La beauté de la péninsule du Médoc comblera les explorateurs en herbe qui la rejoindront par le bac qui fait la navette entre Royan et le Verdon-sur-Mer. L’estuaire y est si large et ses eaux si chargées de limon brunâtre, que l’image d’un fleuve africain s’impose à l’esprit. En se rencontrant au bec d’Ambès, la Dordogne et de la Garonne font bien plus que donner naissance à l’estuaire de la Gironde. Elles créent une petite mer dont les courants de marée lèchent des îles mystérieuses et des rivages étranges. Du Bordelais, on ne retient que les dégustations et les étiquettes prestigieuses ; on ne voit pas que ses vignes donnent sur la porte de l’océan. Aussi, c’est une injustice que le port d’Issan ait sombré dans l’oubli : tant de château-Margaux ont transité par son quai ! Le Bordelais n’échappe pas à une certaine ambiguïté. Partout, il hésite entre le vignoble et l’océan. D’un côté, le terroir, voué au culte des vins sublimes. De l’autre, les vents fous et les vallonnements de la houle.
Combat titanesque
Et si l’esprit commerçant qui anime Bordeaux a toujours su dépasser ses répulsions pour la mer, la cité d’armateurs n’a vu naître aucun grand navigateur. Et dans les petits ports de l’estuaire – souvent de simples bras d’eau au débouché de canaux, qu’on appelle des étiers –, il faut attendre de se trouver en vue des grues du Verdon pour que la proximité de l’océan se manifeste. La Gironde ne manque pourtant pas de caractère. Devant Ambès se marient les eaux venues de la Garonne qui cascade de Pyrénées en Lauraguais, et de la Dordogne qui dévale d’Auvergne en Périgord. Puis, au niveau de Blaye, c’est la rencontre avec les eaux de l’Atlantique. Un choc qui provoque un mascaret, affrontement entre l’onde de la marée montante et le cours des eaux douces. Par grande marée, un friselis se propage à la surface de l’eau ; bientôt, on entend gronder l’eau qui monte ; le mascaret remue les fonds, colore le fleuve. L’eau jaune de la Gironde, c’est le sang d’une lutte biquotidienne dont les vainqueurs sont toujours la houle et la marée. Mais les rivières nées de la fonte des glaciers et des neiges hivernales ont gardé toute leur fierté montagnarde. Pas question de se laisser avaler par le mascaret sans un dernier baroud d’honneur.
Comme un grand cru
Les marins d’ici vivent ainsi au rythme de ces batailles homériques. Chaque jour, les horaires du flot et du jusant décident des rendez-vous au carrelet ; du cap à suivre par le bac entre les ports de Lamarque et de Blaye. Quand on n’y vient pas aux bonnes heures, ces ports semblent déserts… Et pourquoi un étier aussi reculé que celui du Port-de-Goulée connaît-il une telle activité? Parce que son chenal reste en eaux quelle que soit la marée. À chaque port son caractère. Pour les découvrir, depuis le Verdon, il faut se rendre à Talais puis Saint-Vivien-de-Médoc où commence un réseau de routes côtières. Via Saint-Christoly-Médoc, Saint-Estèphe, Pauillac,Margaux et Macau, elles conduisent à une dizaine de petits ports secrets. Mais le monde du fleuve ne se laisse pas aborder facilement. Il faut être capable d’apprécier la solitude de Port-Lamena et sa guinguette-crêperie perdue au bord d’un canal. Il faut pouvoir passer des heures à larguer puis remonter le filet d’un carrelet. Se sentir bien dans les teintes ocre du fleuve. C’est comme un grand vin de Bordeaux. Pour l’apprécier, il faut apprivoiser des saveurs parfois âpres de prime abord. Mais après qu’on l’a caressé de toutes les muqueuses de la bouche, il se laisse enfin posséder…