Il affleure dans les champs, surgit en sous-bois. On le rencontre sitôt qu’on creuse. C’est parce qu’il est partout à portée de main que les hommes d’ici ont fait du granit le matériau de leurs rêves. Au XIXe siècle, François Michaud, un tailleur de pierre solitaire et fantasque, a sculpté jusqu’à plus soif les maisons de son hameau de Masgot, sur la commune de Fransèches. « Les spécialistes de l’art populaire jugent qu’il a été un des précurseurs du Facteur Cheval ou de l’abbé Fouré, le créateur des rochers sculptés de Rothéneuf », observe Daniel Delprato, maire du village et tailleur de pierre lui-même. À ses côtés, on parcourt les quelques ruelles de Masgot à la recherche des détails sculptés par l’artiste paysan. Ici, une pomme de pin en granit, là le visage d’une femme coiffée. Gardant le potager, un aigle, un blaireau, une sirène.
Des deux maisons que posséda Michaud, la seconde est la plus remarquable. On y reconnaît Napoléon Ier aux côtés d’une femme nue à chapeau, une Ève entourée de deux serpents, des bustes de Jules Grévy et de Marianne, une chimère... Une cinquantaine de sculptures ornent la propriété. Les colonnes torses et la balustrade torsadée font l’admiration de notre cicérone. « Voyez comme la courbe est impeccable. C’était un autodidacte dans un pays de grande tradition de taille de pierre. Il forgeait lui- même ses outils et maîtrisait parfaitement la taille pure. Mais pour la partie artistique, il travaillait sans modèle ni dessin. Tout était dans son cerveau. » François Michaud a aussi signé l’ancienne chanvrière (cochon, serpent enroulé) et le reposoir pour cercueils, situé en forêt. Une balade balisée d’une demi-heure autour du hameau permet de voir l’une des carrières où le tailleur de pierre découpa sans doute les blocs de pierre grenue.
L’épopée des maçons de la Creuse
On leur doit le port de La Rochelle,le Paris haussmannien, le Lyon de Vaïsse, la reconstruction de Reims... dès le Moyen Âge, les habitants de la Marche (devenue la Creuse en 1790) avaient l’habitude de quitter leur région pour travailler sur les chantiers des grandes villes. Mais c’est au XIXe siècle que l’émigration prend une tout autre ampleur. On considère que 70 % de la main-d’œuvre du bâtiment à Paris au XIXe siècle était limousine. Les hommes en âge de travailler partaient, sabots aux pieds, à la fin de l’hiver et revenaient à Noël. Ce fut le cas de Martin Nadaud, dès l’âge de 14 ans... et qui devint député, préfet et un important militant de la cause républicaine et socialiste. C’est à lui que l’on doit le célèbre « Quand le bâtiment va, tout va ! » Sa maison natale à Soubrebost retrace son parcours et s’intéresse à la vie et au travail des maçons de la Creuse.
Tous les matins de Moutier-d’Ahun
Les tailleurs du Moyen Âge avaient aussi de l’imagination. À Ahun, à 6 kilomètres de là, ils ont décoré les chapiteaux d’animaux étranges au chevet de l’église Saint-Sylvain. Le tombeau de saint Sylvain, martyrisé pour avoir voulu évangéliser les Romains, est conservé dans la crypte humide. La tradition du « débredinoire » voulait que le simple d’esprit (le « bredin ») passât sous le tombeau de saint Sylvain pour retrouver la raison ! Pour découvrir le village voisin de Moutier- d’Ahun, mieux vaut emprunter la D13. La vue sur les maisons et le clocher roman, parmi les collines et les prés de la vallée de la Creuse, est une des plus charmantes du département. L’entrée dans le village se fait par le superbe pont de la fin du XIIe siècle. Ses 12 avant et arrière-becs lui permettent de résister depuis son origine à la force de la Creuse. Au passage, le jeu des photographes est de capturer l’image du village depuis le trou de la statue de la Vierge du Millénaire. Carte postale assurée !
La perle de Moutier-d’Ahun se trouve en haut de la rue principale. L’ancien monastère fondé en 997 par les moines bénédictins nous accueille par un porche gothique ouvragé à merveille. Quelques pas plus loin, l’église abbatiale éblouit par la richesse de ses boiseries baroques du XVIIe siècle. À l’époque, l’abbaye était clunisienne. On reconnaît ici le décor du film Tous les Matins du Monde, d’Alain Corneau (1991). Le réalisateur avait l’œil ! La lumière du matin tombe en majesté sur les mille et un détails sculptés dans le chêne et le châtaignier : oiseaux picorant du raisin sur les colonnes torsadées, feuilles de chênes, tête orientale, scènes mythologiques sur les stalles...
