Au milieu du XIXe siècle, grâce aux contrats signés entre l’état et des opérateurs privés, des chantiers pilotés par des entreprises innovantes jettent sur les vallées auvergnates des ouvrages d’art en pierre et, pour la première fois, en fer. Parfois encore en service, ils constituent des éléments de patrimoine remarquables et des objets d’attraction touristique.
N’en déplaisent aux inconditionnels de l’Auvergne, le premier viaduc ferroviaire métallique jamais construit en France l’a été… en Limousin. C’est en 1864, dans la Creuse voisine, à Ahun, que l’ingénieur français Pierre-Félix Moreaux, rattaché à l’entreprise Cail, livre le pont de 286 mètres de long qu’il a imaginé pour franchir la Creuse, à 57 mètres de haut. Un tablier de fer droit, un parapet à croisillons, des piliers métalliques reposant sur des piles en béton : l’ouvrage est simple mais innovant et permet la liaison ferroviaire entre Montluçon et Limoges. Mais pourquoi en métal ? Pour le coût, estimé à l’époque comme deux fois moins cher qu’un pont en maçonnerie. Déjà le souci d’économie… La technique, révolutionnaire, ne partait pas de rien. Elle avait déjà été mise à exécution, un peu plus tôt, pour des ponts en Suisse et en Angleterre.
La Bouble et la Sioule, exemples types métalliques
Dès lors, de nouveaux projets vont privilégier le fer. Deux ans plus tard, dans le Cantal, le même ingénieur conçoit le viaduc de Ribeyrès, qui enjambe la Cère et achève la liaison entre Figeac (Lot) et Arvant (Puy-de-Dôme). Le pont repose de nos jours juste au-dessus du lac de barrage de Saint-Étienne-Cantalès, après la construction de cet ouvrage en 1945. Partout ailleurs, les vallées auvergnates sont profondes, boisées. Pour aller au plus court, on creuse des tunnels et quand le thalweg se présente, les compagnies concessionnaires des lignes font appel aux ingénieurs et aux entreprises spécialisées pour construire des viaducs métalliques. Parmi ces vallées, deux sont représentatives de cette épopée : la Bouble et la Sioule. Nous sommes en 1860-1870, période durant laquelle on construit la ligne Commentry-Gannat pour la raccorder au réseau PLM et achever la connexion entre Lyon et Bordeaux.
Rouzat, premier viaduc de Gustave Eiffel
Concédée à la compagnie d’Orléans en 1863, cette ligne de 54 kilomètres doit comprendre sept ouvrages d’art. Quatre seront métalliques, les viaducs de la Bouble, du Bélon, de Rouzat et de Neuvial. Où l’on retrouve Pierre-Félix Moreaux pour les deux premiers ! Il est assisté cette fois de Wilhelm Nördling, ingénieur en chef à la compagnie d’Orléans. Les quatre ponts sont sur le point d’être confiés aux entreprises Cail et Fives-Lille lorsqu’un prestataire de dernière minute apparaît. Eiffel ! Il vient de créer sa société et cherche des commandes. Grâce à ses relations, il s’impose et emporte le marché des ponts de Rouzat et de Neuvial. Ce sont les deux premiers ouvrages de Gustave Eiffel.
Garabit, star des viaducs
Ici et là, les innovations sont nombreuses : usage systématique du rivetage entre les poutres et les poteaux ; montage du tablier par « poussage » (technique toujours utilisée) ; prise en compte du vent par la pose de jambes de force au pied des piles ; sans oublier l’esthétisme, que l’on constate encore plus de cent-soixante ans après ! Jusqu’à 5 000 ouvriers travailleront sur la ligne Commentry-Gannat, mise en service en 1871. Elle désenclavera durablement le territoire et est toujours empruntée par les TER Montluçon-Clermont. Fort de cette expérience, Eiffel réalise une dizaine d’années plus tard, sur les plans de l’ingénieur Léon Boyer, son ouvrage majeur : le viaduc de Garabit (Cantal). Enjambant les gorges de la Truyère sur 564 mètres de long, à 122 mètres de haut, ce pont ferroviaire réalisé pour étendre jusqu’à Béziers la ligne depuis Paris traversant le Massif central est remarquable pour la forme en arc de son arche. Il a nécessité quatre ans de travaux et sera mis en service en 1888. Il est alors considéré comme le plus haut viaduc du monde.
Un record de hauteur au début du XXe siècle !
Au gré d’un séjour en Auvergne, on découvrira d’autres viaducs ferroviaires métalliques. Celui des Fades, dans le Puy-de-Dôme, construit entre 1901 et 1909 sur la Sioule, est l’un des plus intéressants. Plus de 800 ouvriers y ont travaillé. Certains, venus de loin avec leurs familles, ont bâti des maisons à proximité, les cambuses. À 133 mètres de hauteur, l’ouvrage était alors le nouveau plus haut pont du monde ! La restauration de cet ouvrage, sur lequel passe aujourd’hui un Vélorail, est soutenue par la Fondation du Patrimoine. Il a reçu en 2019 l’appui de la mission Bern. Illustration du besoin de préserver ce patrimoine qui a vu, il y a plus d’un siècle, la France rurale accueillir des trains dont certains circulent encore aujourd’hui.