Celui qui n’est jamais venu à Vichy et a en tête l’image d’une ville de vieux curistes, encore honteuse d’avoir abrité le régime collaborationniste du maréchal Pétain entre 1940 et 1944, doit revoir son jugement. Certes, on n’efface pas l’Histoire. Pendant quatre ans, hôtels et pavillons bourgeois ont été réquisitionnés par l’État pour installer ministères et administrations pétainistes.
On peut visiter la ville sous cet angle : l’office de tourisme propose un circuit pédestre « Vichy, 1939-1945 » égrenant une vingtaine de haltes devant les lieux clés de cette période. En découvrant des bâtiments d’allure surannée construits entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle, on peut penser aussi que « Vichy, Reine des villes d’eaux » est un slogan appartenant au passé. Deux éléments viennent bousculer cette image passéiste. La ville bruisse, c’est une surprise, d’une animation permanente, avec des boutiques ouvertes à l’année, dimanches compris. Les nombreux chantiers urbains qui chamboulent aussi Vichy depuis des mois montrent un « choc de revitalisation » dont les effets devraient être pleinement visibles, à en croire la ville, dès cette année, avec la livraison d’équipements rénovés.
Sept chalets impériaux
Comme beaucoup de villes d’eaux, Vichy n’aurait sans doute pas connu le succès si une personnalité hors normes n’avait pas précipité sa réputation. En 1861, Napoléon III vient en cure à Vichy. Coup de foudre ! Connue depuis l’Antiquité, fréquentée au XVIIe siècle par une Mme de Sévigné dont les séjours ont braqué les projecteurs sur la ville, Vichy et son ambiance lui rappellent celle des rives du lac de Constance, où il a grandi. Dès lors, en revenant en 1862, 1863, 1864 et 1866, il va œuvrer pour son essor, impulsant la trame de son urbanisme haussmannien. Il ordonne la construction d’une nouvelle gare (1862), décide d’aménager les parcs d’Allier (en bord de rivière), fait édifier les fameux chalets du boulevard des États-Unis et la série de villas de la rue Alquié, puis le casino (1865, agrandi avec la création d’une salle d’opéra en 1901) et l’église Saint-Louis.
Se promener de nos jours à Vichy, c’est prendre un bol d’air parisien… en province. Dans cette ville au cœur d’une agglomération de 74 000 habitants, sous-préfecture de l’Allier, immeubles, hôtels et bâtiments officiels ont des airs de beaux quartiers de la rive droite. « À l’époque glorieuse de Vichy, il fallait que les Parisiens retrouvent ici ce qu’ils avaient dans la capitale. D’où la tradition, aussi, de la cuisine bourgeoise », illustre Jacques Decoret, chef de la Maison Decoret, une étoile Michelin. Le Lutétia, rue de Belgique, l’hôtel des Ambassadeurs aujourd’hui résidence, l’hôtel Majestic typiquement haussmannien, l’hôtel du Parc, siège du gouvernement de Vichy, les immeubles Russie & Méditerranée, France et Pasteur, Vichy Residencia, le Palais des Parcs (ex-hôtel) transformés en appartements, les passages Giboin et de l’Amirauté, les berges de l’Allier (la « Riviera ») et leurs maisons chics… tous ces édifices confirment l’autre surnom de Vichy : « le Petit Paris ».
Les architectes missionnés à Vichy s’en donnent aussi à cœur joie. Certains s’inspirent des particularités de leurs régions, d’où ces styles normand, néobaroque, néoflamand, néo-Renaissance, Art déco, suisse… D’autres, découvrant Vichy à l’occasion d’une cure, donnent libre cours à leur imagination. Ainsi de ce riche colon français installé au Maroc qui fait bâtir en 1930 un véritable riad. Incarnation de cet éclectisme : les fameux cinq chalets impériaux du boulevard des États-Unis, en lisière des parcs d’Allier, bâtis pour Napoléon III et sa garde rapprochée auquel s’ajoute celui édifié dans le même style au début du XXe siècle. L’un d’eux, le chalet Clermont-Tonnerre, se loue.
L’Aletti Palace, old fashion
De 1860 aux années 1930, Première Guerre mondiale exceptée, la ville ne désemplit pas. On compte un temps plus de 200 hôtels à Vichy – il en reste 15 de nos jours. Parmi les cinq palaces, un seul a survécu et est encore exploité : l’Aletti Palace. Il faut pousser la porte en bois à tambour de ce vénérable hôtel pour plonger dans un univers désuet, digne d’un décor de cinéma, avec la grande réception en bois foncé et le café old fashion, façon club de cigares. Durant la Deuxième Guerre mondiale, il était le siège du ministère de la Guerre. Le décorum vichyssois explique d’ailleurs le choix de la ville comme siège du gouvernement Pétain. Un nombre considérable d’hôtels pour loger les fonctionnaires, le téléphone déjà installé, les restaurants et le côté chic, ajoutés à sa position centrale en France et en zone libre ont plaidé pour elle.
Pastilles Vichy et produits cosmétiques
Parlons thermalisme. Car sans sources, pas de Vichy ! Connue depuis les Romains, la ville se structure en cité thermale sous Napoléon Ier quand sa mère, Letizia Bonaparte, curiste, fait aménager fontaines et promenades. Le parc des Sources, reliant sources et bains, est dessiné en 1812. Il est de nos jours en pleine rénovation, le foncier thermal ayant été acquis par la ville après avoir appartenu à l'État de 1523 à 2021 !
Le vaste hall des Sources Art déco, édifié en 1903, a vocation à être restauré. Il abrite l’eau des sources Grande Grille, Chomel, Lucas, Hôpital et Célestins – la véritable source de cette dernière, dont le pavillon date de 1908, se trouve près des berges de l’Allier. L’eau de la première sert à fabriquer les célébrissimes pastilles octogonales Vichy, qui fêtent leurs 200 ans en 2025. Celle de la seconde entre dans la formule des produits cosmétiques « Vichy » fabriqués par L’Oréal.
Un « cœur thermal » revitalisé
1901 voit aussi émerger la galerie-promenoir autour du parc des Sources, 1903 le grand établissement thermal et son dôme néomauresque (projet de musée du thermalisme pour 2026-2027) ainsi que l’Opéra Art nouveau et sa magnifique salle de 1 400 places. C’était à l’époque le second plus grand opéra de France après Paris. Plus de 80 spectacles faisaient de Vichy la capitale française de l’opéra d’été. Le classement en 2021 de Vichy au patrimoine mondial de l’Unesco, parmi dix autres grandes villes d’eaux d’Europe, conforte la cité dans son choix de revitaliser son « cœur thermal ». Un projet à 30 millions d’euros dont l’essentiel a été livré en 2025 et qui pourrait séduire de nouveaux city-breakers, en plus des 7 500 curistes accueillis chaque année.