Insoupçonnable trésor : détours par la Champagne berrichonne

Savant mélange de style médiéval et architecture Renaissance, le château classé d’Argy (xve-xvie) a été racheté en 2019 par un couple de quadras parisiens qui tente de lui redonner vie. - © Tuul and Bruno Morandi /Détours en France

Publié le par Tuul Morandi

À Argy, la renaissance d’un château médiéval

Ci-contre, la galerie extérieure à arcades et la tour de Brillac sur cour (château d'Arvy).
Ci-contre, la galerie extérieure à arcades et la tour de Brillac sur cour (château d'Argy). © Tuul and Bruno Morandi /Détours en France

Autrefois bourgade prospère grâce à une châtellenie puissante, Argy est aujourd’hui un village assis au milieu d’un paysage bucolique où les bois de peupliers viennent rompre la monotonie de la plaine. Le château, caché derrière de grands tilleuls, se découvre au dernier moment. Debout depuis un demi-millénaire, cet ancien domaine de seigneurs guerriers est reconverti depuis 2017 en simple demeure, après avoir été inoccupé pendant cent cinquante ans. « Ce fut un coup de foudre », se souvient Thomas Henry- Gufflet, un ex-informaticien de la région parisienne que rien ne prédestinait à devenir châtelain. « Avec mon épouse, on voulait vivre à la campagne, s’éloigner de la vie trépidante de Paris. En voyant l’annonce, on s’est mis à rêver mais un château n’est pas donné... Contre toute attente, deux ans après, le rêve s’est réalisé grâce à l’aide de 65 familles qui ont participé au financement. De notre côté, nous avions tout vendu, notre appartement parisien et mon entreprise d’informatique... » Après l’achat, en 2019, Thomas se documente sur l’histoire du château et découvre qu’il est le descendant de Pierre de Brillac, l’un des seigneurs des lieux. Titillé par cet incroyable hasard, Thomas redouble d’intérêt pour son château auquel il se sent « connecté ». « J’aime imaginer les mille choses qui se sont passées entre ses murs épais à l’époque des grands seigneurs. En tout cas, une chose est sûre, vivre dans ce château n’était pas confortable à l’époque et cela ne l’est toujours pas aujourd’hui ! Avec mon épouse et mes deux fillettes, nous avons développé de nouvelles astuces, comme dormir sous une sorte de tente dans les chambres pour combattre le froid en hiver », explique Thomas, qui ne sait toujours pas combien de pièces compte son château de 7 000 mètres carrés. « La prochaine étape est de faire vivre ce lieu historique », explique le quadragénaire qui multiplie les initiatives en organisant divers stages, concerts et fêtes au sein de sa bâtisse. Depuis peu, il ouvre son château au public et assure les visites guidées personnellement. « D’autres projets sont en cours », assure-t-il. L’un des objectifs du châtelain est de redynamiser le petit village d’Argy qui « attend beaucoup du château » pour relancer son attractivité touristique.

Thomas Henry-Gufflet, un ex-informaticien de la région parisienne que rien ne prédestinait à devenir châtelain. © Tuul and Bruno Morandi /Détours en France

D’Argy à Valençay, avec le train du Bas-Berry

Tuul and Bruno Morandi /Détours en France

Le village a conservé sa gare, sa voie métrique centenaire et ses vieilles locomotives, certaines à vapeur, qui sont bichonnées par une poignée de passionnés.
Le village a conservé sa gare, sa voie métrique centenaire et ses vieilles locomotives, certaines à vapeur, qui sont bichonnées par une poignée de passionnés. © Tuul and Bruno Morandi /Détours en France

Côté attraction touristique, Argy a plus d’une corde à son arc. Le village a conservé sa gare, sa voie métrique centenaire et ses vieilles locomotives, certaines à vapeur, qui sont bichonnées par une poignée de passionnés. Cette infrastructure bien entretenue a permis de créer en 2019 le train du Bas-Berry, une ligne touristique inédite entre Argy et Valençay. « C’est un moyen original pour les visiteurs de Valençay de venir jusqu’à Argy et de découvrir notre château encore méconnu. C’est aussi une occasion de pratiquer un tourisme “vert”, car la ligne traverse une région encore très rurale de la Champagne berrichonne », explique Mireille Chalopin, la présidente du syndicat mixte pour la « valorisation du train touristique » qui gère la ligne Argy-Valençay. Le parcours s’étend sur une distance de 40 kilomètres, la plus longue ligne touristique métrique de plaine de France. Effectuer ce trajet à bord d’un train séculaire est une expérience unique. À peine monté à bord de la voiture de 1917, avec sa caisse en bois tôlée et sa plateforme ouverte, le voyageur se voit projeté au siècle dernier tant le décor du train et le paysage alentour sont authentiques. Le tortillard se faufile habilement dans la forêt, suit la ligne courbée des plaines, pile devant un faisan qui se promène sur les rails, s’arrête à des petites gares improbables avant d’atteindre la gare de Valençay. Deux petites heures inoubliables seront nécessaires pour parcourir ainsi la Champagne berrichonne à bord du train du Bas-Berry.

