Louis Brigand, le regard d'un géographe sur les îles bretonnes

© Jean-Marie Heindinger

Publié le par Marie Le Goaziou

L'essentiel

Résumé par l’IA, validé par la Rédaction.

  • Les îles de la mer d’Iroise – Ouessant, Molène et Sein – marquent profondément la vie de l’auteur, à la fois par leur beauté sauvage et leur rôle central dans sa carrière de géographe des îles.
  • Ces territoires isolés, façonnés par le vent et la mer, ont attiré les hommes depuis des siècles grâce à leurs riches ressources maritimes, malgré un environnement difficile.
  • Aujourd’hui encore, ces îles emblématiques du Finistère continuent d’évoluer, entre traditions insulaires et ouverture croissante vers le continent.

Je suis très attaché aux îles de la mer d’Iroise. Elles m’évoquent des souvenirs d’enfance et d’adolescence. Elles ont jalonné et jalonnent toujours ma vie. La première île sur laquelle j’ai débarqué, ce fut l’île de Sein en 1960. J’en ai un souvenir flou. J’avais alors 6 ans et ne pouvais m’imaginer que les îles allaient devenir la pierre angulaire de ma vie professionnelle. Depuis cette date, mon horizon s’est singulièrement élargi à d’autres îles, localisées sur les rivages de France et dans des mers et océans plus lointains.

J’ai toujours autant de plaisir à naviguer en mer d’Iroise, à aborder des îlots, à débarquer dans les ports insulaires, à rencontrer pêcheurs et agriculteurs, à échanger avec les habitants et les commerçants, à bavarder dans le bateau, sur les quais, à arpenter les grèves, à participer à des fêtes et des repas, à boire un verre dans les bistrots et discuter sans fin des îles, de leur histoire, de leurs personnages d’hier et d’aujourd’hui, des changements de ces dernières années, des événements à venir... Autant de sujets sources de réflexions multiples dépassant largement le cadre du territoire insulaire pour s’ouvrir à des interrogations sur nos sociétés et le monde dans lequel on vit. Les îles, aux avant-postes du continent en mer, sont souvent des précurseurs en matière de changements sociétaux.

Mer d'Iroise, Plogoff, port naturel entre la Baie des Trépassés et la Pointe du Van, la Pointe du Raz en arrière plan
Port naturel entre la Baie des Trépassés et la Pointe du Van, la Pointe du Raz en arrière plan © Bertrand Rieger / Détours en France

La mer d’Iroise baigne les côtes occidentales du Finistère, de la pointe de Corsen à la pointe du Raz. Bien connue des marins qui l’empruntent pour pénétrer ou sortir de la Manche, elle délimite un espace maritime réputé pour ses dangers, mais aussi pour sa beauté, exaltée par les peintres, les photographes, et les écrivains, à l’image de Jean-Pierre Abraham, gardien de phare la décrivant ainsi du sommet du phare d’Armen dans l’ouest de la Chaussée de l’île de Sein : « Je n’avais pas envie de regarder la mer. Mais aperçue fugitivement, et comme malgré moi, je l’ai vue divisée. Échevelée, frissonnante au nord, le vent l’éparpille. À l’est, rassurante et légère, elle mène à la côte là-bas. Lente au sud, mystérieuse, profonde. C’est au sud que nous prenons les plus beaux poissons. Mais c’est l’ouest que j’aime. La mer à l’ouest, c’est l’océan.» (Armen, éd. Le Tout sur le Tout, 2008).

D’abondantes ressources maritimes

Pour le géographe des îles que je suis, la mer d’Iroise c’est l’écrin des îles habitées d’Ouessant, Molène et Sein, que j’ai fréquentées dans les années 1970, puis des îlots, particulièrement ceux de l’archipel de Molène découverts avec bonheur dans les années 1990. Ce qui m’a le plus frappé en débarquant pour la première fois sur ces îles, c’est l’omniprésence de la mer que l’on sent, que l’on entend, et que l’on voit de partout. C’est également la présence du vent, véhiculant sons et odeurs du large et imprimant sa marque sur les paysages. Le vent et la mer, un couple qui façonne ces îles, dictent les localisations des ports, des maisons, agencent les activités humaines.

