Été 2024. Le Palais des papes accueille Miss.Tic, pionnière de l’art urbain et du mouvement des pochoiristes français dans les années 1980. Dans la chapelle Saint-Jean, décorées de délicates fresques du XIVe siècle réalisées sous la houlette de Matteo Giovannetti, l’artiste de rue bombe le mur de peinture pour esquisser une de ses créations… par vidéo interposée. Quelle meilleure démonstration de la place de l’art contemporain à Avignon et de la manière dont il peut éclairer d’un jour nouveau le patrimoine ? Au fil de la visite du plus grand monument gothique du Moyen Âge, les œuvres poétiques de Miss.Tic, disparue en 2022, résonnent avec le lieu. Dans la chambre antique du Camérier, les palissades en bois brut récupérées dans la rue et peintes à l’encre aérosol se fondent parmi les murs laissés dans leur état archéologique. Après Eva Jospin, Yan Pei-Ming ou Ernest Pignon-Ernest, le Palais des papes continue de miser sur les artistes modernes pour ses grandes expositions annuelles.
Des collections d’envergure
Certains de ces événements sont le fruit d’une collaboration avec la collection Lambert abritée dans deux hôtels particuliers du XVIIIe siècle. Réunis dans une même structure muséale, ils exposent à l’année, dans le sud de la ville intra-muros, les œuvres issues du fonds du célèbre galeriste Yvon Lambert. « Une des plus belles collections européennes d’art contempo rain, avec un goût marqué pour la création des années 1960 », précise Stéphane Ibars, directeur artistique délégué de l’établissement.
Dans les années 2000, le collectionneur n’a pas choisi Avignon par hasard pour abriter pareil corpus. « Il souhaitait amener l’art contemporain dans une ville où il n’était pas encore présent mais où des musées remarquables – Angladon, Calvet ou du Petit Palais – présentaient des donations privées. » En 2012, il a fait don à l’État de 556 œuvres de sa collection, un legs hors normes dans l’histoire de l’art en France des cent dernières années. Derrière la façade au bel ordonnancement, en haut du grand escalier en ferronnerie, un néon clignotant écrit en arabe et en hébreu résonne avec l’actualité. Avec Foreigners everywhere (Étrangers partout), l’œuvre de Claire Fontaine, acquise il y a plus de dix ans, imprime son message politique dans la rétine du visiteur. « Nous travaillons de manière très consciente avec le monde dans lequel on vit et en collaboration avec des artistes qui n’oublient pas la poésie », souligne Stéphane Ibars.
Duo d'expositions annuelle
Deux grandes expositions par an et la présentation renouvelée d’œuvres puisées dans le fonds donnent à découvrir des créations majeures de l’art minimal, de l’art conceptuel, de la nouvelle peinture figurative mais aussi des photographies, des vidéos ou des installations. Sans oublier les performances de danse qui animent régulièrement le lieu. « Le Festival d’Avi gnon, devenu pluridisciplinaire, illustre bien le fait que nous sommes à un croisement des arts », poursuit notre hôte. Sous les hauts plafonds, les visiteurs peuvent admirer deux murs peints de Sol LeWitt, présentés de manière pérenne, des toiles de Robert Combas, de Miquel Barceló ou de Cy Twombly ainsi que de nombreux clichés du photographe Andres Serrano… Les œuvres de la jeune garde contemporaine sont présentées dans l’écrin de lumière et de blancheur qu’est devenue l’aile de l’hôtel Montfaucon, revisité en 2015 par les architectes Berger & Berger. Tout en courbe, un monumental escalier en béton et terrazzo inscrit sa marque à l’édifice. Toujours avec l’idée que l’art, et plus largement ledomaine du sensible, permet de s’approprier le monde actuel, la collection Lambert a ouvert il y a quatre ans une école publique pour les enfants en décrochage scolaire. « Une illustration de notre volonté d’ouverture vers l’extérieur. Cours de yoga, conférences hebdomadaires sur l’art, accueils de festivals… On ne veut pas être élitiste mais ouvert sur la ville », insiste son directeur artistique.
Un Moyen Âge inspirant
Cette ville, profondément marquée par l’arrivée des papes au XIVe siècle, a conservé intra-muros un foisonnant patrimoine médiéval aussi inspirant pour les visiteurs que pour les artistes. Truffé d’églises et de place arborées, irrigué de ruelles pavées, le centre historique est le terrain d’une heureuse déambulation où tous les chemins mènent au Palais des papes.
Parmi les étapes remarquables, citons l’église gothique Saint-Didier, les portes en bois sculptés de Saint-Pierre, le cloître Saint-Louis et ses quatre immenses platanes, la chapelle des Pénitents-Gris dans la rue des Teinturiers scandée de roues à aubes… « Toute la pensée alternative est très liée au Moyen Âge, car c’était une période d’expérimentation. Je pense aux alchimistes notamment. Le médiéval des catacombes, les bestiaires animaliers… C’est un âge de référence pour les créateurs », éclaire Stéphane Ibars qui connaît le pouvoir nourricier de la ville pour les artistes qu’il reçoit en résidence ou le temps d’une exposition.
