Regardez cette Sainte-Victoire. Quel élan, quelle soif impérieuse du soleil, et quelle mélancolie, le soir, quand toute cette pesanteur retombe… Elle participe toute bleutée à la respiration ambiante de l’air… » Les propos de Cézanne résonnent dans nos têtes alors que la montagne surgit au détour d’un virage de la route du Tholonet, donnant l’impression de flotter au-dessus des frondaisons. Une déferlante de pierre qui semble vouloir crever le ciel et imposer sa puissance minérale. Nul doute qu’elle ait inspiré le père de la modernité avec ses formes géométriques, ses renflements et ses dépressions qui se dévoilent tout le long du versant méridional lorsqu’on poursuit vers l’est, parmi les terres rouges, en direction de Puyloubier. Paul Cézanne a longtemps emprunté la route du Tholonet.
À partir de 1887, il loue une remise à château Noir, une demeure dans les sous-bois près de ce joli village. Avec sa grande bastide jaune et son allée de platanes centenaires, le Tholonet est un bon point de départ pour cheminer près du motif cher à Cézanne. Derrière la glorieuse demeure (qui héberge la Société du Canal de Provence), un chemin frangé de pins grimpe à travers un moutonnement de rochers calcaires. L’immersion dans les paysages cézanniens commence. Un peu plus loin, le sentier débouche sur un belvédère dominant le lac Zola enchâssé dans une forêt de chênes verts et de genévriers. Le petit plan d’eau dessiné par le barrage conçu par le père d’Émile Zola figure sur un tableau de Cézanne. L’écrivain et le peintre en herbe nouent une relation d’amitié sur les bancs du collège Bourbon.
Chamois et œufs de dinosaures
La préservation du paysage cézannien est à l’origine de la création du Grand Site Concors Sainte-Victoire. En 1989, un incendieravage quelque 5 000 hectares sur le versant sud de la montagne et provoque un profond émoi. Au-delà de la prévention des feux deforêt, Concors Sainte-Victoire se transforme en un parc naturaliste à la biodiversité incomparable. Depuis quelques années, le site amême vu sa population de mouflons à manchette et de chamois augmenter. Il abrite également des œufs de dinosaures, pondus voilàplus de 70 millions d’années.
Peinture grandeur nature
La passion de Cézanne pour Sainte-Victoire s’enracine dans l’adolescence alors qu’il arpente les sentiers sauvages autour de la montagne avec ses camarades. Avec eux, il adopte comme refuge occasionnel un bastidon sur le plateau de Bibémus. Il le louera plus tard pour profiter des alentours et de ses vues spectaculaires sur le profil angulaire de Sainte-Victoire. Le sentier nous hisse sur ce plateau au panorama et au décor fascinants. D’anciennes carrières, déjà exploitées par les Romains, ont servi à façonner les plus beaux hôtels particuliers de la ville.
La pierre est rousse et jamais aussi belle que lorsque ruisselle sur elle la lumière du Midi. Uniquement accessibles dans le cadre d’une visite guidée, les carrières de Bibémus, abandonnées à la fin du XVIIIe siècle, ont ce parfum romantique qui fascine les artistes de cette époque. Immenses fronts de taille striés par les coups de pics des carriers, arêtes vives, ocre flamboyant : la géométrie et la couleur qui ont séduit Cézanne accrochent toujours le regard. Il peint onze huiles et seize aquarelles dans ce chaos de pierre. Frappantes, des reproductions sur plaque de lave émaillée montrent combien certains motifs sont encore identifiables. Mieux, on trouve dans cette carrière retournée à l’état sauvage la palette chère à Cézanne : ocre de la roche, vert profond des arbres, bleu du ciel provençal. Les formes angulaires dans la composition des tableaux annoncent aussi le cubisme. Picasso suivra à la lettre la leçon de géométrie des volumes de Cézanne, admiré mais jamais rencontré. En 1958, le peintre espagnol lance à son marchand d’art : « J’ai acheté la Sainte-Victoire de Cézanne. » « Laquelle ? », l’interroge son galeriste songeant à un tableau. « L’original », répond Picasso, tout juste acquéreur du château de Vauvenargues et de ses 1 100 hectares situés sur le versant nord de la montagne.