Le téléphérique de l’aiguille du Midi est un merveilleux ascenseur vers les sommets. En vingt minutes, il propulse ses passagers dans le royaume de la haute montagne, à 3 842 mètres. À Chamonix, au pied de la remontée mécanique, une certaine fébrilité règne parmi ceux qui s’apprêtent à l’emprunter pour la première fois. Mais nous sommes entre de bonnes mains, accompagnés par Loïc Desage, membre de la Compagnie des guides de Chamonix. L’institution bicentenaire a marqué l’histoire de l’alpinisme et de l’himalayisme avec des figures comme Gaston Rebuffat, Louis Lachenal ou Maurice Herzog. Leurs noms bercent notre ascension dans le téléphérique tandis que l’on s’envole le long des parois rocheuses. Bientôt, les premières cimes apparaissent. Pincement du nez, souffle léger, bouche fermée : on équilibre les pressions avant l’arrivée à la gare de l’aiguille du Midi, antre de roche et de béton.
Dômes immaculés
Un froid mordant nous saisit près de la sortie. « Zéro degré à l’année, en moyenne », assène Loïc alors qu’il nous encorde. Un autre frisson nous gagne, celui de contempler un monde suspendu, de glace et de neige, une mer blanche dont émergent des îlots rocailleux aux murs abrupts. Ses rivages sont sculptés de pics déchiquetés qui portent le nom d’aiguilles. Au sud, le mont Blanc, dôme immaculé, semble presque hospitalier. Au nord, les Drus, l’aiguille Verte et, au nord-est, la herse des Grandes Jorasses. Au loin, la pyramide du Cervin... Une décharge d’adrénaline accompagne nos premiers pas avec l’aiguille du Plan en ligne de mire. La partie la plus escarpée achevée, plus à notre aise, nous prenons le temps de lâcher nos pieds des yeux et de balayer du regard notre itinéraire. En dessous de nous, à main droite : la vallée Blanche, glacier qui s’écoule vers l’est ; plus loin, par-delà les rochers du Gros Rognon, le glacier du Géant, immense rampe matelassée d’un amas de séracs au pied de la pointe Helbronner. Au-dessus de nos têtes, le ballet des nuages qui jouent avec la lumière. Comme le ferait une poursuite dans un théâtre, ils révèlent une arête rocheuse, un col ou une cordée en branle, alignement de petits points noirs se mouvant lentement sur le grand blanc.
Avancée fragile
Nous amorçons notre descente dans la vallée Blanche. Seul le son feutré de nos pas dans la neige vient rompre le silence abyssal. La corde maintient une distance entre chacun de nous, la parole se fait rare. Parfois, des rafales de vent à 80 kilomètres heure griffent la neige et nous canardent violemment de flocons. Seuls volent quelques choucas en escadrille. Le temps d’une pause, on interroge Loïc sur ce paysage titanesque et les risques de s’y aventurer. « Le principal danger d’une randonnée glaciaire, c’est la chute en crevasse, c’est pour cela que l’on s’encorde. La crevasse se forme lorsque le glacier rencontre une rupture de pente, un affleurement rocheux ou toute autre modification du terrain. Une légère dépression, une fissure, une neige de couleur différente peuvent signaler une zone crevassée. Quand on a un doute, on sonde avec le piolet, pour s’assurer qu’il y a suffisamment de neige », explique-t-il. En hiver, sous l’action cumulée de la neige et du vent, les crevasses se remplissent et se bouchent. Elles peuvent former des ponts de neige sur lesquels les marcheurs peuvent évoluer en été, tant que les conditions de neige sont correctes. Plus loin, des ondes ocre semblent avoir sali le glacier. « C’est du sable du Sahara délesté par le vent du Sud cet hiver », éclaire notre guide.
Sur les hautes marches du massif
Emportés par la poésie de la rencontre entre les éléments, nous atteignons le col du Grand Rognon, un ressaut entre deux sommets au relief de sabre : le Grand Rognon à notre gauche et la pointe Lachenal à notre droite. « Au-delà de cette dernière, il y a le mont Blanc du Tacul, le mont Maudit puis le mont Blanc. C’est la voie des trois monts, un des accès au sommet de l’Europe occidentale », explique Loïc. Dans la direction opposée, au nord- ouest, une myriade de pointes rocheuses que nous n’avions pas encore détaillée happe notre regard. La crête des Périades, 3 549 mètres au plus haut, aligne avec élégance treize flèches devant la dent du Géant et les Grandes Jorasses. Au col, nous avons quitté la vallée Blanche pour nous engager sur ce gigantesque glacier qui alimente la mer de Glace. Après une descente facile, nous amorçons la montée en crampons. Les cathédrales blanches sont notre Graal. Des entailles géantes fracturent la surface et laissent entrevoir des entrailles givrées, reflets bleutés, formes aiguisées, couches empilées. Des abîmes sans fin qui donnent le vertige. « Certaines crevasses atteignent 40 mètres, précise Loïc. Les couches alternent des bandes claires et sombres qui correspondent à de la glace pure et sale. Chaque couple correspond à une année. » Fiers d’avoir entrevu ces gouffres, nous devons rebrousser chemin pour rejoindre le refuge des Cosmiques. Le souffle court, on ressent le manque d’oxygène... et la plénitude d’avoir foulé ces grands espaces de solitude au plus près du ciel.