La vue sur la mer du Nord depuis la plage de Zuydcoote, à dix minutes de Dunkerque, est à couper le souffle. L'air iodé remplit les poumons, les coquillages craquent sous les sandales et la voix de Bruno Pruvost nous ramène en mai 1940, à l'heure de l'opération Dynamo, « la plus grande évacuation militaire de l'histoire », souffle le bénévole de l’association Zuydcoote Terre d’Histoire. « Deux cents bateaux reposent dans les fonds, pas loin. » Grâce aux photos d’archives, le squelette fantomatique de l’épave du Crested Eagle, bateau de croisière de 91 mètres, reprend vie. Parti de Dunkerque, torpillé, il s’est échoué en flammes sur la plage de Zuydcoote. « Trois cents hommes y ont laissé la vie. Un cimetière qui mérite le respect. » Une colonie de moules y a élu domicile pour le bonheur des locaux. Au large, un pêcheur de crevettes grises est suivi de près par unenuée de goélands. La vie a repris ses droits.
Cernées par les Allemands, avec pour seule échappatoire la mer, les troupes britanniques et françaises se retrouvent coincées dans la poche de Dunkerque et tentent de passer la Manche dès le 26 mai 1940 pour rejoindre l’Angleterre. Destroyers, péniches, yachts (même celui de Churchill), ferries à aubes, chalutiers, barques… tout ce qui peut flotter est mobilisé par la Royal Navy. Soit une armada de « little ships » qui louvoie sur trois routes maritimes en tentant d’éviter mines, bombes et obus. Au matin du 4 juin, un peu plus de 338 000 hommes ont réussi à passer, laissant derrière eux de nombreux camarades morts au combat, en mer ou faits prisonniers. Environ un tiers des survivants embarqués sont français. Ils reviendront très vite sur le continent se battre jusqu’à l’Armistice.
Dynamique Dynamo Tour
Quai de Leith, à Dunkerque. « En quatre allers-retours sous les bombes, ce bateau a sauvé 1 673 soldats », pointe du doigt Emmanuel Clermont, guide à l’office de tourisme de Dunkerque. Le Princess Elizabeth, valeureux ferry classé monument historique, coule une retraite paisible en tant que restaurant. On part à vélo pour un « Dynamo Tour », visite guidée sur les traces de l’opération militaire. « Dunkerque, le blockbuster de Nolan, a amené des touristes du monde entier », confirme notre guide. En témoigne la fréquentation du musée Dunkerque 1940, multipliée par cinq. Photos d’époques, maquettes et reconstitutions en costume racontent ces neuf jours et neuf nuits d’enfer. On longe le canal exutoire pour rejoindre la jetée Est : « Regardez, on voit encore les épaves de la Fenella et du Jaguar. » Direction Malo-les-Bains par la digue en passant devant le Mémorial des Alliés, réalisé avec des pavés provenant des quais du port détruit. « Les soldats ont marché dessus », s’émeut Emmanuel. On trouve encore des stigmates de la guerre. Sous le Grand Hôtel Radisson Blu, par exemple, « on a découvert un blockhaus au niveau des fondations ».
Sept kilomètres de digue-promenade, avec vue sur mer. On passe de Dunkerque à Malo en pédalant le nez au vent dans les odeurs sucrées de beignets et de glaces. Avec ses cabines et ses bars de plage, Malo-les-Bains a le goût des vacances. Comme beaucoup de stations balnéaires du nord de la France, elle s’est construite sur les dunes, en 1872. Les plus anciennes villas datant de 1880 ont été détruites pendant la guerre. « Il en reste une, la villa des Flots, attribuée à Charles Garnier, architecte de l’Opéra de Paris », précise notre guide. Puis voilà la villa Mon Plaisir avec sa façade en « pas de moineaux » ; la villa les Sourires, avec ses trois bâtisses et sa tourelle d’angle ; ou encore la villa Quo Vadis aux lignes très Art nouveau. Si la rue Belle-Rade vous est familière, c’est que vous êtes cinéphile. C’est ici qu’ont été tournés les premiers plans du film Dunkerque. Un dernier coup de cœur ? La villa Ringot, rue Gustave-Lemaire, porte le nom du sculpteur qui y habitait. « Certains y voient une touche de Gaudi… » Ce que l’on y voit surtout, ce sont ces splendides allégories de pierre, figurant le jour et la nuit.
