C'est une vallée d’Auvergne qui ne défraie pas la chronique mais propose de nombreux indices d'une France rurale préservée. Rejoignant l’Allier à La Ferté-Hauterive, au nord-est de Saint-Pourçain-sur-Sioule, la rivière s’écoule sur 150 kilomètres à travers l’Auvergne, son amont offrant un décor de gorges sauvages remarquablement préservé. Première étape : Saint-Pourçain-sur-Sioule. Aux amateurs de vin, la cité évoquera quelque chose. 650 hectares de vignes s’étendent en effet sur les coteaux et plateaux situés autour de cette petite ville, constituant l’une des deux seules AOP viticoles d’Auvergne. Quatre cépages y règnent en maîtres : les très connus pinot noir, gamay (rouge) et chardonnay (blanc), et le local tressallier, un raisin qui donne une touche d’agrumes typique à ses vins blancs. Une première occasion de halte gourmande sur un territoire où l’œnotourisme émerge.
Tour d’horloge de Saint-Pourçain
On s’arrêtera d’autant mieux à Saint-Pourçain-sur-Sioule que la cité abrite un petit patrimoine intéressant, souvenir de son passé fortifié et de son statut de nœud d’échanges entre Moulins, Vichy et Montluçon. Au menu : une porte médiévale en ogive, une place centrale à fontaine et maison en briques appuyée sur une tour d’horloge (origine XVe siècle), une église massive au haut clocher, Sainte-Croix, dont l’avant nef médiévale, à l’ouest, est la plus ancienne (XIe siècle), et la cour des Bénédictines, vestige d’un ancien monastère.
Moutarde de Charroux
Filons à Charroux, au sud. Arrêt obligatoire dans le bourg le plus seyant de l’itinéraire. Membre de la confrérie des « Plus Beaux Villages de France », il doit cette distinction à son origine de place forte médiévale, incarnée par la présence des portes fortifiées d’Orient et d’Occident et de maisons moyenâgeuses – la plus ancienne date du XIVe siècle –, distribuées le long de rues pavées. On s’y balade avec d’autant plus d’intérêt que le village a retrouvé une part de son ADN commerçant et artisanal. Aux tanneries, ateliers de sabots et lainiers d’antan s’est greffée une activité moutardière représentée par la petite fabrique artisanale « Moutardes de Charroux ». Relancée en 1979 après une vacance de plus de soixante ans, l’activité est entre les mains d’Olivier Maenner, 50 ans, successeur de ses parents. Consécration, il fournit les restaurants d’Alain Ducasse, de Cyril Lignac et Le Crillon. « La graine donne le piquant mais pas le goût. Celui-ci vient du verjus, association du vinaigre et du cépage local tressalier. C’est ce qui fait la différence », dévoile le responsable. D’autres artistes-artisans ont ouvert boutique : poterie, émail sur lave, confitures, savons, foie gras… On en compte désormais 25. Comme « Les Bougies de Charroux », fabricant de bougies parfumées dont la réputation a largement dépassé l’Auvergne, avec une vingtaine de boutiques en France et en Belgique. Ateliers, patrimoine (église à nef romane Saint-Jean-Baptiste et son clocher tronqué ; cour ronde des Dames ; tour de guet ; halles du XIXe siècle), chambres d’hôtes de charme : posé en belvédère sur le Bourbonnais, Charroux séduit !
Village voisin posé sur la Sioule, Jenzat charme pour une autre raison : l’église Saint-Martin est un exemple typique d’édifice peint roman du Bourbonnais. De splendides représentations religieuses ou profanes sont à découvrir sur les murs, comme cette rare scène d’imploration, dans le chœur. Elle rassemble moines et laïcs dont certains présentent les symptômes physiques de la peste bubonique. À mesure que l’on remonte le cours de la Sioule, le paysage se creuse... et les premiers viaducs ferroviaires apparaissent. Arrêt à celui de Rouzat, sur la ligne Montluçon-Clermont : trait noir dans le vert végétal, il est de ces ouvrages d’art dont on doit conter l’histoire.
