Canal de Bourgogne : balade sur la voie royale

Par Hugues Dérouard
source : Détours en France n°187

Le canal de Bourgogne, qui serpente de Migennes, dans l’Yonne, à Saint-Jean-de-Losne, en Côte-d’Or, est aujourd’hui un tranquille ruban d’eau douce dédié à la plaisance. À pied et à vélo sur les chemins de halage, ou en bateau, le canal est peut-être le meilleur moyen pour découvrir, en toute tranquillité, les paysages bourguignons. Larguons les amarres pour un voyage à la vitesse de l’escargot.

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Dans son bureau d’Auxerre, Laurent Richoux, président de l’association Autour du canal de Bourgogne, se remémore ses souvenirs cathodiques d’enfance, et en particulier L’Homme du Picardie. « Vous vous souvenez ? C’était un feuilleton qui racontait l’histoire d’une famille de mariniers qui parcouraient les canaux. Ça m’avait beaucoup marqué ! », raconte-t-il en souriant. Est-ce un hasard ? Il est devenu un amoureux des canaux et l’un de leurs plus ardents défenseurs. « Pas toujours facile de promouvoir le canal, pourtant, reconnaît-il. Il était souvent perçu comme une ”autoroute à bateaux”. On ne regardait pas tellement en direction du canal, ici. C’était deux mondes qui ne se côtoyaient pas vraiment. Pour les agriculteurs, les mariniers étaient un peu des ”gitans de l’eau”. Ce sont d’ailleurs les Anglais, très en avance pour le tourisme fluvial, qui sont à l’origine de son sauvetage dans les années 1970 ! Comment aurait-on pu oublier le canal de Bourgogne ? Un chef-d’oeuvre de technicité… », assure Laurent Richoux.

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Le passage d'écluse, près de Maconge. Deux éclusiers actionnent l'ouverture des vantaux pour la mise à niveau des eaux. Patience. Les conditions de travail des éclusiers ont beaucoup changé, au rythme des progrès techniques appliqués au tourisme, et au trafic fluvial.

Le canal de bourgogne, un projet pharaonique

Le canal de Bourgogne est en effet le résultat d’un projet pharaonique qui concrétise un vieux rêve : réunir Paris et Lyon, la Seine et la Saône, la Manche et la Méditerranée par la navigation intérieure. Henri IV y songeait déjà mais c’est Louis XV qui signera l’édit ordonnant sa construction en 1773. Le chantier commence quatre ans plus tard. Des milliers d’hommes y travailleront. Des centaines y mourront. Le canal ouvre en 1832. Cette rivière artificielle traverse la Bourgogne du nord-ouest au sud-est, de Migennes, dans la vallée de l’Yonne, à Saint-Jean-de-Losne, dans la plaine de la Saône. Soit 242 kilomètres ponctués de 189 écluses – un record. Un long tracé qui devait prendre en compte les caprices de la géographie. Voyez les ponts-canaux, tel celui de Saint-Florentin, permettant d’enjamber l’Armançon… Mais la « montagne de Bourgogne » était le principal obstacle à surmonter. Pour la franchir, la voûte de Pouilly a été creusée : c’est l’ouvrage le plus spectaculaire du canal. La Billebaude, un bateau promenade, depuis le port de Pouilly-en-Auxois, s’engouffre dans ce tunnel, long de plus de trois kilomètres. « Ce souterrain exceptionnel, érigé à hauteur du bief de partage (le sommet du canal à 378 mètres d’altitude), raccorde à la navigation la Seine et la Saône. Il a été érigé en sept ans, de 1825 à 1832 par des milliers d’ouvriers, souvent des mineurs du Nord. C’était le plus haut canal d’Europe, avant d’être détrôné, dans les années 1990 par le canal du Rhin-Danube, explique Nicolas, pilote de la Billebaude. Jadis, les embarcations, sous la voûte, étaient poussées à l’aide d’une gaffe. Il fallait des dizaines d’heures pour franchir le souterrain, avant que ne soit mis en place des toueurs à vapeur, puis électriques. » Sous cette voûte transitaient bois, charbon, foin, blé, vin, ciment… Mais le canal, vite concurrencé par le chemin de fer puis le transport routier, fut un échec économique. « Contrairement aux espoirs de ses créateurs, le canal n’a jamais eu un fort trafic de transit, mais plutôt du cabotage local. Le tonnage total maximal a été en 1934, de 800 000 tonnes… », précise Jean- François Bligny, historien de la Bourgogne.

