Là-haut, on vit au milieu des brumes. Quand une mer de coton vient clapo ter contre le sommet des falaises, les Hauts Plateaux du Vercors sont comme une île. Dans le lointain émergent d’autres terres: d’un côté voici le mont Aiguille, dans le Trièves, et plus loin le Pelvoux et la Vanoise… tandis que, à l’opposé, presque sur l’horizon, surgit le Mézenc dans le massif du Vivarais. Que le grand vent du Nord repousse la marée nuageuse et le Vercorss’impose comme une hallucinante citadelle naturelle, plantée entre les Alpes et le Massif central. L’effet est saisissantquand on arrive par la Drôme. Une muraille blanche barre l’horizon; les falaises démesurées filent jusqu’au ciel ; on n’imagine pas qu’on puisse y monter autrement que par des crapahutages hasardeux. Des routes à en donner le frisson forcent bien le passage en se glissant au sein de canyons obscurs, mais elles s’arrêtent à un premier étage du massif. On y constate que les Hauts Plateaux sont encore une autre montagne au-dessus de la montagne, comme un nouveau monde où on se sent loin des plaines…
Paysages scandinaves
Dans le mot « plateau », on croit lire « plat »: grave erreur ! Après l’avoir parcouru à pied, vous saurez que là-haut se succèdent des ondulations, des combes, des cuvettes où on s’égare comme par enchantement, et des plans inclinés dont il faut vite apprendre à se méfier: ils s’interrompent, d’un pas à l’autre, sur quelques centaines de mètres de vide. Un conseil: ne jamais quitter les quelques sentiers balisés par des marques de peinture et des pierres levées dont les ombres fantomatiques sont bien charitables quand, au passage d’un nuage, on n’y voit plus qu’à quelques mètres. Et souvent, vous vous demanderez : « Où sommes-nous donc ? » Les bois de pins à crochets qui surplombent le cirque d’Archiane nous transportent dans les Rocheuses américaines; les vastes étendues herbeuses ondulantes, vers la plaine de la Queyrie, ont des airs de Mongolie ; mais l’immense clairière de Darbounouse nous rappelle la Scandinavie ou le Canada. Seules peut-être les roches blanches affleurantes, burinées par l’érosion et percées de gouffres, nous ramènent dans le Vercors. Les Hauts Plateaux, montagne au-dessus de la montagne ? Pourtant, il y a plus haut encore. Parmi les crêtes formant la bordure orientale du massif, l’une est plus haute que toutes les autres. C’est le Grand Veymont, qui culmine à 2341 mètres tandis que la hauteur moyenne des Hauts Plateaux est de 1600 mètres. Le dénivelé est raisonnable et le sentier gravit la crête puis longe l’arête sommitale du Veymont. Aucun problème technique pour cette ascension. Pourtant, elle exige une véritable organisation: entre le parking au bout de la piste forestière de la Coche et la cabane de la Nouvelle Jasse de la Chau, ne mesure-t-on pas déjà sept kilomètres et 300 mètres de dénivelé? Et la marche de retour sera plus longue encore, puisque sur la carte la Grand Veymont atteint trois kilomètres de long (et donc plus sur le terrain).
Une mer de nuages
Ainsi l’ascension du Veymont depuis la maison forestière de la Coche est l’affaire de dix heures de marche. C’est pourquoi beaucoup passent la nuit à la Nouvelle Jasse de la Chau, à la Grande-Cabane ou à la cabane des Aiguillettes. On peut gravir le Grand Veymont depuis le Pas de la Ville (au nord depuis la Nouvelle Jasse de la Chau) ou depuis le Pas des Chattons (au sud, depuis la cabane des Aiguillettes). Dans les deux cas, on aura la sensation de marcher sur des pentesaériennes où gambadent les chamois. Surtout, on voit apparaître devant soi un pic isolé. C’est l’élégant mont Aiguille, qui dresse ses 2087 mètres au milieu des campagnes du Trièves, tel un donjon. Pour peu qu’une mer de nuages couvre la vallée, ainsi que cela arrive souvent, on pourrait croire à une hallucination.