Entre le pont et l’abbaye, les maisons basses du village ne manquent pas de charme. L’une d’elles abrite La Bergerie, formidable centre d’art créé par le peintre Jacques Lagrange, et dirigé aujourd’hui par Daniel Aucouturier. « Yves Tanguy, Calder ont été exposés ici, dans cette ancienne étable ! La vallée de la Creuse a indéniablement une vocation touristique. Aubusson, Crozant, ici... » À la belle saison, des concerts de jazz s’ajoutent aux expositions d’art et aux rencontres littéraires de Chaminadour.
Église peinte et château de granit
L’art est décidément partout présent. À 10 kilomètres de là, l’église de Sous-Parsat évoque celle du Menoux (Indre) ou la chapelle de Picasso à Vallauris. Ici, le peintre qui a entièrement couvert les murs, les plafonds et même les vitraux de l’église a pour nom Gabriel Chabrat. Entre 1986 et 1995, les pinceaux de l’artiste ressuscitent la petite église, alors menacée d’abandon. Désormais, des scènes bibliques, à la limite de l’abstraction se succèdent, se rejoignent dans une explosion de couleurs primaires. Il faut quelques secondes pour encaisser ce choc visuel qui ne laisse personne indifférent. « Quel bonheur de pouvoir m’exprimer librement sur d’aussi grandes surfaces ! », se souvient Gabriel Chabrat, qui peint tous les jours dans son atelier au centre du village. « Les visiteurs me font parfois remarquer des détails ou ont des interprétations auxquelles je n’avais pas pensé. »
Il ne faut pas quitter Sous-Parsat sans jeter un œil aux maisons de granit, bâties au XIXe siècle par les maçons creusois de retour chez eux. Les façades symétriques, les corniches en doucine et les bandeaux montrent le savoir-faire des artisans enrichis sur les chantiers des grandes villes.
Ultime étape au château de Villemonteix. Ici, le granit se fait altier. Donjon carré, tours rondes à échauguette et mâchicoulis : nous voici en présence d’un manoir typique du comté de la Marche, zone tampon entre le royaume de France et les possessions du duc d’Aquitaine. Pierre Lajoix, son érudit propriétaire, fait visiter les lieux avec une politesse désuète.
Le châtelain est fier de son piano double Pleyel, dont il raconte le parcours rocambolesque. Presque plus encore que la chapelle au décor peint, les verdures d’Aubusson et les porcelaines de Sèvres du salon XVIIIe siècle. Du chemin de ronde, le regard embrasse toute la campagne environnante, épargnée par le remembrement. Haies, forêts, petites routes... et sous le tapis vert des prés, le granit au cœur tendre de la Creuse.
Zizim, un prince d'Orient en Creuse
À Bourganeuf, la tour Zizim garde le souvenir d’un prince et de sa Cour... Fils de l’empereur ottoman Mehmet II, le prince Djem fut chassé par son frère rival. Il trouva refuge sur l’île de Rhodes, siège des Hospitaliers de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem, dirigés par un certain Pierre d’Aubusson, qui fut prieur à Bourganeuf. Ce dernier fit venir le prince exilé sur ses terres creusoises, soi-disant pour le protéger. La commanderie hospitalière de Bourganeuf, dont une aile est toujours debout, accueillit pendant deux ans le prince enturbanné et sa suite ! Les habitants baptisèrent bientôt le prince Djem « Zizim ». Quelle fut sa vie dans la grosse tour de 33 mètres de haut qu’on lui bâtit au XVe siècle, et qui se visite ? Devenu une monnaie d’échange diplomatique, le prince otage fait l’objet d’une étroite surveillance. Il ne peut pas sortir sans passer par l’enceinte de la commanderie. Son retour en terre musulmane n’aura jamais lieu : après bien des vicissitudes, il meurt à Naples en 1494. Dans les années 1970, des immigrés turcs d’Anatolie vinrent s’établir à Bourganeuf pour exploiter la forêt creusoise au point de former une importante communauté dans le bourg. On imagine leur surprise d’apprendre quel illustre personnage les avait précédés de quelques siècles !