En dépliant la carte routière des Montagnes du Jura, mous voilà pris d'un doute. Comment approcher au mieux cette rivière dont le tracé frontalier montre qu'il est dépourvu, en maints endroits, de routes riveraines ? C’est le principe d’une frontière, penseront certains. Les points de passage d’un pays à l’autre sont limités, a fortiori quand le relief tourmenté limite les possibilités d’accès. C’est donc avec une forme d’excitation joyeuse que l’on quitte Montbéliard, ravis d’aller voir sur place comment se glisser au plus près du Doubs, quitte à emprunter des voies de contrebandiers...
Le saint suaire à Saint-Hippolyte ?
La route de Montbéliard à Saint-Hippolyte n’est pas la plus intéressante. Périurbanisation et activités artisanales dénaturent le décor, comme souvent en marge des villes. Un arrêt est toutefois conseillé à Pont-de-Roide. La petite ville abrite les salaisons Barbier et leur tuyé servant à fumer les saucisses de Morteau et de Montbéliard. À Noirefontaine, on commence à entrer dans le vif du sujet. En ce mois d’octobre, les bois de versants situés au-dessus du village roussissent, tranchant avec le gris des falaises calcaires. Saint-Hippolyte est la première véritable étape. Cette cité de caractère, au confluent du Doubs et du Dessoubre, conserve un intéressant patrimoine. Affranchie au Moyen Âge, un chapitre de chanoines y est alors fondé, hébergé dans une belle collégiale (xive siècle). Sous son clocher à bulbe typiquement franc-comtois, le sol en pierre brune est parsemé de dalles funéraires gravées (XIVe-XVIe siècles) qui accueillent les sépultures des chanoines et des bourgeois de la ville. Fait majeur, l’église aurait accueilli le saint suaire de 1418 à 1452.
Preuve, peut-être, du rayonnement culturel des chanoines, dont l’enseignement fut complété par celui des Ursulines. Leur ancien couvent de jeunes filles, immense bâtisse édifiée au xviie siècle abritant de nos jours une école et la bibliothèque municipale, témoigne du rôle clé de la ville. Saint-Hippolyte fut même sous-préfecture du Doubs jusqu’en 1816, sous le Directoire et le Premier Empire notamment.
En eaux vives
La vallée du Doubs quitte l’axe de la route Montbéliard- Pontarlier pour remonter vers l’est en direction de la Suisse. Rives flanquées de prairies vertes, versants tapissés de conifères, grosses fermes comtoises isolées, villages de poche... un décor typique du Jura ! L’eau du Doubs roule ici en eaux vives, à Soulce-Cernay, Montjoie-le-Château, Vaufrey.
On croise un pêcheur, des petits chalets de villégiature et des vaches montbéliardes, dont le tintement des clarines forme un agréable carillon. Brémoncourt, d’ambiance très agricole, est le dernier village avant la Suisse, et l’on passe la frontière sans presque s’en rendre compte. Il est loin le temps où, bien avant son entrée dans l’espace Schengen, le pays voisin armait des régiments de gabelous pour surveiller ses entrées.
Saint-Ursanne, la médiévale
À Ocourt, voici donc la Confédération suisse. Les prés n’y sont ni plus ni moins verts qu’en France. Le Doubs s’écoule le long de la rive routière, émaillée ici et là de stères de bois soigneusement rangés. Saint-Ursanne, village fortifié de la rive droite, est une bonne surprise. On y accède par un pont courbe et unique.
Maisons à tourelles, portes défensives, arcades à voûtes en ogives (dans l’ancien marché, sous la mairie), imposante fontaine centrale, façades aux teintes pastel... l’atmosphère est médiévale et la vocation du bourg on ne peut plus claire, illustrée par de nombreuses échoppes. Mais ce que l’on vient voir aussi à Saint- Ursanne, c’est la collégiale et son cloître. Élevée au début du XIIIe siècle à la place d’une abbatiale, la première affiche un remarquable style roman, sous un riche décor baroque. Doté d’arcades géminées de style gothique, le cloître est aussi d’une grande beauté.
Ursanne, disciple de colomban
Quand le moine Colomban quitte l’Irlande vers la fin du vie siècle pour porter la parole chrétienne sur le continent, il est accompagné de disciples. Parmi eux, Ursanne. Il se sépare de son maître après que ce dernier a fondé l’abbaye de Luxeuil-les-Bains, menant une vie d’ermite près de l’actuel village de Saint-Ursanne (Suisse). Au viie siècle, une communauté monastique y est fondée. Dès le Moyen Âge, des processions dédiées à Ursanne attirent les pèlerins, venus vénérer les supposées reliques du moine. Le trésor de la collégiale abrite d’ailleurs un buste-reliquaire en argent (1519), censé abriter un morceau du crâne de saint Ursanne. Chaque dimanche le plus proche du 20 décembre, date présumée de la mort du moine, une messe hommage est célébrée dans la collégiale.
