Franck Thilliez, encré dans le Nord
Paru en 2015, Pandemia commence par la découverte de plusieurs cygnes morts dans le parc du Marquenterre. « C’est vrai que c’est un début très Hauts-de-France pour une épidémie mondiale », admet son prolifique auteur qui a fait de la région l’échiquier de ses noires intrigues. « Ce territoire, d’adoption pour moi car je suis né à Annecy, a tout de suite été une source d’inspiration. Qu’il s’agisse du cordon littoral battu par les vents ou de la banlieue lilloise et son million d’habitants. » Un an plus tôt, Angor emmenait ainsi ses lecteurs dans les locaux de l’état-major de la gendarmerie nationale à Villeneuve-d’Ascq.
En 2018, retour à la solitude. Ambleteuse, bourg cotillon de la Côte d’Opale connue pour son fort Vauban, devient le cœur du Manuscrit inachevé. « Mais le plus régional de mes romans reste la Chambre des morts, souligne ce grand admirateur de Stephen King. Le Nord y apparaît dans toute sa diversité paysagère, avec ses contrastes saisissants. Le noir, le vert, le bleu, le gris, c’est ce que j’aime ici. » Dans cet opus qui le propulse sur le devant dela scène en 2005, on balance un corps dans les marais audomarois, on enterre des billets à l’ombre des terrils jumeaux de Loos-en-Gohelle et on suit l’inspectrice Lucie Hennebelle, à Dunkerque. Un secteur que l’auteur connaît bien pour avoir été informaticien chez ArcelorMittal dans une vie antérieure. « Ce qui est frappant là-bas, ce sont les usines qui s’étendent à l’infini, avec parfois d’immenses flammes qui crachent. » Vision d’enfer ? « Non, c’est la réalité », rétorque-t-il.
Car l’homme aime son pays et ne veut pas le trahir. Il passe son enfance à Bully-les-Mines puis s’installe à Mazingarbe, toujours dans le bassin minier, avant de rejoindre la périphérie de Lille. « Je suis un pur produit du Nord. Mon grand-père maternel fabriquait le pain des mineurs et mon grand-père paternel était métallurgiste », poursuit le maître du polar qui a le béguin pour Berck-sur-Mer. Et il estcomment le gars du Nord ? « Droit, travailleur, simple,tenace. » Un peu à l’image de son commissaire Franck Sharko qui se dévoile enfin dans un très angoissant 1991, écrit en plein covid. « Ça peut paraître étrange mais le fait d’être assigné à résidence plusieurs mois m’a libéré. » Comme quoi, la crise de la quarantaine n’est pas une fatalité.
Virginie Dubois-Dhorne, odeurs de sainteté
Derrière la porte blindée dénuée de toute inscription dort une constellation de mimolettes en cours de bonification, un véritable trésor vivant. « Quand il faut en brosser des centaines, je garantis que c’est inutile d’aller à la salle de sport ! » Sourire intelligent, regard vif, Virginie Dubois-Dhorne bénit l’ancienne poudrière Vauban qui lui sert de cave d’affinage 100 % naturelle. « Regardez, il y a comme de la poésie dans la confection de fromages, non ? », questionne l’ex-doctorante en littérature allemande avant de refaire surface au pied de la citadelle d’Arras. Il y a vingt ans, au grand désespoir de ses proches, la brillante étudiante abandonne sa thèse pour le monde des bactéries.
« À l’époque, je n’aimais rien à part l’appenzeller. Aujourd’hui, j’aime tout, sauf la boulette d’Avesnes, tout en bas du Nord », précise Virginie Dubois-Dhorne qui, sans le vouloir, nous rappelle que la géographie des fromages n’est pas un mythe. Dôme de Boulogne, vieux-Lille, cœur d’Arras, boulet de Cassel, sans oublier l’indétrônable maroilles,« le seul AOP des Hauts- de-France sur les 600 fromages que compte la région ». Quand elle décroche son titre de championne du monde en 2021 grâce à l’association roquefort/zeste de citron jaune/algue, l’affineuse n’a dès lors qu’un objectif, celui de défendre les appellations moins courues comme le neufchâtel ou le rollot en les plaçant au début et non plus à la fin du repas.