Lorsque je les aborde, je me pose souvent la question de savoir pourquoi et comment des êtres humains dans des temps reculés ont choisi ces territoires difficiles pour s’y installer durablement. L’environnement maritime n’en facilite pas l’accès. L’environnement terrestre, qu’il s’agisse des falaises hautes et abruptes à Ouessant ou des galets à fleur d’eau de l’île de Sein, n’incite pas à y poser le pied. Ce sont les abondantes ressources maritimes, notamment les poissons et les crustacés, qui ont attiré les humains depuis des temps reculés. Les traces de peuplements, monuments mégalithiques, habitats, fours... sont régulièrement mises au jour par l’érosion des côtes et par les fouilles archéologiques. Ces îles, au cœur d’écosystèmes maritimes exceptionnels, constituent des bases avancées en mer pour des activités de pêche qui seront déclinées de nombreuses façons, pêcheries, pêche à pied, à la ligne, en mer, au casier, au filet... Les îles offrant une protection naturelle pour les embarcations seront privilégiées. Ainsi Molène et Sein connaîtront dans la première partie du XXe siècle une période faste vouée à la pêche. Ce ne sera pas le cas d’Ouessant dépourvue de ports naturels.

Ouessant, Molène et Sein, un trio de choix

Mer d'Iroise, îles du Ponant, parc naturel régional d'Armorique, Ile de Sein, le port à marée basse
Île de Sein, le port à marée basse © Benoit Stichelbaut

Plus d’une centaine d’îles et d’îlots jalonnent les côtes de la mer d’Iroise. Ils s’égrènent en collier le long de la côte continentale d’Enez Mazou au nord, mouillage original sur pieux de bois à Porspoder, au phare emblématique de Tévennec, connu pour ses légendes sinistres au sud, en passant les îles de l’archipel de Molène, par exemple Bannec, Balanec ou Trielen, progressivement abandonnées à partir des années 1960, pour devenir des espaces protégés en raison de leurs multiples intérêts, notamment naturalistes et géomorphologiques.

Les trois îles habitées tout au long de l’année, Ouessant, Molène et Sein, constituent un trio de choix. Ouessant, 15,6 kilomètres carrés, est la plus grande, la plus massive, la plus lointaine. C’est le vaisseau amiral avec ses 854 habitants. Molène, 0,8 kilomètre carré, plus proche du continent, est la moins fréquentée et la moins peuplée (166 habitants). Sein, la plus difficile d’accès, la plus petite (0,6 kilomètre carré) est un radeau de pierres de 280 habitants, échoué dans la chaussée portant son nom. Trois îles très différentes. Trois îles singulières et altières. Trois îles emblématiques de la pointe du Finistère.

Mer d'Iroise, Ile d'Ouessant, la cote dechiquetée et les rochers de la cote Nord, le phare du Créac'h en arrière plan (vue aérienne)
L'île d'Ouessant, la cote dechiquetée et les rochers de la côte Nord, le phare du Créac'h en arrière plan. © Bertrand Rieger / Détours en France

Les parcourant depuis une cinquantaine d’années, je constate des changements progressifs et profonds qui touchent à la fois les activités, les paysages ou encore les modes de vie. Fonctionnant sur un mode plus ou moins autarcique autour de la pêche et de l’agriculture jusque dans l’entre-deux-guerres, elles se sont progressivement rapprochées du continent, inversant ainsi le sens des échanges et s’ouvrant à de nouvelles activités, notamment le tourisme, pierre angulaire de la vie économique.

