Des peintres amateurs ont posé leur chevalet dans les jardins de Saint-Paul-de-Mausole. Devant les cordons pommelés d’une parcelle de lavandins, ils scrutent les volumes des touffes, observent les nuances de mauve, songent à la perspective dessinée. Avant eux, Vincent Van Gogh a réalisé certaines de ses plus belles œuvres dans ce lieu aux portes de Saint-Rémy-de-Provence. Il a capturé sur sa toile les foisonnements d’iris, les grands pins aux troncs ocre, le ciel étoilé… En mai 1889, il décide de quitter Arles après s’être coupé l’oreille, pour se faire interner à l’asile Saint-Paul-de-Mausole. Lors de son séjour d’un an dans l’ancien monastère, il va peindre près de 150 huiles. Les champs de blé doré couché par le vent, les silhouettes tortueuses des cyprès et des oliviers, les délicats festons de pierre du massif des Alpilles qui ont pris vie sous son pinceau sont toujours là. Et ce sont eux que les peintres et visiteurs épris de beauté viennent chercher à Saint-Rémy. « La Provence occupe une place à part sur le chemin de l’histoire de l’art. Cézanne, Van Gogh, Picasso, Matisse… Ils sont tous venus dans le sud de la France. À Saint-Rémy, l’émotion est la plus forte car Van Gogh a choisi l’isolement, et les paysages sont restés intacts et puissants. La connexion est vraie », confie, palette à la main, Julie Snyder qui anime des ateliers de peinture itinérants en Provence pour une clientèle américaine.
Une rénovation réussie
Cette « connexion » est renforcée depuis l’été 2024 par une nouvelle mise en scène, très réussie, des intérieurs de l’asile Saint-Paul-de-Mausole. « Nous avons souhaité meubler le bâtiment tel qu’il était au moment de l’internement de Van Gogh », confie le docteur Jean-Marc Boulon, responsable du centre culturel et directeur médical de la maison de santé Saint-Paul, établissement psychiatrique de court séjour réservé aux femmes.
L’ancien monastère continue d’être un refuge pour les personnes souffrant de maladie mentale, selon le psychiatre. Très investi dans la rénovation du centre culturel, ce dernier a écumé les brocantes et les ventes aux enchères pour retrouver du mobilier proche de l’original. Des Saint-Rémois ont aussi offert des objets. Le résultat est sidérant de vérité, alors que jusqu’à présent seule la chambre du peintre était aménagée. On découvre désormais le dortoir avec des lits à baldaquins en bois sombre et la chambre du Dr Schweitzer et de sa femme, prisonniers politiques internés en 1918 quand l’institution avait été transformée en camp.
Un long couloir avec les trousseaux des vêtements des internés mène jusqu’à la chambrere constituée de Van Gogh, aux murs verdâtres. Sa fenêtre barrée d’une grille enfer ouvre sur le jardin aux lavandins occupé autrefois par un champ de blé qui inspira plusieurs tableaux à l’artiste. « Le docteurPeyron, qui a pris en charge Van Gogh, était précurseur dans l’art-thérapie », souligne le psychiatrequi coordonne l’associationValetudo dont les ateliers et la galerie ouvrent sur le cloîtreroman du monastère. « La culture et l’art participent à la revalorisation narcissique du patient et à la restitution du lien social », souligne le docteur Boulon, fier d’avoir vu certaines œuvres de ses patientes récemment présentées à la National Gallery de Londres.
Art de vivre à la provençale
Les toiles de Van Gogh ne sont pas les seules à exalter les paysages. Dominée par les reliefs tourmentés des Alpilles, la ville de Saint-Rémy rassemble tous les éléments de la carte postale. Ruelles bordées de maisons en pierre claire soulignées de volets colorées, places aux fraîches fontaines, oratoires agrippés aux angles de rues. Le mercredi, jour de marché, avec ses étals maraîchers et ses artisans gouailleurs, Saint-Rémy fait rayonner l’art de vivre provençal. La ville est aussi l’emblème d’une Provence chic et décontractée. Elle cultive une forme d’élégance avec des boutiques aux vitrines léchées, des restaurants étoilés, des galeries d’art.
Un centre-ville d'antan, inspirant
La richesse de la ville est cependant ancienne comme en attestent les hôtels particuliers du vieux centre en forme d’écusson, autrefois protégé de remparts. « Il y a toujours eu une élite culturelle à Saint-Rémy liée à la présence des monuments antiques au sud de la ville. À partir du XVI e siècle, l’arc de triomphe et le mausolée romains ont attiré les érudits et les voyageurs. Le “retour à l’Antique” explique aussi la présence d’une école de latinité à Saint-Rémy qui formait le gratin local », éclaire Jean-Marie Chalançon, président d’honneur de la Société d’histoire et d’archéologie de Saint-Rémy.
Du Moyen Âge jusqu’à la Révolution française, la commune a connu pas moins de quatorze seigneuries. « Elles vont assainir les zones marécageuses qui permettront la culture du chardon cardère (utilisé pour le garnissage de la laine) et des graines pour semence qui assureront longtemps la prospérité de la ville », poursuit le spécialiste. Les noms de ces familles seigneuriales sont toujours gravés sur les hautes façades des hôtels particuliers.
Visite de trésors séculaires
Place Favier, des décors inspirés de l’Antiquité ornent la façade en pierre rousse de l’hôtel Mistral de Mondragon qui abrite le musée des Alpilles. Un peu plus loin, l’hôtel de Sade, largement remanié depuis le XVIe siècle, illustre la puissance de cette grande famille avec ses volumes généreux et ses larges fenêtres à meneaux. L’édifice héberge aussi les collections du site archéologique de Glanum, prouvant là encore combien le patrimoine antique a forgé le destin de Saint-Rémy et l’image d’une fascinante Provence romaine.