Dans un décor vintage ou d’époque, le train du Bas-Berry parcourt 40 km à travers la Champagne berrichonne. La plus longue ligne touristique à voie métrique de France traverse ainsi bosquets, plaines et petites gares en deux heures comme suspendues hors du temps.
Dans un décor vintage ou d’époque, le train du Bas-Berry parcourt 40 km à travers la Champagne berrichonne. La plus longue ligne touristique à voie métrique de France traverse ainsi bosquets, plaines et petites gares en deux heures comme suspendues hors du temps. © Tuul and Bruno Morandi /Détours en France

À Valençay, fief de Talleyrand

Le domaine de Valençay, demeure dès 1803 du prince de Talleyrand, diplomate et ministre de Napoléon Ier, entouré d’un parc avec jardins de 50 ha classé au titre des monuments historiques.
Le domaine de Valençay, demeure dès 1803 du prince de Talleyrand, diplomate et ministre de Napoléon Ier, entouré d’un parc avec jardins de 50 ha classé au titre des monuments historiques. © Tuul and Bruno Morandi /Détours en France

« Moins original que Chenonceau, moins fantastique que Chambord, il est plus imposant que le premier et plus habitable que le second », disait la duchesse de Dino, la compagne de Talleyrand qui tenait Valençay pour l’un des plus beaux monuments de la Renaissance. Avec ses fameux dômes à l’impériale qui couronnent ses tours, le château de Valençay perché sur son éperon rocheux domine la verdoyante vallée de Nohant. Ce chef-d’œuvre bâti entre la Renaissance et le XVIIIe siècle a appartenu à des personnalités illustres dont la plus connue est certainement Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, le puissant ministre de Napoléon Bonaparte. Ce dernier avait contribué en personne à l’acquisition par Talleyrand de l’ancien château de la famille d’Estampes, une propriété prestigieuse à l’image de la France où son ministre des Relations extérieures devait recevoir le corps diplomatique et les étrangers influents. 

Château de réception et d’apparat au départ, Valençay se mue rapidement avec Talleyrand en un haut lieu culturel où priment culture et art de vivre. Craint et détesté, Talleyrand, affublé du surnom de « diable boiteux », allusion à son infirmité, se révélait à Valençay être un tout autre homme, épris de théâtre et de poésie loin des intrigues et du pouvoir. « À Valençay, je m’abandonne à toutes les pertes de temps que l’on veut », peut-on lire dans ses écrits. Citations et anecdotes habilement glissées dans leurs commentaires, les guides du château de Valençay gagnent haut la main le pari de transmettre aux visiteurs l’esprit artistique de Talleyrand qui anime encore aujourd’hui les somptueuses salles du château. On rapporte, par exemple, que lorsque Marie-Antoine dit Antonin Carême, le plus célèbre cuisinier de son temps, servait des plats fastueux aux convives dans la grande salle à manger, Talleyrand, en amateur de théâtre, ne manquait jamais d’improviser des « mises en scène » mettant en valeur le menu du jour. Mais c’est certainement sur la scène de son théâtre privé aménagé au sein même du château qu’il aimait le plus s’adonner aux représentations théâtrales. Aujourd’hui pièce maîtresse du château, le théâtre est conservé dans son jus,  tout comme sa salle de spectacle – pouvant accueillir 150 personnes –, sa scène, ses décors et ses peintures murales d’inspiration antique réalisées par Ciceri, célèbre décorateur de théâtre. La surprise est d’autant plus grande que rien ne laisse deviner la présence d’un tel lieu de spectacle niché au cœur des communs.

Les trésors de Bouges

Le château de Bouges, petite « folie » à l’italienne de 58 pièces posée au cœur d’un écrin de verdure. Son mobilier d’un goût très sûr rappelle les belles demeures xviiie, comme le souhaitaient les époux Viguier, qui léguèrent les lieux à l’État en 1967.
Le château de Bouges, petite « folie » à l’italienne de 58 pièces posée au cœur d’un écrin de verdure. © Tuul and Bruno Morandi /Détours en France

On l’appelle le « Petit Trianon du Berry ». Le château de Bouges, construit en 1765 en belle pierre de taille dans un style à « l’italienne », apparaît telle une petite perle sertie dans son écrin d’abondante verdure. Un impressionnant puits de lumière recouvert d’une superbe verrière marque l’entrée. Si le château a également appartenu un temps au prince Talleyrand qui l’avait acquis pour la duchesse de Dino, ce sont les époux Viguier, les derniers propriétaires, qui l’ont marqué de leur empreinte au XXe siècle en lui donnant toute sa grandeur. À l’instar de Talleyrand, les Viguier cultivaient un véritable art de vivre en parant leur propriété d’un ameublement d’exception. Le couple aurait sillonné toute l’Europe à la recherche de mobilier afin de reconstituer une atmosphère toute XVIIIe. Résultat, une profusion de meubles tout aussi étonnants qu’avant-gardistes agencent les pièces.

