Naît-on « nez » ou le devient-on ? Corinne Marie Tosello, parfumeuse installée à Grasse depuis une vingtaine d’années, a découvert qu’elle avait un « nez » sur le tard, à la quarantaine. « C’était presque par hasard. Je venais d’acheter une maison en région parisienne, se souvient-elle. Le jardin était désespérément vide. J’ai voulu y mettre des plantesodorantes et là, je découvre qu’il existe un monde olfactif que je ne soupçonnais pas. » Le coup de foudre est immédiat. La future parfumeuse arrive à Grasse en 2004 pour étudier la science des molécules dans l’incontournable École de la parfumerie. « Après mon diplôme, je n’avais pas beaucoup de crédibilité auprès des grandes maisons de Grasse. J’étais une “outsi-der” pour ce microcosme. Je mesuis dit : “Qu’à cela ne tienne !” et j’ai lancé ma société. »
Depuis, Corinne est animée par l’envie de faire connaître au public le petit cercle très fermé des fragrances, un mondequi a changé sa vie. Au fil des années, producteurs et cultivateurs lui ouvrent en exclusivité leurs portes offrant des terrains privilégiés pour organiser des ateliers de création de parfums. Nous la retrouvons à Moans-Sartoux, dans lesjardins du Musée international de la parfumerie de Grasse pour une balade hors du temps. Autour de nous s’étalent à perte de vue des champs de plantes à parfum : rosier cent-feuilles, jasmin, tubéreuse, lavande, géranium, genêt, oranger… elles sont toutes là, épousant les contours d’un terrain articulé autour d’un canal et d’un bassin agricole. Le lieu est entretenu par quatre jardiniers passionnés qui bichonnent les essences traditionnelles et en cultivent de nouvelles, bien plus insolites. « On peut faire le tour du monde sans sortir du jardin, vous allez voir à quel point l’odorat est un sens puissant », s’enthousiasme Corinne en nous guidant à travers les allées.
Souvenirs olfactifs
D’emblée, la parfumeuse froisse quelques feuilles entre les doigts, geste simple qui libère l’huile essentielle de la plante, et les porte à son nez. « Jevous invite à faire pareil. Et ne dites rien. Pensez juste au souvenir que vous rappelle cette odeur. » On reconnaît rapidement la senteur particulière de l’oranger, madeleine de Proust pour les uns, souvenir d’un voyage pour les autres. « J’aime bien commencer la balade avec cet arbre, car tout le monde a un souvenir associé à son odeur. Cela permet de relancer le mécanisme du cerveau émotionnel où logent tous les souve nirs estampillés d’odeurs respectives. » On apprend par ailleurs que les récepteurs olfactifs envoient des messages directement à l’hippocampe qui joue un rôle crucial dans la formation des souvenirs et que, chez les parfumeurs, cette partie du cerveau est très développée. « Une déformation professionnelle », s’amuse Corinne. Dans l’allée des hespéridées, chaque zeste libère des volutes aromatiques qui chatouillent les narines. On apprend à reconnaître le bigaradier qui donne la fleur d’oranger, le fameux néroli, nom donné par la princesse de Nerola (une petite ville près de Rome) qui démocratisa son utilisation au XVIe siècle.
Le carré des aromatiques nous invite à un voyage en Méditerranée, un tout autre registre de senteurs. Lavande, thym, romarin et sauge y règnent en maître, libérant leurs arômes puissants et herbacés. Ces plantes, typiques des garrigues provençales, évoquent la chaleur des collines sous le soleil d’été, créant un parfum sec et piquant qui rappelle la terre et le maquis.