Exit le plateau expéditif. « Un fromage se savoure comme un bon vin. Il y a de la longueur en bouche, une complexité de saveurs. » Et le terroir appelle le terroir. « Je ne vois pas de meilleure association qu’un morceau de brique des Flandres avec une bière 3 Monts. » Mais ce soir, Virginie est fatiguée. Alors ce sera un bout de bergues plein de tendresse.
Florent Ladeyn, le Flamand ose
Ne cherchez pas, il n’y en a pas. Il n’y en aura jamais d’ailleurs. Non pas qu’il ne l’aime pas, mais pour Florent Ladeyn, le « café n’a vraiment rien de local ». Lachicorée en revanche… Celle qu’il vous apporte en fin de repas, la Lutun d’Oye-Plage, pousse à califourchon entre le Nord et le Pas-de-Calais. « Quand j’étais petit, je participais à la Nuit des fraudeurs, près du mont Noir. Ce jeu grandeur nature consistait à tenter de passer la frontière avec du tabac, du sucre, de la farine et de la chicorée. Le tout sans se faire prendre par les douaniers. D’autres faisaient de même de l’autre côté de la frontière. On est pareil avec les Belges. La seule notion de territoire qui vaille est celle du terroir », se souvient le chef. Ce qu’il y a de rassurant chez Florent Ladeyn, c’est qu’il parle avec le ventre. La bière ? « J’adore. Mais sans les crafts, ces petites brasseries artisanales de la côte est des États-Unis, la région n’en serait pas là. »
Aujourd’hui à la tête de plusieurs « adresses » – il tient à ce terme –, le porte-drapeau du locavorisme régional qui préférera « toujours les crevettes grises au homard et le carrelet au turbot » mène une croisade contre le non-sens. Le Flamand ose « On a la terre la plus fertile de France, pourquoi aller chercher ailleurs ? On a tous les légumes, toutes les viandes, tous les poissons. On a même du gingembre à Ypres, en Flandre belge. » Florent Ladeyn est pragmatique. Quand il crée un atelier de production pour mutualiser les approvisionnements de son entreprise florissante qui emploie une centaine de personnes, il le fait à proximité de son Auberge du Vert Mont, à Boeschepe (France). Précisément dans une ancienne usine de tissage de sacs de pommes de terre en toile de jute. « C’est tellement plus logique de sauver un bâtiment qui a une âme.» Autre adage, ne jamais voyager à vide. « Aujourd’hui, je file au Klok, mon dernier restaurant à Bruxelles. J’ai dans le coffre des kilos de volailles de Morbecque (France) et les premières cerises de Poperinge (Belgique) », dit-il. Demain, il sera au Bloempot à Lille. Ou au Bierbuik, à Béthune. À moins qu’il ne se décoiffe barbe et crinière le long de la dune Marchand, à Leffrinckoucke. Un lieu qu’il apprécie tout particulièrement.