Son mobilier d’un goût très sûr rappelle les belles demeures xviiie, comme le souhaitaient les époux Viguier, qui léguèrent les lieux à l’État en 1967.
Le mobilier du château, d’un goût très sûr rappelle les belles demeures XVIIIe, comme le souhaitaient les époux Viguier, qui léguèrent les lieux à l’État en 1967. © Tuul and Bruno Morandi /Détours en France

C’est cette collection unique en son genre qui a fait du château de Bouges une étape incontournable dans la Champagne berrichonne. On s’étonne ainsi devant une « rafraîchisseuse » à glace pour les boissons, ancêtre du réfrigérateur. Dans la salle à manger, une table de 12 pieds et aux 16 rallonges détone, tandis que dans une des chambres un semainier à sept tiroirs pour le linge fait face à un autre à dix tiroirs datant de la pré-Révolution. « Une acquisition rare », apprend-on. Dans la bibliothèque trônent un tabouret à échelle escamotable et un fauteuil d’aquarelliste sur lequel on s’assoit à califourchon. On évolue de surprise en surprise jusqu’à la chambre « aux perroquets » qui frappe par son décor de papier peint aux douceurs enveloppantes. Depuis les appartements de Madame, un boudoir ouvre une belle perspective sur le jardin à la française avec ses broderies de buis et ses ifs entourant une fontaine. 

Les passions du couple se reflètent dans le domaine. Si Madame, amoureuse des fleurs, a créé le magnifique jardin bouquetier ; Monsieur, passionné de chevaux, a lui réaménagé l’écurie dont les box portent encore le nom des derniers occupants. Dans l’immense parc à l’anglaise de 80 hectares qui embaume le tilleul, il n’est pas rare de croiser biches et cerfs venus s’abreuver à l’étang.

Palluau-sur-Indre, village authentique

À la lisière sud du vaste plateau céréalier de la Champagne berrichonne se dresse Palluau-sur-Indre qui annonce la Brenne toute proche. « Depuis la tour-forteresse du château médiéval construit sur un éperon rocheux, on pouvait correspondre avec le château du Bouchet émergeant de la plaine de la Brenne », affirme Marc Rouffy, le maire du village. Au pied du château, l’église Saint-Sulpice, mélange harmonieux de styles roman et Renaissance, témoigne des différentes périodes qui ont marqué la région au gré de l’Histoire où s’entremêlent les aventures de Charles Martel, de Richard Cœur de Lion, de Philippe Auguste ou de Du Guesclin. Fort de sa position stratégique qui contrôlait la vallée de l’Indre, Palluau fut une cité prospère comme en témoigne son patrimoine architectural particulièrement remarquable. À commencer par son ancien prieuré Saint-Laurent qui abrite, outre sa crypte du XIe siècle, de magnifiques fresques romanes parmi les plus anciennes de France, dont une Vierge et un Christ en Majesté, éclatants de couleurs.

Le prieuré Saint-Laurent à Palluau-sur- Indre présente des fresques romanes du xiie siècle qui figurent parmi les plus anciennes de France.
Le prieuré Saint-Laurent à Palluau-sur-Indre présente des fresques romanes du XIIe siècle qui figurent parmi les plus anciennes de France. © Tuul and Bruno Morandi /Détours en France

Quant à l’église Saint-Sulpice, initialement collégiale, ce sont les vitraux de la nef qui attirent l’attention dès l’entrée, inondant la pièce d’une lumière radieuse tel un halo divin. Détruites par un violent orage, ce n’est qu’en juin 2022 que ces magnifiques verrières ont été restaurées selon la technique « macédoine », soit recomposées à partir des fragments du XVIe siècle. Le résultat enchante le maire. « Plus de 200 000 euros ont été nécessaires pour ces restaurations. Mais, aujourd’hui, nous avons retrouvé les splendeurs des siècles passés », confie-t-il. Le patrimoine du lieu ne s’arrête pas là : « Il faut visiter notre château et flâner dans nos ruelles pour admirer l’harmonie du village qui a su préserver son authenticité. » 

Sources

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