Quand un itinéraire à vélo démarre à Verdun, le cycliste sait à quoi s’attendre. Verdun, c’est le théâtre de la bataille la plus meurtrière de la Première Guerre mondiale, une boucherie de tranchées innommable, 300 000 soldats tués lors d’une année quasi entière. Impossible d’occulter cette histoire au moment d’enfourcher le deux-roues. D’autant que le territoire rend un hommage émouvant à ce drame à travers plusieurs sites. Centre mondial de la Paix, des Libertés et des Droits de l’Homme, citadelle souterraine, Mémorial de Verdun, ossuaire et fort de Douaumont, tranchée de Chattancourt... tous ces lieux de mémoire, situés dans un rayon d’une dizaine de kilomètres autour de la ville, sont accessibles à vélo.
Le parcours de l’EuroVelo 19 également appelée « La Meuse à vélo » est moins anxiogène. Jusqu’à Dun-sur-Meuse, terme de la première étape, à 42 kilomètres de Verdun, il suit plein nord le cours de la Meuse par une voie verte tracée au plus près du fleuve, avant de poursuivre sa course après Samogneux sur de petites routes. Le chemin de halage glissant sous des ramages forestiers constitue le décor invariable de cette piste familiale et tranquille, une quiétude à retrouver tout au long de l’itinéraire.
Rattrapé par la bière...
Dun-sur-Meuse n’est pas une capitale internationale du tourisme. Qu’à cela ne tienne, son enfilade de maisons posées au bord du fleuve ne manque pas de charme et vous y apprendrez vite qu’elle vit naître Jean Robert dit Ipoustéguy, un nom basque qui colle peu à la région mais rappelle la mémoire de ce sculpteur du XXe siècle aux œuvres disséminées à travers le monde (Tokyo, Washington, Berlin, Londres, Paris...). Vous pourrez aussi vous reposer au bord du lac Vert, à Doulcon, et goûter la bière de la brasserie artisanale La Dunoise. La deuxième étape continue sa cavalcade au nord, en empruntant exclusivement des petites routes de campagne. Si nous étions sur le Tour de France, nous parlerions d’étape de liaison. Ainsi, une heure suffira à rejoindre Stenay, après avoir découvert la splendide église romane de Mont-devant-Sassey, principale curiosité patrimoniale du jour. À l’arrivée, vous serez une nouvelle fois rattrapé par la bière: un musée vous dit tout sur l’histoire brassicole locale, avant, récompense attendue, la dégustation d’une bonne mousse locale. Jour 3 : objectif Sedan. L’itinéraire paresse à travers des paysages de prairies et de bois, toujours guidé par les ondulations du fleuve. Après Pouilly, fin du département de la Meuse et début de celui des Ardennes.
La voie verte Trans-Ardennes en ligne de mire
Une différence ? Aucune ! La frontière est invisible tant le cheminement reste toujours aussi bucolique dans les plis alluviaux, rasant à l’ouest le plateau de l’Argonne. À Mouzon, bourg plutôt charmant aux vieilles maisons en pierre calcaire jaune, arrêt possible au Musée du Feutre de laine. Ce tissu fit la fortune de la cité industrielle, aux côtés de la métallurgie. Remilly-Aillicourt signe l’arrivée sur une section de la voie verte Trans-Ardennes. Sedan est alors en ligne de mire et représente l’un des temps forts du voyage, avec la visite de sa puissante forteresse. Élevée à partir du XVe siècle, plusieurs fois renforcée, elle pouvait accueillir jusqu’à 4 000 soldats, prêts à en découdre depuis ce site stratégique avec l’Empire germanique voisin. Sedan, c’est aussi le souvenir de la défaite cuisante de 1870, quand l’armée française, acculée, dut capituler devant les Prussiens. Bref, après les jambes, la ville stimule les neurones en proposant de plonger à nouveau dans l’histoire de France. On n’oubliera pas également de s’intéresser à l’aventure drapière, en visitant l’ancienne manufacture du Tapis point de Sedan (le Dijonval).
Extension belge...
Givet est le terme de l’itinéraire en France, pas de l’EuroVelo 19. Une courte journée permet de rejoindre Dinant, en Belgique, à 25 kilomètres. Le passage de la frontière n’étant pas matérialisé, seuls les panneaux routiers indiquent qu’on est dans un autre pays. Après une longue descente forestière sur une ancienne voie ferrée (géniale!), la véloroute rejoint les bords de Meuse. Reste 16 kilomètres pour gagner Dinant, en partie par la route (prudence). À hauteur du château de Freÿr, au pied de falaises, il n’est pas rare en automne d’entendre le brame du cerf. Dinant se profile au loin, longue double rive bâtie de charme, au pied de la citadelle. L’exotisme, version Europe !
