Au-delà du fort de Socoa, les promontoires rocheux d’Urrugne constituent un belvédère naturel où de hautes falaises striées plongent vertigineusement dans la mer. Les lignes et les strates qui se froissent et s’empilent sont en réalité des successions de couches de roche dure et tendre, que l’on appelle des flyschs ; ils s’étendent tout au long de la Côte basque, de Biarritz à Saint-Sébastien, en Espagne. « Les flyschs sont un livre géologique à ciel ouvert. Ils recèlent l’histoire de notre territoire sur une centaine de millions d’années », explique Étienne Legay, guide naturaliste du centre permanent d’initiatives pour l’environnement (CPIE) du littoral basque. Ces falaises ont été formées au fond de l’océan il y a environ 110 millions d’années. Le Pays basque est alors un bassin d’eau, coincé entre la plaque ibérique et la plaque européenne, où des sédiments se déposent les uns sur les autres en une sorte de millefeuille. Lorsque les deux plaques sont entrées en collision il y a quelque 50 millions d’années, ces couches de roches se sont comprimées et pliées pour se soulever au-dessus de la mer et former les Pyrénées. À partir de ces falaises impressionnantes commence la Corniche basque : huit kilomètres d’un paysage côtier demeuré intact de toute construction récente, formant un patrimoine naturel protégé.
Un sentier menacé
Un sentier littoral longe une nature sauvage où alternent criques et plages de sable fin jusqu’à la pointe Sainte-Anne et la baie de Loia, à Hendaye. « J’ai quitté ma Charente natale pour ce lieu si particulier qu’est la Corniche basque », confie Étienne, qui énumère avec passion les espèces endémiques de la faune et de la flore de son pays d’adoption. « Mais cette biodiversité remarquable est très précaire, car tout tient sur une terre extrêmement fragilisée. Après les pluies en été, la terre devenue molle se décroche facilement en hiver. Le réchauffement climatique, qui favorise la fréquence des tempêtes, accélère le processus », se désole notre guide. Résultat ? La côte recule de vingt centimètres par an. Le sentier sur lequel nous marchons a déjà reculé de quarante centimètres.
Observatoire et paysage bocager préservé
Sur la Corniche basque, un paysage de bocage et de prairies a été façonné par une tradition agricole perpétuée par quelques vieilles fermes implantées sur ces terres depuis des siècles. Une convention liant le CPIE et les agriculteurs locaux permet de respecter l’écosystème et la biodiversité. Mais le site n’aurait pas existé tel que nous en jouissons aujourd’hui sans un personnage hors du commun, Antoine d’Abbadie d’Arrast (1810- 1897). Linguiste, astronome, géographe et explorateur, ce mécène membre de l’Académie des sciences avait la passion de la culture basque. Pour effectuer ses recherches tout en vivant une partie de l’année sur la terre de ses racines, il fait construire, en 1864, un observatoire et une « modeste » demeure : un château de style néogothique, flanqué de tours et de créneaux, qui surplombe l’océan depuis son écrin vert de 450 hectares. « Il lui fallait un lieu en hauteur, vierge de toute pollution lumineuse, comme poste d’observation des corps célestes. Les falaises de la pointe Sainte-Anne, loin des lumières de Biarritz, se prêtaient à merveille à ce qu’il recherchait. Plus de 50 000 étoiles ont été positionnées depuis cet observatoire », explique Élie Castagnet, guide au domaine d’Abbadia.
Point de vue sur la Rhune
Depuis la terrasse du donjon, la vue s’ouvre sur la Rhune, que le scientifique n’a cessé de contempler jusqu’à la fin de sa vie. Aucune autre nouvelle construction n’a vu le jour sur la Corniche. Et pour cause : Antoine d’Abbadie a légué son domaine à l’État avec la prérogative de préserver ses espaces naturels. « En faisant cela, il a sauvé la Corniche d’une urbanisation inévitable, affirme Elie. Vous avez devant vous un paysage bocager inchangé depuis au moins cent cinquante ans. C’est un héritage précieux que nous nous efforçons de sauvegarder pour maintenir un écosystème indispensable. »