En matière de randonnées, le Conflent a du répondant mais s’il est une seule balade à faire dans la région, c’est celle‑ci. Croyez‑en notre expérience de trekkeurs : les gorges de la Carança sont à classer dans le top 5 des plus spectaculaires de France. Leur étroitesse est déjà une surprise. Voilà des millénaires que les eaux limpides de la Carança, née tout là‑haut au pied du pic de la Vache (2826 m, frontalier avec l’Espagne), rongent les roches du massif. Le torrent a fait de son mieux, taillant en profondeur ce qu’il ne pouvait gagner en largeur. Résultat, la faille vous engloutit dès les premiers pas et ne vous lâche plus durant des heures. S’ils n’étaient quelques coins de ciel bleu, on se croirait lâché au bord d’une rivière souterraine.
Randonnée en surplomb rocheux
À cette géologie étrécie, où l’ombre prend le pas sur la lumière, s’ajoute une incroyable aventure humaine. Dès le début du chemin, l’accès par la corniche le prouve. Après 30 minutes d’ascension, le parcours débouche sur un chemin taillé dans les gneiss et les granits, 100 mètres au-dessus du canyon. Le sillon court comme un trait de burin dans la roche, livrant à gauche un précipice vertigineux (sans garde-fou, à ne pas emprunter avec des enfants). Rien de naturel dans ce passage aérien. Le sentier a été creusé dans les années 1940 pour desservir le chantier de captage des eaux de la Carança, qui alimentent l’usine hydroélectrique de Thuès, toujours en activité. En croisant deux hommes en bleu de travail, nous comprenons qu’il est encore utilisé pour l’entretien du réseau.
Le chemin est « protégé » tout du long par un surplomb rocheux et livre la palette des remaniements tectoniques des falaises : dépôts de marbres, incrustations schisteuses, rougeurs ferrugineuses… Des lézards débonnaires semblent apprécier ces repères colorés. Le corridor court en à-pic quelques centaines de mètres encore. Des martinets curieux profitent des forts courants de parois pour frôler le visage des randonneurs, dans un sifflement d’air bref. Puis c’est la plongée dans les entrailles et la fraîcheur des gorges de la Carança, tapissées de feuillus d’un vert éclatant. Commence alors la remontée hasardeuse du lit de la Carança. Des échelles en fer grimpent par-dessus les verrous rocheux, des passerelles-ponts de singe instables franchissent le lit impétueux, des cheminements métalliques étroits serpentent au-dessus du torrent. C’est sauvage, spectaculaire et totalement aventureux.
La forêt vierge du thalweg exhale des parfums inconnus, comme ces arbres à boules blanches à l’odeur citronnée. Le chemin du retour, par le roc de la Madrieu, livre d’autres points de vue. En face, le sentier de corniche, horizontal, répond à la verticalité de la faille. Géométrie parfaite. À l’approche du parking, il n’est pas interdit de se baigner. La Carança aura alors livré, comme une séductrice énamourée, ses charmes bruts d’un seul bloc.
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Un canal ingénieux
« L’inaccessibilité » des gorges n’a en rien dissuadé les habitants de les utiliser. Avec ses forêts d’altitude et sa ressource en eau, Thuès était bien placé pour devenir une place forte de la forge. Encore fallait-il acheminer jusqu’au village le bois de coupe pour alimenter les chaudières en charbon! Pour cela, un canal en planches suspendu aux parois, alimenté par l’eau de la Carança, a été construit. Près des passerelles, on peut voir les pieux qui soutenaient cet astucieux système.