Plus loin, dans l’allée des roses, la centifolia diffuse son doux effluve. À en croire notre parfumeuse, nulle part ailleurs on ne retrouve cette qualité de rose, une véritable essence de terroir reconnue par l’Unesco. Dans la parfumerie de luxe, cette « reine des fleurs » est souvent associée au jasmin, offrant des facettes poudrée, boisée et fruitée. Avec la tubéreuse, ce sont les trois fleursemblématiques de Grasse. Si l’on reconnaît facilement l’odeur des deux premières, la dernière reste mystérieuse et capricieuse. C’est dans l’ombre et l’obscurité qu’elle exhale ses plus beaux arômes, des notes fraîches de pêche qui deviennent musquées et sucrées. À mesure que la nuit s’avance, elle irradierait même des effluves hypnotiques et enivrants. « Malheur à celles qui humeraient leurs vapeurs ensorce lantes, car elles mettraient à mal leur chasteté », rapporte Corinne d’un ton amusé. Aucun danger de notre côté, ces précieusesessences n’étaient pas encore en floraison lors de notre passage…
Parfums emblématiques
Le champ d’iris, lui, nous enveloppe dans une fragrance luxueuse. Les rhizomes de ces fleurs bleues sont utilisés pour produirel’une des essences les plus précieuses en parfumerie. Son odeur est délicate, à la fois vaporeuse et boisée. « Cette senteur nécessite plusieurs années de maturation pour être extraite, et les coûts sont parmi les plus élevés (à 120 000 € le kilo) ! »
D’allée en bosquet, on découvre le monde des plantes odorantes, leur histoire et leurs innombrables vertus. Le patchouli d’Inde, le myrte méditerranéen, le goyavier du Brésil ou encore l’iris de Florence… Corinne nous fait faire le tour du monde. Notre nez ne sait plus où il en est ! C’est le moment parfait, explique Corinne, pour donner libre cours à notre créativité. On s’installe alors devant l’orgue à parfums. Notes de tête, notes de cœur, notes de fond… Notre hôte nous familiarise tres vite avec le vocabulaire. La première est volatile, la seconde exhale pendant plusieurs heures tandis que la dernière forme la base du parfum. On utilise pipettes et mouillettes, on apprend à distinguer les familles olfactives – hespéridée, florale, boisée, épicée, fruitée, musquée – , et on joue avec délectation à l’alchimiste. En expérimentant divers accords, on cherche l’harmonie parfaite qui deviendra notre fragrance signature.
Notre balade olfactive se termine ainsi par la création d’un parfum. Une expérience unique qui ressemble à un tête-à-tête avec soi-même et ses souvenirs, et qui s’apparente à un exercice de mémoire. Après nous être prêtés au jeu, nous comprenons mieux l’art délicat de la (haute-) parfumerie, né sur les terres du pays de Grasse. Depuis, ce petit territoire des Alpes-Maritimes a été inscrit au Patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Une récompense bien méritée.
Berceau historique
Nous rejoignons ensuite Laetitia Lycke, directrice de l’association Fleurs d’exception du pays de Grasse. Cette spécialiste en intelligence collective n’hésite pas à rappeler le lien étroit qu’entretient la ville avec l’univers du parfum : « Grasse est le berceau de la parfumerie. Le métier même de parfumeur est né sur ses terres en 1614 avec la corporation des maîtres gantiers parfumeurs, qui aromatisaient le cuir pour masquer sa forte odeur. » Jupe longue à fleurs et large chapeau de paille sur la tête, elle parcourt avec légèreté les allées de plantes à parfum de la pépinière de son association, avant de nous rejoindre à l’ombre d’un prunier. « La saison de la récolte approche, on doit inspecter quotidiennement les champs. Nous possédons un long savoir-faire de la culture des plantes à parfum. Aujourd’hui, il nous faut le consolider, le faire perdurer et le transmettre aux générations futures. C’est l’un des objectifs de notre association », affirme-t-elle. L’irrésistible expansion de l’industrie chimique des années 1960 et la mondialisation galopante de la fin du XXe siècle ont mis à mal cet héritage. Si l’on comptait 5 000 producteurs de plantes à parfum dans les années 1950, ils n’étaient plus qu’une dizaine en 2000. « Grasse ne cultivait plus ses roses et ses jasmins. Lespectre était devenu réalité », raconte Laetitia. La renaissance, quasi inespérée, n’est survenue que récemment, à la suite d’une prise de conscience collective des producteurs de fleurs qui ont créé l’association Les Fleurs d’exception du pays de Grasse, en 2007. « Pour les fondateurs Carole Biancalana et Stéphane Garavagno, vendre leurs terres agricoles, c’était comme perdre leur identité», explique Laetitia.
Outre la question de l’identité, c’est la typicité des produits de terroir, jamais abordée auparavant, qui mobilise les producteurs et certaines grandes maisons de parfums. Les uns après les autres, ils ont entamé une collaboration avec l’association. « Soutien au producteur, partage du risque, contrat exclusif… En quelques années, une confiance mutuelle s’est réinstallée et c’est ensemble que producteurs et maisons ont cher ché à mettre en place un modèle économique viable. La reconnaissance de l’Unesco, en 2018, est tombée dans la foulée. »
L’association réunit depuis une quarantaine de producteurs et s’enorgueillit d’avoir réussi à créer un regain d’intérêt pour Grasse. De jeunes talents affluent, la culture du bio s’impose peu à peu et des plantes oubliées resurgissent. L’industrie de la parfumerie, qui cherchait jusqu’alors à délocaliser, renaît en force sur ses terres d’origine. La capitale de la parfumerie a retrouvé ses lettres de noblesse.