Douarnenez, dans ce bout du monde finistérien, c’est le « poisson bleu » qui impose les règles du quotidien. Et la population ne se pose pas de question, les hommes sont marins (près de 5 000 pratiquent le métier) et partent pêcher en mer, et les femmes s’occupent de leurs lopins de terre et travaillent dans les usines de conserverie. Au milieu du xixe siècle, on dénombre une trentaine de conserveries de sardines, employant plusieurs milliers d’ouvrières et contremaîtres. Cette activité confère au port le statut de capitale mondiale de la conserverie de poisson. L’usine pionnière, Chancerelle, fondée en 1853, existe encore et produit Connétable, l’une des marques leaders de sardines en boîte. Les ouvrières qui pointent dans ces usines sont surnommées les "Penn Sardin" (têtes de poisson), en référence à leur coiffe blanche évoquant une tête de sardine.
La cadence infernale des sardinières
En période de pêche à la sardine de rogue (la rogue est un appât d’œufs de morue importé de Norvège), soit entre le 25 juin et le 10 décembre, la journée des sardinières démarre à 7 ou 8 heures du matin et ne s’achève jamais à la sardine de rogue (la rogue est un appât d’œufs de morue importé de Norvège), soit entre le 25 juin et le 10 décembre, la journée des sardinières démarre à 7 ou 8 heures du matin et ne s’achève jamais avant minuit ou 1 heure du matin, les semaines et les mois s’enchaînant sans repos ; quand le poisson est abondant, les ouvrières pouvaient être sur le pont 72 heures d'affilée. On étripe, on étête, on frit, on sèche, on emboîte, on stérilise (la « bouillotte »). Le tarif horaire est unique : 80 centimes, le prix d’un litre de lait (1 kg de pain vaut 1,15 franc). Une semaine de 125 heures rapporte 100 francs ; la paie pour les marins a lieu le samedi en fin de journée ou le dimanche, dans le bureau du patron ou dans l’arrière-salle d’un café. Les cuiseuses travaillent debout, le visage au-dessus de l’eau ou de l’huile bouillantes, où, à la seule force de leurs bras, elles plongent leurs grils en des gestes mécaniques. Pour se donner du cœur à l’ouvrage et tenir les cadences, les Penn Sardin chantent. Aux ritournelles contant des histoires d’amour ou des grivoiseries vient se mêler une chanson beaucoup plus dérangeante pour les patrons : Saluez, riches heureux. Bien qu’aucun mot ne fasse référence à leur univers (la mer, la Bretagne, les conserveries), les paroles les touchent d’autant plus qu’elles reflètent leur quotidien. Aux premiers mots entendus dans l’usine, les « commises » (contremaîtres) interviennent. Il est interdit de fredonner tout « chant révolutionnaire ». Ce que Saluez, riches heureux n’est pas, nulle pédagogie militante n’est prônée, nul panégyrique syndical ou politique n’est clamé. Mais les ouvrières prisent sur le vif sont licenciées sur-le-champ pour avoir enfreint le règlement.
Paroles de révolte
Le 21 novembre 1924, les mécaniciens de la ferblanterie Carnaud, fabricant de boîtes de sardines, s’arrêtent de travailler. Le 24,un comité de grève est mis en place. Le lendemain, c’est la grève générale. Les Penn Sardin des 21 conserveries que compte Douarnenez abandonnent leurs ateliers, laissant le poisson non travaillé à même les tables. Bientôt, plus de 2 000 ouvriers et ouvrières défilent sur le port de Douarnenez scandant le slogan « Pemp real a vo ! » (Cinq réaux ce sera !) et entonnant à tue-tête L’Internationale et Saluez, riches heureux. La chanson deviendra rapidement l’hymne desouvrières. Elle reste, encore aujourd’hui, une chanson bien connue des Douarnenistes qui l’ont rebaptisée « chanson des sardinières ». Le mouvement enfle, les marins rejoignent les ouvrières, la ville est bloquée. À Paris, on s’inquiète de la dimension politique de la grève. D’autant que le maire communiste de la ville, Daniel Le Flanchec, qui échappera de peu à un attentat, soutient la révolte. Le ministère de l’Intérieur envoie la garde nationale réprimer les fauteurs de troubles. Le quotidien L’Humanité titre : « À Douarnenez : première flaque de sang fasciste. Cinq ouvriers tombent sous les balles. »
La mobilisation a payé
Au terme de quarante-six jours sans salaire et d’une lutte des plus âpres, le 6 janvier 1925, les sardinières, emmenées par Joséphine Pencalet, obtiennent un salaire de 1 franc de l’heure pour les femmes et 1,50 pour les hommes (et une majoration des heures de nuit), une reconnaissance de la liberté syndicale et le non-renvoi des grévistes. Pour la petite histoire, Joséphine Pencal et deviendra l’une des premières femmes élues conseillères municipales, dix-neuf ans avant que les Françaises n’en obtiennent légalement le droit, puisqu’elles ne seront reconnues citoyennes au même titre que les hommes qu’à partir de 1944.