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3 333 m de long, en ligne droite parfaite, la voûte de Pouilly passe sous la ville.

Se laisser porter le long du canal

Aujourd’hui, ce ruban d’eau, ancêtre de l’autoroute A6, est dédié à la plaisance. Sous la haie d’honneur formée par les peupliers plantés de chaque côté, le canal serpente tranquillement au rythme des écluses à travers les gorges de l’Ouche, les collines champêtres de l’Auxois, la vallée de l’Armençon, le Tonnerrois… À la force des bras, les éclusiers ouvrent les portes. Il faut attendre patiemment que le bac se remplisse ou se vide. Voilà ce que l’écrivain bourguignon Henri Vincenot, appelait la « civilisation lente ». Après tout, rien ne presse. Cheminer le long du canal, c’est choisir de prendre son temps, de se laisser porter au gré des rencontres. Là, un éclusier qui orne les alentours de son jardin d’oeuvres d’art, ici, un amoureux du canal qui a décoré d’outils la façade d’une ancienne maison éclusière et qui offre aux plaisanciers des légumes de son jardin, plus loin, un couple de Suisses qui a ouvert un petit restaurant dans une maison éclusière.

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Le bateau arrive en vue de l'écluse d'Escommes. Il va entrer dans le bief.

def-187-canal-bourgogne-canal-buffon-04.jpgÉcluse 87, l'escale artistique

À Argentenay (Yonne), la petite maison de l’écluse 87 et ses alentours sont ornés d’innombrables statues et oeuvres d’art en tout genre réalisées par Richard Misac, le « mari de l’éclusière » : animaux fantastiques, figures sculptées en carton-pâte, totems rappelant les oeuvres d’art brut de Gaston Chaissac… Personnage haut en couleur, ancien mécanicien automobile, ce grand gaillard, originaire de Troyes, fabrique ses oeuvres à partir de matériaux de récupération ou de bois mort trouvé dans la forêt. « J’ai beaucoup voyagé sur le canal de Bourgogne, avant de me poser à l’écluse. Réaliser ces oeuvres, les offrir à la vue de tous, c’est aussi une manière d’égayer le voyage en bateau des plaisanciers, le rendre plus agréable et vivant. » Amoureux des lieux, Richard Misac anime chaque année à l’écluse une fête du potiron pour célébrer l’esprit du canal. Ce touche-à-tout a même écrit une chanson – sur un rythme très entraînant ! –, qu’il veut imposer comme l’hymne du « Bourgogne » : « Eau canal, eau canal. Canal de Bourgogne. Ambassadeur de ma région. Amour de ma passion. »

Au loin, la forteresse de Châteauneuf-en-Auxois

Emprunter le « Bourgogne », c’est aussi se plonger dans l’histoire du canal. Ainsi, une ancienne nous raconte, à Escommes : « On se rendait de temps en temps au bord du canal, pour faire quelques achats. Il y avait le "bateau à vaisselle" de la famille Drigeard, de la Puisaye, qui faisait le va-et-vient sur le canal, jusque dans les années 1960, chargé de poterie. Comme les vibrations du moteur cassaient la vaisselle, le bateau était halé par le marinier ! » Quelquefois, au détour d’un virage, après une longue ligne droite, surgissent des vues inattendues, comme, au port de Vandenesse d’où l’on aperçoit au sommet d’une colline, les tours de la forteresse médiévale de Châteauneuf-en-Auxois. Plus loin, voilà la célèbre colline d’Alésia, Flavigny-sur-Ozerain ou Noyers-sur-Serein. Autant d’invitations à faire des escales.

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Flavigny-sur-Ozerain, à découvrir à l'occasion d'une halte. Vous rapporterez bien sûr de ses fameux anis...