Clermont deviendrait-elle urban style ? Nuançant son profil de ville terne et besogneuse longtemps incarnée par sa pierre noire et ses « bleus » (ouvriers) de Michelin, la capitale auvergnate poursuit une mue qui la voit progressivement glisser dans la catégorie arty. Le lifting s’opère sous le triple effet d’initiatives culturelles multiples, d’un franc dynamisme étudiant et d’un renouveau timide mais réel derrière les fourneaux. Si l’on ajoute les nombreux chantiers de rénovationurbaine et de voirie qui affectent la ville – visiter Clermont-Ferrand durant l’été 2024 permettait de s’en rendre compte… –, alors oui, la citédes Arvernes semble vouloir revêtir un costume légèrement plus pailleté.
Près de 40 000 étudiants
Qui dit « capitale », dit population. 300 000 habitants composent l’agglomération clermontoise, un chiffre en progression constante depuis les années 1980. Parmi eux, 35 000 à 40 000 étudiants, proportion de plus de 10 % qui est souvent un seuil pour passer d’une ville « endormie » à une autre vitaminée. Côté travaux, « l’agglo » est engagée dans le projet InspiRe, refonte profonde des transports urbains (tramways, bus à haut niveau de service…) accompagnée de mobilités douces (piétonnisation, voies cyclables…). Une ville plus jeune et qui peaufine son look. Voilà un terreau propice à l’émancipation du fait culturel et du tourisme !
Mont Clair… Clair Mont
Les personnes tentées par Clermont-Ferrand doivent le savoir. Au patrimoine historique qui draine encore l’essentiel des visiteurs s’ajoute désormais la possibilité de profiter d’animations culturelles riches. Et, tant qu’à faire, de dénicher aussi des restaurants new-look. Mais la ville a d’abord des atouts architecturaux. Rappel historique : Clermont naît autour du Ier siècle avant notre ère. Déjà installés à Gergovie, Corent et Gondole, les Arvernes fondent la ville sur une butte qui est encore, 2 000 ans après, le cœur du centre urbain. Devenue Augustonemetum (le sanctuaire d’Auguste) à l’époque gallo-romaine, elle s’entoure d’une enceinte fortifiée et se pare d’une première cathédrale, au Ve siècle. La cité grossit et voit sa colline affublée,au VIIIe siècle, du nom de Mont Clair. C’est à cause de l’arkose, un grès blond utilisé pour édifier les maisons. Mont Clair… Clair Mont. Voilà une première énigme levée ! Et un fait historique avéré : longtemps, l’arkose sera la pierre utilisée à Clermont, avant qu’au XIIIe siècle ne s’engage la construction de la cathédrale en pierre de Volvic, plus résistante. Le territoire abonde de cette roche volcanique qui va dès lors inonder la ville.
Montferrand, ville « neuve »
Et Ferrand, du coup ? Le nom apparaît au début du XIIe siècle. Quand les comtes, en conflit permanent avec les évêques de Clermont, s’en vont bâtir leur propre cité, Montferrand, à quelques encablures. C’est une ville neuve, au plan en damier, entourée par près de 2 kilomètres de remparts. Elle abrite la cour des aydes (ou des aides), un tribunal ayant compétence sous l’Ancien Régime pour gérer les contentieux d’impôts.En 1630, Louis XIII demande aux deux villes de fusionner. Ainsi naît Clermont-Ferrand, union renforcée par un nouvel édit de Louis XV en 1731. À la fin du XIXe siècle, toute la ville sera entraînée dans le tourbillon lin. Usines et cités ouvrières la colorent d’un même vernis social, même si aujourd’hui on s’affirme encore clermontois ou montferrandais.
Découverte de la cathédrale Notre-Dame-de-l'Assomption
Le Mont Clair (410 mètres), appelé « plateau central », est donc le quartier à visiter en priorité. S’y dresse la cathédrale Notre-Dame-de-l’Assomption, vaisseau noir en trachyandésite (pierre de Volvic) qui mettra plus de six siècles à être terminé. Entamée en 1248, sa construction, interrompue pendant 500 ans, s’achève en 1902 ! Dans les années 1860, Viollet-le-Duc fait élever deux flèches hautes de 96 mètres, visibles de loin, en lieu et place de deux tours romanes démolies en 1851. À cause de sa couleur, les frères Goncourt surnommeront l’édifice « la cathédrale des charbonniers ». Si tous les vitraux du chœur, du XIIIe siècle, sont superbes, il faut aussi apprécier, dans une chapelle à gauche, une fresque représentant les croisades. Et rappeler que c’est lors d’un concile à Clermont, en 1095, en présence des comtes locaux, que le pape Urbain II lança le premier appel à la croisade, qui partit l’année d’après. Sa statue trône sur la place de la Victoire, au pied du flanc droit de la cathédrale, espace de rencontres estudiantines nocturnes grâce aux bars qui l’entourent.
