Pour rejoindre la Roudoule, il faut atteindre Puget-Théniers, petite cité de la vallée du Var. On s’y attardera un instant pour se remémorer qu’ici, en 1805, naquit Auguste Blanqui, révolutionnaire et homme politique français. Participant à toutes les insurrections, il paiera de trente-six années de prison son opposition farouche au pouvoir établi, lui valant le surnom de « l’Enfermé ». Une statue en bronze représentant une femme, mains liées dans le dos et signée Aristide Maillol, lui rend hommage. L’œuvre, l’Action enchaînée, est visible place Adolphe-Conil, au bord de la Roudoule, qui termine ici sa course dans le Var.
Roudoula dans le canyon...
Roudoule, roudoula. Issu du provençal, le mot signifie dégringoler, descendre précipitamment. C’est bien de cela qu’il s’agit, tant cette rivière prenant sa source à 1 160 mètres d’altitude, au pied du dôme de Barrot (2 137 m), donne l’impression de dévaler la montagne à vitesse grand V, avant de rattraper le Var, 14 kilomètres en aval et 600 mètres plus bas. Elle irrigue au passage une vallée étroite parfois rétrécie en gorge et dans laquelle se précipitent des torrents adjacents. Trois villages sont connectés à ce monde clos (Puget-Rostang, La Croix-sur-Roudoule et Saint-Léger), ainsi que deux hameaux (Villars-la-Croix et Léouvé). L’ensemble forme le pays de la Roudoule, un territoire « fermé » au passé singulier.
Itinéraire de Puget-Théniers à Puget-Rostang
Pour s’immiscer dans ce « pays », il faut se hisser depuis Puget-Théniers sur une route à virages serrés qui témoigne de la difficulté d’accès. Première étape, Puget-Rostang. On parvient à ce village en empruntant à droite l’étroite D116, qui se faufile à travers la forêt domaniale d’Auvare. C’est l’archétype du bourg perché de semi-montagne, où les maisons se poussent du coude de part et d’autre d’étroits passages tortueux. On se glissera avec délice sous la Carriera Souta, adorable calade en voûte. On s’attardera sur les minuscules placettes des Cordonniers et des Templiers, avant de tomber sur l’écomusée du pays de la Roudoule, belle mise en valeur du patrimoine rural de la vallée. Une mise en bouche intéressante avant de pousser l’exploration. Prochain arrêt, Auvare.
INFOS PRATIQUES : L'écomusée du pays de la Roudoule
Entrée libre de mai à septembre, et sur rendez-vous le reste de l’année (horaires à retrouver sur le site web). L’écomusée possède aussi une antenne agrandie à Puget-Théniers. Placette l’Europe, 06260 Puget-Rostang. 04 93 05 13 25. roudoule.com
Auvare, commune la moins peuplée des Alpes-Maritimes
Depuis Puget-Rostang, 6,5 kilomètres de route difficile y conduisent. Voilà le village le plus haut de la vallée... et le moins peuplé des Alpes-Maritimes. Un cul-de-sac où l’on compte à peine 35 habitants. Mais quel charme ! Véritable nid d’aigle, une poignée de maisons restaurées ou à l’abandon se confondent avec l’escarpement rocheux sur lequel elles sont bâties. Seul point de couleur, l’église et sa jolie façade rouge. Sous la mairie, une fontaine rompt le silence ambiant. Auvare est aussi le point de départ pour de nombreuses randonnées vers le plateau montagneux tout proche, en direction du col de Pras et du dôme de Barrot.
Ravins et versants boisés de la vallée du Var
Pour replonger vers la vallée, deux solutions. Soit repasser par Puget-Rostang et rejoindre la D156, soit emprunter à Auvare la piste communale qui relie directement à La Croix-sur-Roudoule. Carrossable, cette piste de 4 kilomètres ouvre des vues magnifiques sur la vallée du Var et ses versants boisés, en longeant de grands pans de montagnes noirs entièrement ravinés. Ce sont les fameuses robines, constituées de marnes noires sculptées par l’érosion. Rien n’y pousse et ce paysage témoigne de l’appauvrissement des sols, dû à l’action conjuguée du vent, de l’eau et de la sécheresse.