Valérie Beyssade : "Mon refuge de Chouvigny..."
De la vieille pierre dans un endroit sauvage et isolé. » Tel fut le cahier des charges fixé par Valérie et Jacques Beyssade pour l’achat de leur résidence secondaire en Auvergne, région dont monsieur est originaire. Pour ce couple d’actifs parisiens, elle dans le conseil aux entreprises, lui, haut cadre dans le secteur bancaire, le château de Chouvigny ne pouvait pas mieux tomber. Dominant la vallée végétale de la Sioule dans son secteur le plus virginal, la demeure du XIIIe siècle, fortement remaniée au XIXe siècle puis dans les années 1950-60, est un totem de solitude, près du village de Chouvigny, 230 habitants. « Ce qui me plaît, c’est ce que ce château dégage, un symbole, un bâtiment qui inspire confiance », éprouve Valérie Beyssade, rappelant qu’il a appartenu à la branche aînée de la famille Lafayette entre 1550 et 1750. Très occupée dans la capitale, elle « arrive assez bien à cloisonner [sa] vie entre Paris et ici », heureuse, « le matin en hiver [d’entendre] les chouettes et le bruit de la rivière ». Ouvert à la visite en juillet et en août, le château dont la rotonde du salon d’honneur plonge sur la vallée accueille visites et événements, comme les artistes contemporains du festival Terres Vibrantes, en juillet, dont il est partenaire.
Ébreuil et Charlemagne…
Ébreuil est une étape originale. Non seulement c’est une base de canoë importante sur la Sioule mais c’est aussi une « Petite Cité de caractère » au destin peu commun. Quand on se poste place de la Liberté, là où se tient la belle halle aux marchands (début du XIXe siècle) et l’imposante abbatiale Saint-Léger (Xe-XVe siècle), on est exactement dans l’enceinte de l’ancien palais Impérial que Charlemagne fit bâtir ici au IXe siècle, avant de le transmettre à son fils Louis Ier le Débonnaire. Donné au Xe siècle aux moines par son lointain descendant, le roi Lothaire, le palais carolingien devint abbaye bénédictine.
L’abbatiale en est l’héritière et abrite un splendide clocher-porche et de belles fresques des XIIe et XVe siècles. À côté, l’ancien hôpital des Charitains accueille depuis peu la mairie tandis que le palais abbatial est pour l’heure un lieu d’expositions.
Gorges de Chouvigny entre végétaux touffus
La suite de l’itinéraire s’enfonce dans des gorges végétales touffues et rocheuses, où la présence de l’homme s’efface. Passé les landes de Péraclos (champs de bruyères) et le château de Chouvigny, la route pénètre dans le Puy-de-Dôme, longeant le bord de la rivière à l’eau rouille. Voici Menat et son pont roman à quatre arches, en dos d’âne, médaille d’or d’esthétisme dans cette vallée. Falaises, via ferrata, Château-Rocher, ruiné en surplomb… la Sioule offre dans ce secteur son passage le plus spectaculaire. Toujours vers l’amont, la rivière traverse la station thermale de Châteauneuf-les-Bains et se tortille entre des versants boisés déserts depuis le méandre de Queuille. Pause obligatoire. Vue depuis le belvédère, rive droite, ce cingle forme une boucle parfaite épaissie par un barrage d’aval qui élargit son lit. Un air de rivière primitive dans un décor forestier, qui renforce son caractère sauvage. Que d’efforts et d’ingéniosité a-t-il donc fallu aux hommes pour mailler ce territoire de viaducs ! Après Chanzat, notre itinéraire s’achève aux Fades. Jeté sur la Sioule à près de 100 mètres de hauteur, ce viaduc ferroviaire témoigne qu’aucun territoire n’échappe à la conquête de l’homme.