Le sentier s’enfonce sous la futaie. Par une belle journée printanière, quand la lumière joue avec le feuillage dans une explosion de verts qui se reflètent à la surface de l’eau, l’endroit est plutôt apaisant. Mais que la météo soit moins clémente, ou l’heure plus avancée, au moment où le sous-bois se drape d’ombres impénétrables, et le ressenti est tout autre : la croix qui émerge de l’eau noire sonne comme un avertissement au promeneur imprudent. Accessible par la D38 après le village de Mers-sur-Indre, la mare au Diable peut encore faire frissonner en 2024. Nous sommes à dix kilomètres de La Châtre et à cinq de Nohant, au cœur de cette vallée de l’Indre que George Sand rebaptisa « Vallée noire » dans son roman du même nom. Si la couleur fait référence aux teintes sombres qui nappent les paysages de bocages et de forêts – que l’autrice qualifia plus précisément de « violets » –, elle peut aussi provoquer dans certains esprits une appréhension, nourrie par des légendes et des histoires de sorcellerie qui font frissonner.
Les fables de l’enfance
La faute à qui ? À la dame de Nohant, dont la maison est si proche ? À des contes de grand- mère ? Ou existerait-il vraiment sur les terres du Berry, si longtemps désolées et abandonnées, des entités et des énergies qui échappent à toute approche rationnelle ? Une certitude, les druides avaient fait des environs d’Avaricum, la future ville de Bourges, le centre sacré des Gaules en raison de la densité vibratoire de son sol, particulièrement élevée.
Revenons à George Sand. Le Berry, elle ne l’a pas choisi. Orpheline de père, séparée très tôt de sa mère trop pauvre pour l’élever, elle grandit auprès de sa grand-mère dans sa demeure de Nohant, qui va marquer la petite fille, au point qu’elle y reviendra avec bonheur une fois devenue adulte. Sur cette terre de superstitions, la jeune Aurore grandit aux côtés de petits paysans devenus ses camarades de jeu. Les esprits qui rôdent, les pierres maléfiques, les binettes et les meneurs de loups bercent toute son enfance et nourrissent son imaginaire. L’écrivaine n’aura plus qu’à plonger dans ce formidable réservoir de souvenirs pour nourrir ses romans champêtres, comme La Mare au diable, œuvre de 1846 qui prend sa source dans le traumatisme personnel d’une nuit passée au bord d’un étang noir hanté par le chant des crapauds.
La Petite Fadette met en scène la petite-fille d’une guérisseuse, elle-même mise au ban du village pour soupçons de sorcellerie. Dans Les Maîtres sonneurs, George Sand dessine le château de Saint-Chartier, voisin de Nohant, et ses souterrains comme lieu d’initiation : elle- même venait gamine pique-niquer avec sa grand-mère dans les ruines du château. Voisins de Nohant, le moulin d’Angibault à Montipouret et le château de Sarzay composent les décors du Meunier d’Angibault, un roman social sur fond d’histoire d’amour. Au sud de La Châtre, George Sand aimait se rendre près de Crevant, au lieu-dit des Parelles, qui servait de carrière de granit aux tailleurs de pierre. L’histoire de Nanon, le dernier grand roman de l’autrice, s’y déroule en partie. Aujourd’hui rendu à la nature et transformé en parc, le lieu n’a rien perdu de son pouvoir, les blocs de granit, mangés de mousse, et les ruisseaux bavards invitent à une rêverie nourrie de mystères.
La villa « Algira » ou l’effet papillon
Autre maison, autre village, autre vallée. Après l’Indre, voici la Creuse, tant aimée des impressionnistes. À une trentaine de kilomètres de La Châtre et de la Vallée noire, le village de Gargilesse-Dampierre a su séduire George Sand, avec ses maisons ventrues aux toits pentus de tuiles brunes. L’une d’elles, somme toute plutôt modeste, a fait sa conquête. Elle y rejoint en 1857 Alexandre Manceau, le secrétaire devenu amant, auteur dramatique et graveur à ses heures, amoureux transi des papillons. C’est peut-être à la capture d’un algira, papillon originaire d’Afrique particulièrement rare dans nos contrées, que l’on doit leur installation dans le village creusois. Leur villa s’appellera d’ailleurs « Algira » en hommage à ce lépidoptère.
Des histoires de papillons et de villages aimés des peintres, on est loin de la sorcellerie ! Et pourtant, à trois rues de la villa, l’église de Gargilesse, réputée pour ses chapiteaux romans et ses fresques du xiiie siècle, a aussi abrité une statue de saint Guerluchon. Hors du Berry, ce saint est inconnu. Par ici, on le vénère depuis des temps immémoriaux ; il guérit l’infertilité des femmes comme en témoigne son imposant pénis. Le remède était simple, il suffisait de gratter l’appareil reproducteur du saint et de mélanger la poussière recueillie à un peu de lait pour en faire une potion supposée magique. Lorsque le curé, lassé de ces pratiques, mit la statue derrière des grilles, les femmes se rabattirent sur le gisant de Guillaume de Naillac, seigneur des lieux au XIIIe siècle. Quant à la statue contemporaine du saint, déposée en 2012, elle a été volée en 2021.