Notre-Dame-du-Port, en grès blond
La balade dans le quartier dévoile d’autres lieux majeurs : le square Olympe de Gouges et sa fontaine d’Amboise, œuvre gothique et Renaissance (XVIe siècle) ; l’hôtel de Ville néoclassique (XIXe siècle) ; plusieurs hôtels particuliers aux façades austères (à Clermont, on cachait sa richesse), rue des Chaussetiers. Le versant Est du plateau central se nomme quartier du Port. Rien à voir avec une origine maritime ou fluviale. Le nom vient du latin portus, utilisé aussi pour désigner un entrepôt demarchandises. Ce quartier bien loti, ancien faubourg annexé, révèle de belles maisons et hôtels particuliers, à l’image de la façade à balustrade sur la place du Terrail, de l’hôtel Martial de Grandseigne et surtout de l’hôtel de Chazerat (XVIIIe siècle), à la splendide cour intérieure ovale (siège du Frac Auvergne).
Par les rues Blaise-Pascal (enfant de Clermont, il est né au pied de la cathédrale, dans une maison aujourd’hui disparue) puis du port, la promenade mène à la basilique Notre-Dame-du-Port (XIIe siècle). C’est une des églises romanes majeures d’Auvergne et un exemple typique de construction en arkose. Le chevet, visible en totalité depuis un belvédère, est un chef-d’œuvre, avec des proportions et une symétrie parfaites.
Place de Jaude
Retour au-devant de la cathédrale et à la rue des Gras. Bordée de restaurants, cette rue touristique est la voie d’accès majeure à la ville haute. Côté ouest, elle s’ouvre sur l’horizon et le profil majestueux du puy de Dôme. Laissant à droite le quartier de bouche clermontois (place Saint-Pierre et sa halle, rue de la Boucherie, place du Marché-aux-Poissons, la rue des Gras conduit dans le Clermont marchand du XXIe siècle. Et donc à la célèbre place de Jaude, autre épicentre de la ville. Immense, piétonnisée, elle est bordée d’immeubles cossus, de l’opéra-théâtre, des Galeries Lafayette et est ornée en son centre de la statue équestre du héros gaulois auvergnat, Vercingétorix. Ne pas manquer d’observer aussi la façade de suie de l’église Saint-Pierre-des-Minimes, caractéristique de l’architecture en pierre de Volvic.
Maisons vigneronnes
Ville à deux têtes, un coup de tramway par l’avenue de la République mène à Montferrand, distante seulement de 3 kilomètres. Changement de décor ! Si la pierre de Volvic est toujours là, le bâti mélange ici architecture noble et « paysanne », avec plusieurs maisons vigneronnes à pans de bois. Étrange impression que de marcher dans cette ville « moderne » enquadrilatère, à l’ambiance presque villageoise. On appréciera le contraste place des Consuls et carrefour des Taules, au croisement des quatre rues principales de Montferrand (rues du Séminaire, des Cordeliers, Jules-Guesde et de la Rodade). Coup d’œil à la halleaux Toiles (1520), jadis plaque tournante du commerce des toiles et des draperies et à l’hôtel d’Albiat, au numéro de la rue Jules-Guesde, à la très belle cour intérieure (demander la clé au barbier qui tient commerce sur la rue).
Fontfreyde, lien entre passé et renouveau culturel
En revenant à Clermont, retour à la rue des Gras, jusqu’à l’hôtel Fontfreyde. Ce riche hôtel particulier du XVIe siècle tisse parfaitement le lien entre le passé historique et la dynamique culturelle de la ville. Depuis 2010, il abrite le Centre photographique, un lieu consacré à la réflexion sur cet art, associé à d’autres disciplines artistiques. « Nous organisons des expositions et disposons d’un fonds issu de résidences de photographes, locaux ou non, qui ont illustré par l’image le territoire de Clermont-Ferrand. Il existe ici un petit écosystème autour de la photo, incarné par le festival biennal Nicéphore + et les Sténopédies », explique François-Nicolas L’Hardy, responsable du site. À voir jusqu’en septembre 2025 dans les salles nobles de cette demeure, l’exposition de Patrick Tournebœuf, photographe des mutations urbaines et paysagères. En résidence ici en 2020, il a travaillé sur le thème de la ville et de ses habitants.