Hélène Duret, dans le grand bain
« Le Nord a été un coup de foudre. Un peu comme dans Bienvenue chez les Ch’tis, j’ai pleuré en arrivant. Mais si je devais repartir, ce serait pareil. » Heureusement, Hélène Duret n’est pas prête à plier bagage. Et pour cause,elle vient tout juste d’être nommée à la tête de la Piscine, à Roubaix. Un lieu qui compte parmi les plus « emblématiques de la région », dixit l’ex-directrice adjointe du musée des Beaux-Arts de Valenciennes. Ne serait-ce que parce qu’il « s’intègre pleinement dans un des quartiers les plus populaires de la ville ». Pour la jeune trentenaire native de Lyon qui a fait son stage de fin d’études au LaM de Villeneuve-d’Ascq, on perçoit une filiation invisible avec les Hauts-de-France. « J’aime les frites, la bière, les estaminets et surtout le folklore local, notamment les harmonies municipales très présentes dans le bassin minier. »
Pour les fêtes de la Sainte-Barbe en décembre 2023, elle était au pied du chevalement Saint-Amé de Liévin pour vibrer au son des percussions des Tambours du Bronx. Hélène Duret ne cache pas son faible pour ces sites qui ont survécu à une mort programmée. « Je suis allée à la fosse du 9-9bis, à Oignies, où a fermé le dernier puits de mine régional en 1990. Aujourd’hui, c’est un lieu dédié à la musique. » À Roubaix, si la Piscine affiche un taux de fréquentation record sans parler des retours dithyrambiques, la réflexion sur de nouveaux projets continue.
Son rêve ? « Créer une salle dont les œuvres seraient toutes à hauteur d’enfant. Car si un petit s’ennuie dans un musée, c’est qu’il ne voit rien sinon des reflets. » De l’audace, voilà ce dont a encore besoin la Piscine. Encore, « car pour décider de mettre des statues en plâtre autour d’un bassin et que vingt-cinq ans plus tard rien n’a été dégradé, il en a fallu de l’audace ! On peut même parler d’un coup de génie de la part de Bruno Gaudichon, mon prédécesseur. »
Dominique et Loïse Martens, pleins feux sur la Picardie
Dans la nuit du 25 au 26 juin 2005, quelque 2 000 accessoires (costumes, véhicules, matériels) partent en fumée. Un coup du sort à sept semaines de la première représentation du Souffle de la Terre. Mais Dominique Martens n’a pas le temps d’accuser le coup que déjà les 650 bénévoles remuent ciel et terre pour assurer le son et lumière. « C’est ça, les Picards. Un peuple de taiseux capables de s’unir pour faire des miracles. » Près de vingt ans après l’incendie, le spectacle continue d’enflammer la discrète ville d’Ailly-sur-Noye, au sud d’Amiens. « La barre du millionième spectateur sera franchie cette année », confie le metteur en scène qui, depuis quelques saisons, passe doucement le témoin à sa fille Loïse. Notamment derrière les remparts de Montreuil-sur-Mer, dans le Pas-de-Calais voisin. Après y avoir tenu seul pendant un quart de siècle les rênes des Misérables, Dominique a décidé de faire appel à l’esprit créatif de Loïse. En 2023, c’est donc ensemble qu’ils écrivent une nouvelle adaptation du roman de Victor Hugo inspirée des 22 000 lettres écrites par Juliette Drouet à son amant. Les répétitions, épiques, se résument à « moi au micro, à courir dans tous les sens sous la pluie », sourit Loïse. Son père, jamais bien loin, n’a pas de mot pour saluer le dévouement des 450 bénévoles « qui décalent leurs vacances d’été pour faire plaisir aux autres ».
Face à tant de générosité, le duo met les bouchées doubles. Avec un défi gigantesque : « Il faut que notre imagination soit réaliste sur le terrain. Alors, on se documente au maximum », soulignent-ils. À Crèvecœur-le-Grand dans l’Oise, Dominique se renseigne sur Guillaume Gouffier de Bonnivet – un proche de François Ier – pour écrire Une histoire de fou. Un dîner-spectacle intimiste joué huit fois. Loïse se charge de la mise en scène et des répétitions. Pour Cygnes des temps, à Péronne dans la Somme, Dominique imagine une partie d’échecs entre Louis XI et Charles le Téméraire. « Je peux faire un spectacle vivant sur un parking de supermarché si l’histoire est cohérente », plaisante le scénariste. « Ça tient sans doute au fait que je suis un homme d’images, pas un spécialiste de la reconstitution historique. Je veux seulement émouvoir. Sans quoi, c’est raté », conclut-il.