhardt, le très influent architecte du prince (surnommé le « Léonard de Vinci souabe »), se charge d’inscrire cette religion dans les murs. Celui à qui l’on doit la tour Frédéric et le logis des gentilshommes du château fait bâtir au cœur de la ville le temple Saint-Martin. Édifié en 1601-1607 sur l’emplacement d’une église catholique, il est le plus ancien édifice français de culte protestant. Actuellement en restauration, il devrait rouvrir au printemps 2025. Un autre temple, Saint-Georges, sera ainsi élevé à la fin du XVIIe siècle à Neuveville. Un quartier lui-même sorti de terre sous la houlette de Schickhardt de 1598 à 1608, pour accueillir des réfugiés huguenots, à proximité d’un collège universitaire de formation pour pasteurs – ce bâtiment à façade blanche subsiste, près de l’église Saint-Maimbœuf.
Les halles, caravansérail moderne
La domination germanique – mais les princes de Montbéliard, souvent natifs de la ville, parlaient français ! – s’exprime aussi dans les arts. Dès le début du XVIe siècle, la cité médiévale se transforme et prend goût au style Renaissance. L’exemple le plus frappant sont les halles, dont le corps principal gigantesque, en forme de U, occupe l’espace des places Dorian et Denfert-Rochereau. Une bâtisse digne d’un caravansérail moderne. Le bâtiment abritait jadis la douane, l’éminage (service de collecte de l’impôt sur le grain, qui revenait au prince) et le conseil de régence de la principauté de Montbéliard.
Tchafas et yorbes...
La balade à pied entre ces éléments du patrimoine permet de « tirer un portrait » du centre-ville, et de livrer d’autres anecdotes. Au pied du château, côté sud, près de la rivière Allan, voici la rue de Belfort. Sa forme arrondie le prouve : c’est l’artère médiévale de Montbéliard, tracée dès lexie siècle, pour accueillir des artisans. Ses maisons étroites et colorées l’égaient, ainsi que des encadrements de fenêtres en grès rose et des lucarnes de toit (chiens-assis) avec poulies, que l’on appelle ici « tchafas ». Au n° 40, l’Hôtel de la Balance porte une plaque en mémoire du maréchal de Lattre de Tas- signy. C’est ici qu’il établit son QG en 1944-1945, libérant la ville et préparant les campagnes victorieuses d’Alsace et d’Allemagne. En levant la tête dans ce quartier et autour des halles, on aperçoit des tours enchâssées dans le bâti. Ces yorbes (ou viorbes), tours « intérieures » aveugles, abritent des escaliers à vis, typiques du territoire. L’une des plus caractéristiques se voit depuis la place de la Lizaine, au milieu d’une rangée de maisons colorées. Autour de la place Saint-Martin et de son temple, où se réunit une communauté protes- tante encore très active, on jettera un œil à l’hôtel de ville du XVIIIe siècle, en grès rose, et à la statue de Georges Cuvier, dressée devant l’édifice. Né dans la principauté de Wurtemberg en 1769, le célèbre théoricien de l’anatomie comparée possède sa galerie d’exposition au musée du château. La place est aussi l’hôte du musée d’Art et d’Histoire, sis dans l’hôtel particulier Beurnier-Rossel (XVIIIe siècle). La remontée à pied vers la gare par les rues des Fèbvres et Cuvier raccroche le promeneur à la ville d’aujourd’hui. Plus ou moins bien achalandées, elles ramènent à l’avenue des Alliés où trône, à l’angle, l’immeuble chic à rotonde et pignons couleur brique portant l’inscription « Lion Peugeot Lion », première vitrine commerciale en ville de la marque (1909). L’aventure industrielle de Montbéliard commence ici...
Le pari d’un théâtre antique
Dans un méandre du Doubs, à 15 kilomètres au sud de Montbéliard, ce site antique a abrité « l’un des dix plus grands théâtres de l’empire romain », assure Pierre Mougin, archéologue et responsable du lieu depuis quarante ans. 142 mètres de diamètre, 30 mètres d’élévation... dans une colline herbeuse, l’empreinte des niveaux de celui qui « pouvait accueillir jusqu’à 18 000 spectateurs » impressionne. L’importance de Mandeure (Epomanduodurum) tient autant à celle du site gaulois antérieur, implanté autour d’un célèbre sanctuaire, qu’à sa position géographique, sur la voie d’échanges reliant le Rhône au Rhin par la Saône et le Doubs. Sur 180 hectares, une vraie ville et un port se déploient à la fin du ier siècle, « d’une richesse exceptionnelle [...] et avec la pratique du culte impérial ». Pierre Mougin ne désespère pas de trouver un jour l’amphithéâtre : « Je sais où il est, à l’autre bout de la ville romaine, sous des habitations privées ! », jure-t-il.