Autre lieu culturel phare de Clermont-Ferrand : La Comédie. Scène nationale dédiée à la création de spectacles vivants, elle dispose de sa salle depuis 2020, l’ancienne gare routière entièrement réhabilitée et agrandie par l’architecte portugais Eduardo Souto de Moura, prix Pritzker 2011 (l’équivalent du Nobel en architecture). L’ex-hall des années 1950, avec fresque murale sculptée et coupole, a étéconservé et abrite l’espace d’accueil et des pas perdus du théâtre. Deux salles modernes ont été construites sur l’ancien parking des bus, dont une de 870 places. À dix minutes à pied de la place de Jaude, desservie par le tramway,« La Comédie est un lieu intergénérationnel, orienté vers la culture contemporaine. Nous avons 6 000 abonnés, une saison qui court de septembre à mi-juin et depuis 2022, le projet POP, temps fort artistique et festif gratuit organisé lors des Journées dupatrimoine, tourné vers la popu lation », témoigne Julien Brunhes, le directeur technique. Avec la Maison de la Culture à côté « et sa production populaire, l’opéra-théâtre et ses propositions classiques et lyriques, la salle du Zénith ainsi que la Coopérative deMai, scène de musiques actuelles, la programmation artis tique de Clermont-Ferrand est riche », ajoute-t-il.
Recolorer la ville
La « Coop », justement. Nous rencontrons Ludovic Lefrançois, coordinateur de la programmation de cette salle ouverte en 2000 dans le quartier du 1er mai, près des installations Michelin, entre Clermont et Mont-ferrand. Un îlot urbain en mutation où se trouve aussi le bâtiment design du siège social de La Montagne, le quotidien régional. Bientôt vingt-cinq ans que ce responsable œuvre à mobiliser les artistes français et étrangers pour qu’ils viennent à Clermont. « Nous avons été pionniers dans pas mal de domaines et un peu fous de proposer au départ une sallede 1 500 places. Mais nous avons gagné une réputation et fait venir Patti Smith, Lou Reed, Iggy Pop, Marianne Faithfull… », énumère Ludovic Lefrançois, qui n’a pas oublié que la salle a été inaugurée par un concert des Rita Mitsouko. Ce lieu « qui accompagne l’époque », dit-il, autour du rock, de la pop et de l’électro, accueille des artistes en résidence (M, Indochine, Juliette Armanet…) et n’oublie pas de valoriser les artistes locaux, parfois sur scène lors des premières parties.
Pop’Art, l’association qui gère le site, est aussi l’organisatrice du Festival Europavox, qui accueille avec ses têtes d’affiche jusqu’à 45 000 personnes, fin juin début juillet. « Clermontois, je suis parti et revenu. Cette ville avait une image noire et ouvrière, avec les bleus de Michelin. Grâce à cette scène, nous avons recoloré la ville », se félicite Ludovic Lefrançois.
Maxence Larivière, l'ambition au piano
Sur une petite place à côté de l’hôtel de Ville, Le Chardonnay est bien placé. Aux beaux jours, la terrasse fait le plein, ambiance bistrot et copains. Aux fourneaux, Maxence Larivière, trentenaire, déjà plus de dix ans d’expérience, dont une chez un étoilé Michelin, à Lyon. En cuisine, il représente la nouvelle génération, celle de ces chefs qui veulent bousculer les codes et dont l’ambition est de voler de leurs propres ailes. « À Clermont, il y a quatre à cinq adresses qui font partie du décor et ne bougeront jamais. Et puis quatre à cinq restaurants comme ici, avec des chefs de 25 à 35 ans. On communique entre nous, on s’échange des recettes », s’anime Maxence. Cuisine moderne et de saison (ris de veau poêlés, queue de lotte snackée…) sont ses mantras. La relève prend le pouvoir.
Bientôt un PIC à Cataroux
La culture à Clermont, c’est aussi Le Lieu-Dit, une scène collaborative regroupant plusieurs acteurs culturels. C’est encore le projet de Pôle d’innovation culturel (PIC) de Cataroux, un ancien site Michelin devant ouvrir en décembre 2025 autour d’une nouvelle scène musicale, d’un food court, d’espaces de travail et de logements. C’est enfin la réhabilitation de l’Hôtel-Dieu, rue Lagarlaye, appelé à devenir en 2026 une très moderne Bibliothèque métropolitaine. Une occasion de plus de cocher Clermont sur son agenda !
Sébastien Rassois, direct à table
Pour lui, seul le terroir compte. Dans la rue des Gras si touristique, Le Devant aurait pu viser une formule tout-venant, s’attacher à la quantité plus qu’à la qualité. Tout en ayant une vision d’entrepreneur, Sébastien Rastoix a pris le parti d’une cuisine traditionnelle : « avec des produits frais et de saison, quasiment tous sourcés en Auvergne ou en France, chez des gens que je connais », dit-il. À la fois en salle et en cuisine, celui qui tient l’adresse à cet endroit depuis 2018 délivre suprêmes de pintade, mignons de cochon ou magrets de canard à prix raisonnables. « J’arrive à concilier prix modérés et qualité car j’achète en direct des pièces de viande entières, porcelets, cuisses de bœuf… que je transforme ensuite en cuisine. » Ce parti pris lui vaut d’attirer autant la clientèle de passage que des étudiants.