La Croix-sur-Roudoule, le plus beau village des environs
La Croix-sur-Roudoule est à nos yeux le plus beau village du territoire. Perché, fortifié et dominant la vallée qu’il regarde au sud-ouest, il propose un entrelacs de ruelles ondoyantes qui laissent découvrir quelques vestiges ruraux (le four communal) et d’adorables terrasses privées couvertes, pour certaines, de treilles de vignes. On se perd avec plaisir dans ses allées secrètes et sur ses marches raides, ses passages voûtés et coudés, longeant des maisons rustiques où les portes palières ouvertes laissent entrevoir cuisines et escaliers intérieurs. On y croise un retraité, remontant de son jardin avec des fleurs de courgettes. « Voyez ce passage », dit-il, en nous montrant la voûte du Saint-Esprit, « c’est l’endroit le plus frais du village. En été, il y remonte toujours un courant d’air de la vallée ». Jadis dominé par un château, remplacé de nos jours par le cimetière qui s’ouvre sur un vallon montagneux, le bourg a été bâti en partie avec des pierres de réemploi de la demeure seigneuriale. Il y flotte un air de village vivant et habité, à l’écart des tourments du monde.
Léouvé, au sommet des gorges de la Roudoule
Plus haut dans la vallée nous attend un autre site étonnant, Léouvé. Niché à 800 mètres d’altitude, ce hameau se trouve au sommet des gorges de la Roudoule. Le décor a changé. Au gris des marnes stériles font place des terres de grès rouge, qui colorent joliment le paysage. Car Léouvé fut naguère un important site d’extraction. De 1860 à 1886, des mines de cuivre y ont été exploitées. Jusqu’à 230 personnes ont gravité dans et autour de la mine. Des ouvriers, pour la plupart d’origine italienne, y étaient encadrés d’ingénieurs anglais, car la concession d’exploitation avait été accordée à une société d’outre-Manche. En 1878, on construisit un demi-haut-fourneau pour traiter le minerai directement sur place. On voit encore le vestige de sa tour, à droite au-dessus de la route. Des mulets, puis des charrettes, elles-mêmes remplacées peu après par des locomotives routières, descendaient le minerai puis remontaient la coke depuis la vallée du Var, indispensable au fonctionnement du demi-haut-fourneau. En 1886, l’activité fut abandonnée, l’extraction étant devenue difficile à cause de failles et de filons appauvris. Un musée du Cuivre – malheureusement souvent fermé – retrace cette épopée.
Depuis Saint-Léger, vue sur les gorges de Daluis
En redescendant dans la vallée, juste après l’embranchement de la route vers La Croix-sur-Roudoule, on marquera l’arrêt devant le pont suspendu de Saint-Léger. Symbole du territoire, cet ouvrage de 1899 a été conçu par Ferdinand Arnodin, un disciple de Gustave Eiffel. Restauré en 2001, ce pont en cache un autre : une arche en pierre datant de 1842 qui permet au chemin muletier de franchir la Roudoule. Ce pont est l’unique voie d’accès vers Saint-Léger, village parmi les plus reculés des Alpes-Maritimes. Étroite à souhait, la route s’élève dans la montagne et rejoint le col de Saint-Léger, à 1 070 mètres d’altitude, où quelques vaches pâturent et profitent d’un bon bol d’air. Puis elle atteint le village, moins séduisant que les autres mais posé dans un décor champêtre et verdoyant, regardant à l’ouest vers les gorges de Daluis. Face aux sommets pelés du Mourre Froid (2 993 m) et du mont Saint-Honorat (2 517 m), un silence « assourdissant » enveloppe le large plateau, comme si la fureur de la civilisation avait définitivement épargné ce coin de montagne.
Saint-Léger, l'ultime refuge
Durant la Seconde Guerre mondiale, le village devient un abri pour les réfugiés politiques et la population juive. Et de fait, le nombre d’habitants y doubla en 1943 et 1944. Un accueil d’abord rendu possible par la difficulté du terrain – les Allemands craignaient de s’y retrouver piégés si le pont de Saint‐Léger était détruit. Mais c’est surtout à Zoé David, alors secrétaire de mairie, que l’on doit une telle initiative. Celle qui sera l’une des premières femmes élues maires de France après‐guerre recevra pour son action le titre de « Juste parmi les Nations », en 1989.