Les sorcières à la fête
Ici, les superstitions ne sont jamais bien loin. À Bonnu, village voisin de Gargilesse, les sorcières se réunissent une fois l’an, le dimanche d’octobre qui suit la Saint-Luc, patron du village, et ce... depuis maintenant vingt-sept ans. Une initiative qui rappelle celle des sorcières de Bué, près de Sancerre. En 1946, le premier samedi d’août, cette manifestation vit le jour, sur l’initiative du curé, qui voulait faire la promotion du vin local. Il pouvait compter sur un personnage aussi important que George Sand quand on parle de sorcellerie dans le Berry, soit Jean-Louis Boncœur. Conteur, homme de lettres, professeur, dessinateur, comédien, l’homme est né en 1911 à La Châtre. De son vrai nom Édouard Lévêque, il invente le personnage de Jean-Louis Boncœur, berger haut en couleur, portant cape et grand bâton, et dissertant à foison sur le Berry et ses nombreuses légendes. Avec son accent rocailleux, son chapeau de traviole et son jeu de mimiques, ce héros à l’allure fantasque pourrait être pris pour un demi-sorcier, ce qu’il est peut-être.
Comédien, donc joueur, l’homme s’associe, dès 1946, aux fêtes de Bué en fondant un théâtre de rue dans lequel il convie les villageois à se grimer en sorciers et autres chevaucheuses de balai. Il s’occupe de la scénographie, écrit des saynètes... et le succès est fulgurant ! Dans son village de Rezay, à 20 kilomètres de La Châtre, il crée la confrérie du Bélier noir en 1957, l’occasion de longues veillées où chacun vient narrer des histoires d’envoûtements, de leveurs de sorts et autres rebouteux. Autant de récits qu’il racontera par la suite dans Le Village aux sortilèges et Le Diable aux champs (romans publiés aux éditions Fayard, ndlr). Voilà qui consacre Rezay comme la capitale de la sorcellerie et la commune « la plus superstitieuse de France » dans une émission de Pierre Bonte sur Europe 1 dans les années 1960. Jean-Louis Boncœur a atteint son objectif, celui de faire parler de sa commune. Reconnaissante, elle lui a érigé depuis une statue.
Le Berry est longtemps resté une région enclavée. George Sand et Jean-Louis Boncœur ont ceci de commun qu’ils ont voulu le faire exister en mettant en lumière son folklore et ses croyances. Le tourisme s’est tout naturellement emparé de l’occasion. Outre les fêtes de sorcières à Bué et à Bonnu, Brigitte Haon et Serge Van Poucke ont ouvert, en 1993, à Concressault dans le Cher, le musée de la Sorcellerie, qui raconte son histoire dans le monde depuis la préhistoire. Unique en France, il a accueilli, jusqu’à sa fermeture en 2017, 40 000 visiteurs par an qui ont aimé frissonner devant les mannequins de sorcières et de « m’neux de loups », comme on appelle ici les loups-garous, les maquettes de procès en sorcellerie, les chaudrons et les potions, les livres et les grimoires, les animaux fantastiques et les plantes des guérisseurs. Surfant sur la même veine, un projet de parc de l’Extraordinaire sur l’aire de Châteauroux (sur l’A20) a émergé en 2006, mais n’a pas vu le jour. Officiellement faute de moyens, en réalité parce qu’une partie des élus berrichons refusait que l’étiquette de sorcellerie continue de coller à la peau de la région.
Rebouteux et passeurs de feu
« Nous, les Berrichons, sommes ambivalents sur le sujet. D’un côté, nous ne voulons pas passer pour des arriérés ; de l’autre, ce passé autour de la sorcellerie reste un atout pour le tourisme. » Journaliste et ethnologue, Brigitte Lucas, autrice de Mon Berry sorcier aux éditions Ouest-France, a consacré de nombreuses années à enquêter sur les croyances de son territoire : « Le Berry doit sa réputation à George Sand, notre première ethnologue. Ajoutez la proximité de Paris, qui fait que les journalistes viennent vite enquêter, et les paysages de bocage, qui font un décor idéal, et vous comprendrez pourquoi cette réputation a la vie dure. » Pas plus sorciers que les autres donc, les Berrichons. En revanche, Brigitte insiste sur la présence de nombreux rebouteux et passeurs de feu : « Autrefois, il n’était pas facile de se soigner dans une région enclavée comme le Berry. Les gens se tournaient naturellement vers une médecine populaire. » Quand elle anime des conférences, Brigitte demande à l’assistance qui a déjà eu recours à un rebouteux : « Même chez les plus jeunes, des doigts se lèvent. » Et de nous confier qu’il n’y a pas si longtemps, un pharmacien lui aurait même procuré une liste de ces « panseurs de secrets »...
Heureusement, il reste la mare au Diable pour y croire encore un peu. « Elle a disparu depuis longtemps. L’actuelle, c’est le maire du village qui l’a fait creuser, fatigué d’entendre des touristes la chercher partout !