À l’époque de son apogée démographique en 1936, on recense à Sein, 1328 habitants. La vie s’organise autour de la pêche pour les hommes et l’agriculture pour les femmes. Sur de minuscules parcelles, ces dernières cultivent tout ce qu’il est possible de tirer de ces sols pauvres battus par les vents, tandis que les hommes à bord de modestes embarcations à voile pêchent des crustacés et du poisson. À Ouessant, le modèle économique est sensiblement le même, si ce n’est que les hommes sont embarqués sur des navires de commerce ou de la Marine nationale, parcourant le monde entier. Molène se rapproche sur de nombreux aspects de Sein et d’Ouessant, à savoir la présence d’une communauté largement ouverte aux métiers de la mer et une mise en valeur totale de l’espace terrestre.

Un vent nouveau sur les îles de l’Iroise

Ce modèle s’écroule progressivement à partir des années 1950. Le lien à la maritimité se rompt. Les insulaires quittent leurs îles pour le continent, à la recherche d’un mode de vie plus urbain et de travail. La mosaïque du parcellaire disparaît sous les ronciers et les prunelliers. Du continent arrivent des touristes de plus en plus nombreux visitant les îles à la journée. Certains, séduits par ces paysages grandioses, s’y installent en achetant une résidence secondaire. Ce processus se poursuivra jusqu’à la fin du XXe siècle, et commence à s’inverser dans les années 2010. La baisse de la population se ralentit. Sur les trois îles, la population augmente comme l’attestent les chiffres de 2022 de l’Insee. Même si elle reste modeste, une nouvelle dynamique s’enclenche, liée à l’installation de néoarrivants, retraités ou jeunes couples à la recherche de nouveaux modes de vie. Dorénavant, les îles attirent. Des projets économiques voient le jour, notamment dans le domaine agricole ou artistique. On ne quitte plus l’île, on cherche à y revenir. Les îliens, eux-mêmes, notamment les dernières générations affirment leur souhait de vivre et travailler aux îles. Un vent nouveau se lèverait-il sur les îles de l’Iroise ?


Ce renouveau relatif s’inscrit dans un mouvement plus vaste qui touche la plupart des îles du Ponant. Le retour à certaines valeurs, la recherche d’un cadre de vie de qualité, le privilège de vivre dans un environnement naturel exceptionnel, la quête d’une forme d’isolement et d’autonomie, le souci d’affirmer sa différence par rapport aux modèles continentaux sont autant de motivations, préludes à une installation. Le mythe de l’île où tout devient possible, où l’on se réinvente un monde nouveau, continue à faire rêver.

Résilientes et inventives

Mer d'Iroise, parc naturel régional d'Armorique, Ile de Sein, labellisé Les Plus Beaux Villages de France  et la Pointe du Raz en arrière plan (vue aérienne)
Vue aérienne de l'île de Sein. © Bertrand Rieger / Détours en France

Ce mouvement s’accompagne cependant d’effets négatifs, notamment certaines formes de gentrification, une augmentation majeure du prix du foncier bâti qui hypothèque les perspectives. Le risque que les îles deviennent de hauts lieux du patrimoine naturel et des musées de plein air habités par des populations aisées n’est pas à écarter. De nouveaux enjeux environnementaux voient le jour, comme la montée du niveau marin qui, à terme, aura des conséquences majeures pour les îles basses. Les communautés iliennes sont au fait de ces questions. Les élus recherchent des solutions alternatives, notamment pour pallier les problèmes fonciers en créant des logements ou en recherchant de nouvelles voies, notamment au plan économique et énergétique. Ouessant produit son propre whisky, sa bière et son pastis, l’activité agricole est relancée, tout comme à Molène qui possède dorénavant une zone artisanale. Sein renoue avec la mer, grâce à l’ostréiculture, à la pratique sportive du kayak et au maintien d’une petite activité de pêche. Les trois îles s’acheminent, non sans difficulté, vers l’autonomie énergétique et sont indépendantes en matière de production d’eau douce.


Ces dernières décennies, beaucoup de choses ont changé même si certaines valeurs restent fortement ancrées, comme celles de la solidarité ou de la convivialité. Les îles ont fait preuve au cours de leur histoire de leur capacité à être résilientes et inventives. Gageons qu’elles sauront trouver des solutions alternatives, originales et durables face aux multiples enjeux et défis à venir.

Sources

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