Charleville, place Ducale et Rimbaud
Un saut de puce plus loin, voici Charleville-Mézières. Non que les 28 kilomètres entre les deux villes soient négligeables. Ils longent toujours le fleuve et offrent même de nouvelles pauses agréables: le village de Donchery; la halte nautique de Vrigne-Meuse (d’où l’on peut louer des pénichettes sans permis pour naviguer sur la Meuse, en été) ; l’embranchement du canal des Ardennes... Mais Charleville-Mézières est une cité tellement étonnante qu’elle mérite de s’y poser. « En haut », voici Charleville, principauté embellie grâce à sa remarquable place Ducale à arcades, dessinée au début du XVIIe siècle par le frère de l’architecte de la place des Vosges – d’où l’analogie évidente. Avec ses rues au cordeau et sa brique, Charleville dégage une grâce qu’on ne soupçonnerait pas dans ces Ardennes réputées industrieuses. Charleville est aussi la terre de Rimbaud. On ira visiter le musée qui lui est consacré, dans l’ancien moulin ducal, en bord de Meuse. Quant à Mézières, « en bas », elle revit. La restauration réussie de la façade et de la place de l’Hôtel-de-Ville a redonné de l’allant à ce secteur qui devrait aussi profiter à la basilique Notre-Dame-d’Espérance voisine.
Le Semoy, disgression ardennaise
À Monthermé, au nord de Charleville- Mézières, l’EuroVelo 19 rencontre la voie verte Trans-Semoysienne. Tracée le long de la Semoy en remontant cet affluent de la Meuse, elle s’enfonce vers l’est en suivant les boucles de la rivière, direction la Belgique. Sur 20 kilomètres jusqu’au hameau des Hautes- Rivières, la Semoy propose un parcours sauvage et ombragé, alternant longs passages en forêt et panoramas sur la vallée. La sensation? Êtreau«boutdela France », dans une sorte de no man’s land éloigné des centres vitaux du pays. Entre Tournavaux et Nohan-sur-Semoy, la voie suit l’emprise d’une ancienne voie ferrée. L’insolite est plus que jamais au rendez-vous.
Bruit des dernières forges
La suite est un pur bonheur de cyclotourisme. L’EuroVelo 19 dite « La Meuse à vélo »poursuit sa cavalcade au bord de la Meuse en suivant la vallée qui s’enfonce désormais comme un coin dans le plateau belge. Une sorte d’enclave hexagonale, marquée par une histoire industrielle dont le bruit des dernières forges en activité rappelle le souvenir. Pur bonheur cycliste, car la solitude atteint ici son paroxysme, dans un paysage où les prairies alluviales ont laissé place à des versants boisés. La Meuse coupe le massif ardennais tel un serpent ondulant, en révélant quelques bourgs assoupis posés au bord de l’eau. On stoppera à Monthermé, pour profiter du décor de maisons alignées et du splendide panorama sur les méandres, ouvert depuis la Roche à Sept Heures (sèche grimpette !). Le lendemain, on pédalera jusqu’à Haybes, à 34 kilomètres, dans la partie la plus encaissée du massif des Ardennes. Un corridor de forêts et de schiste objet de légendes, dont celle des Dames de Meuse... Toujours pédalant sur le chemin de halage, il restera à rallier Givet, ultime cité avant la Belgique. La vallée de la Meuse s’ouvre alors pour révéler l’imposante forteresse de Charlemont, bastion de défense devenu inutile dans ces marges de la France.
Étapes faciles de l'EuroVelo 19
Comme son nom l’indique, l’EuroVelo 19 est une véloroute européenne. Elle part de Langres, en Haute-Marne, et se termine à Rotterdam, aux Pays-Bas. Nommée aussi « La Meuse à vélo », elle suit quasi intégralement le fleuve sur 1 050 kilomètres, à travers la France, la Belgique et les Pays-Bas. L’itinéraire emprunte le chemin de halage et des voies cyclables ou de petites routes à faible trafic automobile, afin d’offrir aux cyclistes un parcours sécurisé pour apprécier des paysages de vallée toujours frais et verdoyants. Avec son faible dénivelé, l’EuroVelo 19 n’offre aucune difficulté et s’adresse particulièrement aux familles. La partie française entre Verdun et Givet, traitée dans ce sujet, couvre une distance totale de 217 kilomètres. Elle peut s’effectuer en cinq ou sept étapes, soit de 31 à 43,5 kilomètres par jour. Elle traverse de nombreux villages alanguis au bord du fleuve, situés le plus souvent en dehors des grands axes touristiques. L’EuroVelo 19 prend un tour vraiment spectaculaire après Charleville-Mézières, avec des méandres magnifiques et des bourgs de charme.