On peine à quitter ce village charmant et parfaitement entretenu, mais la vallée du Doubs nous attend. On doit d’ailleurs s’éloigner de ses rives pour rejoindre le cours d’eau plus en amont, toujours dans son parcours suisse. Le Doubs chemine dans le pays sur environ 30 kilomètres, formant une boucle serrée qui ramène son lit vers la Saône et le Rhône, alors qu’il prenait jusque-là le chemin du nord vers le Rhin. La route s’élève sur le plateau jurassien, toujours fidèle à son image verte et boisée. À gauche, on devine la vallée, encaissée dans un paysage de chlorophylle. Après Épauvillers, l’itinéraire y replonge, conduisant au village de Soubey. La rivière a creusé ici un profond sillon dans les couches calcaires du Jura. Le paysage agricole et sylvicole s’étend de part et d’autre du thalweg où tournaient jadis des moulins. Soubey, avec son église au toit de pierre (rare au nord des Alpes), est le village le plus isolé de notre itinéraire.
Goumois, bourg binational
La route s’en échappe pour grimper à nouveau sur le plateau du Jura, nommé ici Franches-Montagnes. Montfaucon et Les Pommerats, impeccables villages helvètes, précèdent Saignelégier. Gros bourg, grosse fromagerie, grosse PME du secteur horloger... la Suisse montagnarde a toujours su mêler ruralité et activité économique prospère. L’itinéraire offre ensuite une nouvelle opportunité de descente dans la vallée du Doubs. La route en lacets plonge vers Goumois, petit village frontalier à double nationalité.
En voiture ou à pied, on passe sans souci de Suisse en France par le pont où flotte le drapeau rouge à croix blanche. Il y a bien longtemps que le bureau de douane est fermé... Goumois a beau vivre avec deux passeports et posséder deux restaurants, un français, l’autre suisse, il n’y a qu’une seule église et un cimetière, tous deux situés côté français. Ici, la rivière, dont les eaux sont réputées très saines, attire les virtuoses de la pêche à la mouche, venus taquiner les ombres et les truites, dont la recherchée « zébrée du Doubs ». Non loin du village, faites une courte randonnée facile (2,3 kilomètres et 124 mètres de dénivelé positif) pour vous hisser au sommet du Rocher du Singe. Du belvédère aménagé, la vue se déploie sur Goumois et la partie en aval de la vallée. Il est dit que Jean-Jacques Rousseau aimait venir cueillir des plantes dans les parages. La sortie de vallée par la route étroite vers Charmauvillers, où nous passons la nuit dans une chambre d’hôtes après cette première journée.
La Goule, fragile trait d’union
Le lendemain, de fines nappes de brouillard s’accrochent au fond de la vallée. À 664 mètres d’altitude, le belvédère de la Corniche révèle un paysage cotonneux, très nature, où rien n’indique qu’il sépare deux nations. Français ou helvètes, les sapins ont la même teinte roussâtre imposée par l’automne. Allongé sur le versant opposé, le village suisse du Noirmont invite à le rejoindre. Ce bourg horloger, réputé aussi pour son restaurant double étoilé Michelin, la Maison Wenger, est la dernière étape avant de disparaître à nouveau dans le val de rivière pour rallier La Goule, le point de frontière le plus secret du Doubs. Imaginez... une route sombre, mince, sinueuse, humide, déserte, qu’on dévale à petite vitesse et un peu crispé, jusqu’au fond de la combe. Un « cul » de vallée, ou plutôt une gorge, aux versants boisés, qu’une pluie fine arrose en ce jour d’octobre, mais où le soleil doit peiner à darder ses rayons. Un passage de contrebandier, assurément ! Tout en bas, le Doubs, étroit, presque torrentiel, est franchi depuis 2015 par un petit pont en acier, remplaçant un autre fragilisé au siècle dernier par les rudes conditions climatiques. Entre trois ou quatre maisons isolées, c’est un trait d’union ténu entre la France et la Suisse, prisé de nos jours des marcheurs et des vététistes.
Lac frontière de Biaufond
Mine de rien, on apprécie de quitter ce goulet pour regrimper côté Suisse. Voilà à nouveau les grands espaces du plateau, plus riants, et l’ultime village étranger de l’itinéraire, Les Bois. Le retour en France s’effectue par une énième dégringolade dans la vallée, via un ruban de goudron minuscule–aucune route ne suit en continu la rive du Doubs. Cette fois, c’est un lac qui forme la frontière, disons plutôt une retenue de barrage sur le cours d’eau : Biaufond. Limite de pays mais aussi de cantons suisses, entre ceux du Jura, de Berne et de Neuchâtel. Mystère des limites administratives dont se moquent les oiseaux migrateurs, pour qui le plan d’eau est une halte salutaire.