Dunkerque ouvre les portes d’une véritable pépite, les Dunes de Flandre, ces douces collines de sable aux courbes voluptueuses. Sur 15 kilomètres de plage et plus de 1 000 hectares d’espaces préservés, cet écosystème unique au monde est en voie d’intégrer le réseau des Grands Sites de France. « C’est l’un des rares endroits en Europe où des espèces végétales des côtes rocheuses du Danemark voisinent avec celles des calanques de Marseille », s’émerveille Bart Bollengier, écologue et chargé de mission biodiversité au centre permanent d’initiatives pour l’environnement (CPIE) Flandre maritime.
Surprenant fort des dunes
À Leffrinckoucke, la vue est époustouflante au sommet de cet édifice militaire construit par le général Séré de Rivières au XIXe siècle. D’un côté, les Dunes de Flandre ; de l’autre, le beffroi de l’hôtel de ville de Dunkerque. On comprend vite pourquoi le fort été intégré au mur de l’Atlantique durant la Seconde Guerre mondiale. « C’était un centre de tri et de regroupement pendant l’opération Dynamo, raconte Lily Soki, notre guide. Deux cents soldats français y ont été tués par un bombardement, d’où la présence du cimetière à côté. » Insolite, la visite se déroule à l’extérieur au fil des ouvrages typiques d’une fortification, mais aussi dans des salle muséographiques ultra-modernes et bien pensées. Autre curiosité, le théâtre, niché dans l’ancienne poudrière. « Cet espace, aménagé par les Allemands, a été restauré à l’identique. Nous y montons de nombreux spectacles. » À l’arrière de la scène, une fresque illustre une scène du film Metropolis (1927), de Fritz Lang. Une renaissance presque futuriste.
Paysage spectaculaire
Depuis la dune Marchand à Zuydcoote, seule réserve naturelle nationale du Nord, un chemin de randonnée trace la voie d’un autre monde, spectaculaire, entre le bruit des rouleaux de la mer et le silence des sables. Vingt hectares de dunes embryonnaires, blanches, grises, arbustives et boisées et de « pannes » – des zones humides – s’étalent tel un monde désertique où la vie est partout. Le chant d’un pouillot véloce fait écho au croassement d’un crapaud calamite, tandis que le jaune éclatant du séneçon du Cap, arrivé d’Afrique dans des ballots de laine, se mêle aux teintes vives de la violette de Curtis. « Les dunes de Flandre sont un trésor, né il y a dix mille ans, fragile et pourtant résilient. »
Longe-côte, des marcheurs des mers
La règle de base, c’est de respecter le BNI, le « bon niveau d’immersion ». « Jamais en dessous du nombril, jamais au-dessus de la poitrine », explique Thomas Wallyn au groupe rassemblé sur la plage de Zuydcoote. Équipés de combinaisons et de chaussons, on entre dans une mer d’huile, pas un souffle de vent. Des conditions idéales pour une initiation sans pagaie avec l’inventeur dunkerquois du longe-côte, cette discipline sportive reconnue par la Fédération française de randonnée pédestre depuis 2006. « Attaque, appui,dégagé, retour. Il faut avancer avec votre main gauche opposée au pied droit. Et limitez les écarts entre vous. Allez, on accélère ! » On suit à la lettre les recommandations de cet ancien entraîneur d’aviron. Portés par l’eau, on ressent une osmose totale avec la nature: « On voit le littoral autrement, et on s’amuse en groupe. Ce sport véhicule de belles valeurs de solidarité. Il est aussi excellent pour la santé, grâce à l’air marin, aux ions négatifs et à l’iode. » Né à Dunkerque, le longe-côte est pratiqué par plus de 16500 adhérents en France et a déjà conquis l’Espagne, la Tunisie et le Maroc.