Partage de eaux
De longs herbiers ondoient avec grâce dans l’un des grands rubans liquides qui traversent la cité. Quai Frédéric-Mistral, un bras de la Sorgue flatte notre regard et distille une fraîcheur revigorante dans l’été naissant. Plus loin, l’eau bruisse sur un des seuils du bassin Bouïgas où la rivière venue de l’est se sépare en trois bras.
Il faut jeter un œil à une carte pour comprendre la géographie de l’eau à L’Isle-sur-la-Sorgue : une île formée par deux bras de la Sorgue et coupée en deux par le canal de l’Arquet, puis d’autres canaux au sud. « C’est l’aménagement de la rivière qui a donné naissance à la ville au début du XI e siècle, éclaire Florence Bombanel, historienne et médiatrice au sein du service patrimoine de la municipalité. La force motrice de l’eau alimente alors des moulins et permet de moudre du blé, de carder et de fouler la laine, de broyerdu gypse… L’eau très pure est aussi utilisée dans l’industrie lainière pour laver les toisons. » Au XIXe siècle, on dénombre jusqu’à 70 roues à aubes. Une dizaine jalonne encore certains axes, en particulier rue Théophile-Jean ou sur les quais du bras sud de la Sorgue. Dans la douce litanie de l’écoulement de l’eau sur les pales, la mémoire de la ville se fait entendre.
Folies architecturales
Témoin de la prospérité économique passée, le château Dumas, actuel siège local de la Caisse d’Épargne, impose son style. À la fin du XIXe siècle, en plein âge d’or industriel, le propriétaire de l’usine de plâtre voisine fait bâtir cette petite folie architecturale avec loggia italienne et riches ornements. Avec son jardin en forme de proue, elle semble fendre la rivière scandée de lavoirs qui servent désormais de perchoirs aux canards.
Plus loin, au cœur de l’île dessinée par les canaux, la collégiale Notre-Dame-des-Anges abrite derrière sa façade austère un témoignage du rôle fondateur du cours d’eau. Son intérieur baroque, foisonnement d’angelots et de décors dorés plutôt rare dans la région, enchâsse la statue de Notre-Dame de la Sorguette.
La confrérie des Pescaïre Lilen latransporte chaque troisième dimanche de juillet en procession. Au XVIe siècle, cette association rassemblait les pêcheurs l’Islois qui avaient le monopole des prélèvements devant ceux du village du Thor ou d’autres sites riverains. Leur embarcation ? Le nègo chin, cette barque à fond plat que l’on voit encore flotter sur les canaux. Dans son atelier tout proche, Alain Pretot vient d’achever la construction de l’une d’elles, en épicéa, au terme de trente heures de travail. « On navigue à la perche, en poussant depuis le fond de l’eau », confie-t-il.
Tableau impressionniste
Pour une démonstration, le sociétaire des Pescaïre Lilen nous accueille au cabanon de l’association, près du site du Partage des eaux où la Sorgue se sépare en deux bras en amont de la ville. Un véritable tableau impressionniste avec ses arbres qui penchent leurs ramages sur l’eau émeraude. On y apprend que la source karstique de la rivière, à Fontaine-de-Vaucluse, est la plus grande de France par son débit. Largement aménagée par l’homme au fil des siècles, la Sorgue a été transformée en un vaste réseau de cours d’eau, de canaux, de fossés, d’une longueur de 500 kilomètres. « Les eaux fraîches et limpides ainsi que les rives abritent une riche biodiversité. Au milieu d’une Provence aride, une rivière exceptionnelle coule toute l’année. Nous sommes des riverains du sec et de l’humide », résume François Arnaud, président de la confrérie, conscient de vivre près d’un trésor.
Jean-Louis Brun, l'art de parer les étoffes
Héritière de l’activité textile de la ville, la manufacture Brun de Vian-Tiran emploie une cinquantaine de personnes. «Au début du XIX e siècle, mes ancêtres ont installé sur la Sorgue un moulin à foulon pour feutrer la laine en utilisant la force hydraulique. En Provence, on appelle ces moulins des “paradous”. Les générations suivantes ont étendu leur savoir-faire à toutes les étapes de la fabrication », explique Jean-Louis Brun, codirecteur – avec son père Pierre –de cette entreprise familiale qui brille dans l’art de parer les étoffes nobles. Mohair, cachemire, mérinos… les fibres les plus précieuses sont sélectionnées chez des éleveurs des contreforts des Cévennes et de la plaine de La Crau. « La raceMérinos d’Arles produit la laine la plus fine d’Europe », insiste-t-il. Et la place de l’eau dans la fabrication ? « Elle n’intervient plus comme force motrice mais comme adjuvant. On feutre l’étoffe en la mouillant. » Prisés des esthètes et des décorateurs d’intérieur, les tissus d’ameublement Brun de Vian-Tiran habillent désormais les résidences privées et les hôtels de luxe. Pour les curieux, l’entreprise bicentenaire accueille également un musée sensoriel pour tout savoir du métier de manufacturier.