Barrage du châtelot, énergie franco-suisse
Le débit du Doubs a été mis à profit pour construire des centrales hydroélectriques. Parmi les aménagements, le barrage du Châtelot (photo page de droite), près du village du Pissoux, est le plus en amont. Mise en service en 1953, cette retenue dont la voûte dépasse les 70 mètres de hauteur est exploitée par une société franco-helvétique. EDF possède 50 % des parts, tandis que plusieurs entreprises privées suisses se partagent les 50 % restants. Située à 7 kilomètres en aval, l’usine produit jusqu’à 100 000 mégawatts/heure par an, répartis équitablement entre les deux pays.
Périlleuses Échelles de la Mort
L’étape suivante est l’une des plus touristiques du trajet. Avant la commune du Fournet, une route rejoint la rive gauche et le fameux site des Échelles de la Mort. Ici, le lit rétréci force la rivière à couler entre de hautes falaises calcaires, au cœur des gorges. Côté français, des échelles métalliques escaladent la paroi de façon vertigineuse, raccourci intrépide pour rejoindre le plateau. Beaucoup de littérature a été produite sur ces échelles. Quand la Franche-Comté est rattachée à la France dans la deuxième moitié du xviie siècle, la contrebande avec la Suisse voisine, où les prix des produits et les taxes sont différents, s’organise. Quel douanier imaginerait possible le passage d’un pays à l’autre via ces falaises ? C’est ainsi que des échelles en bois sont installées le long des rochers. Le plus souvent de nuit, des hommes, surnommés « les passeurs de lune », reviennent de Suisse avec des sacs de 30 à 60 kg chargés de tabac, d’étoffes, de produits horlogers... Gens modestes ou bandits, tout le monde profite de ce trafic. De bois, les échelles deviennent en fer au cours du XIXe siècle. La contrebande se poursuit mais les échelles sont aussi utilisées par les artisans (mouliniers, forgerons, scieurs de bois...), puis par les résidents du Refrain, hameau situé au pied des échelles et habité par les employés (et leur famille) d’une centrale hydroélectrique, mise en service en 1909, afin de rejoindre plus rapidement les villages du plateau et leurs commerces.
De nos jours, les touristes sont les plus assidus sur ces échelles-escaliers. En quelques volées de barreaux (sensibles au vertige, s’abstenir !), on peut gagner un belvédère d’où l’on domine l’étroite passe du Doubs encombrée de filaments nuageux. Les gorges se prolongent en amont,
mais on ne les voit plus que d’en haut. De Fournet, la route départementale 211 rejoint ainsi Grand’Combe- des-Bois puis Le Barboux. Nouvelle portion typique, entre troupeaux de vaches, fruitières, forêt de sapins et maisons bardées de bois. Au Barboux, un détour à gauche vers le hameau du Pissoux vaut la peine, historie de découvrir le barrage du Châtelot.
Le Saut du Doubs... à sec
La fin de voyage approche à mesure que Villers-le-Lac se profile à l’horizon. Avant, arrêt obligé au Saut du Doubs. Sur le papier, c’est une magnifique cascade frontalière, haute de plus de vingt-cinq mètres... À cause de la sécheresse, elle est régulièrement à sec, notamment à l’automne. La balade à pied jusqu’à ce site sauvage est néanmoins superbe.
Roches moussues, feuilles brunies au sol, ambiance humide, présence d’un ancien cabanon de douanier... le sentier conduit jusqu’à deux belvédères (haut et bas) perchés au-dessus du corridor calcaire. Un décor dont on mesure encore mieux le caractère sauvage depuis un troisième belvédère, celui des Taillards, sur le plateau, côté français. Freiné avant l’entrée des gorges, en amont du saut, le Doubs forme en contrebas le lac naturel des Brenets et s’enroule autour d’un éperon rocheux et boisé. Esthétisme assuré d’un méandre autour duquel des bateaux emmènent les touristes en promenade.
Ligne confidentielle
En amont, à Villers-le-Lac, Chaillexon, retenue d’eau naturel, est à sec. Étroit et presque timide, le Doubs se fraie un chemin au milieu de ce marais d’herbes fauves. « Cela fait bien quatre ou cinq ans qu’il n’y a quasiment plus d’eau à cette période », regrette une riveraine, nous encourageant à venir « en mars ou avril, quand le lac se remplit à nouveau ». C’est à Villers-le-Lac que le Doubs commence à séparer la France de la Suisse. Soit une démarcation d’une quarantaine de kilomètres, remontée au plus près des rives ou vue d’en haut à l’occasion de cette balade routière. Avec le tronçon inférieur étendu jusqu’à Saint-Hippolyte, la rivière forme là l’une des frontières les plus sauvages et confidentielles
de l’Hexagone.
En roue libre
L’EuroVelo 6, itinéraire prisé des cyclotouristes, relie Nantes à la... mer Noire, soit un itinéraire de 4 450 kilomètres. Nous pouvons déjà goûter au très agréable tronçon franc-comtois reliant Besançon à Montbéliard, une balade de 90 kilomètres à effectuer en un à deux jours, au gré de pistes cyclables sécurisées, épousant les majestueux méandres du Doubs ou les rives du canal du Rhône au Rhin. Étapes possibles au château de Montfaucon, à Baume-les-Dames ou Bavans.