Lieu phare de la création numérique
L’art contemporain a aussi donné un nouveau souffle au grenier à sel du XVIe siècle situé le long des remparts nord d’Avignon. Derrière une élégante façade Louis XV, ce lieu dédié à l’art et à l’innovation a été réhabilité dans les années 1980 par l’architecte Jean-Michel Wilmotte, avec des passerelles et un grand escalier en acier jeté dans des volumes atypiques.
Géré par le fonds de dotation Edis, le Grenier à sel est devenu un lieu phare de la création numérique en France. Robotique, automates, installations, réalité virtuelle… Au gré des expositions, on y croise la fine fleur d’artistes aux pratiques innovantes, comme Miguel Chevalier, Donatien Aubert ou France Cadet.
Révéler le bâti patrimonial à travers la création contemporaine, c’est également le credo du Parcours de l’art, un festival qui investit chaque automne, depuis trente ans, les grands sites historiques de la ville comme le cloître Saint-Louis ou l’église des Célestins. En cette belle journée de fin mai, le collectif de cet important rendez-vous culturel accueille Salomé Fauc, une des artistes invités de l’édition 2024, à la chapelle des Cordeliers. Seul vestigeencore debout sur les dix-neuf chapelles absidiales de l’église des Cordeliers. « Je vais y installer mon atelier et créer in situ. Je travaille sur de grandes laies, essentiellement à l’encre, avec un motif végétal. À Avignon, le côté minéral est extrêmement présent : la pierre du Palais des papes, le rocher desDoms… Que vais-je faire de ce lieu ? », s’interroge la jeune femme tout à la découverte des volumes de la chapelle. Des sites patrimoniaux extra-muros sont aussi mis en valeur par l’association. Ainsi, en 2021, un bain sonore était proposé dans l’architecture brutaliste du stade nautique, au sud-est de la ville.
Extra-muros justement, au sud des remparts, le quartier Saint-Ruf a le vent en poupe. Facilement accessible en tram et à pied depuis la porte Saint-Michel, populaire mais en voie de gentrification pour certains, il abrite quelques ateliers d’artistes. Parmi eux, le studio Shed qui réunit sous sa haute charpente inclinée des créateurs autour du graphisme, du travail du textile et des meubles de seconde main. « Avignon a longtemps abrité un graffiti “dur”, avec des entrepôtsSNCF vandalisés, avant de devenir une scène de l’art urbain plus classique et contemporaine. Intra-muros, on trouve des mosaïques d’Invader, des collages, des pochoirs… », explique Pablito Zago qui intervient sur les murs de laville à la demande de commerçants ou de riverains. GoddoG, un autre artiste urbain, est aussi installé à Saint-Ruf dans l’espace de création Turboformat. « J’avais envie de développer une vie artistique en dehors des remparts, d’être en lienavec les habitants à travers un lieu de création, une galerie, une boutique », explique son fondateur, l’illustrateur avignonnais Ben Sanair. «J’ai trouvé ici un atelier de sérigraphie très pointu auquel la collection Lambert fait appel pour produire des éditions des artistes accueillis », souligne Stéphane Ibars, qui apprécie l’adresse. Comme pour illustrer l’expertise du studio, nous croisons Lionel Vivier, directeur artistique et artisan murailler en pierre sèche, venu pour une sérigraphie… sur un calcaire marbré.
Des écrivains chez les moines
Ce souffle créatif, Villeneuve-lès-Avignon, de l’autre côté du Rhône, s’en est aussi emparé pour animer deux sites patrimoniaux. Au cœur de la ville, une petite allée de platanes et un gigantesque portail sculpté signalent l’entrée d’un haut lieu de la création. « Depuis 1973, il existe une vie artistique toute l’année entre ces murs, se réjouit Marianne Clevy, directrice de la Chartreuse, centre national des écritures du spectacle. La proximité d’Avignon a donné l’orien tation : la centaine d’artistes accueillie annuellement se consacre à l’écriture théâtrale. Autrefois dédié à la prière et à la pensée,l’endroit se prête bien à la venue d’écrivains. Ils trouvent dans les anciennes cellules de Chartreux la solitude nécessaire à leur travail. »Au XIVe siècle, cet ordre religieux contemplatif reçoit du pape Innocent VI son palais cardinalice et bâtit son monastère selon l’architecture type des Chartreuses.
Bouillonnement culturel hors les murs
On y retrouve des cellules avec jardins et deux cloîtres, à ceci près que l’on peut aussi y croiser un écrivain arpenter la galerie à colonnes et y lire son texte à haute voix. Dans l’église abritant le tombeau du pape Innocent VI se déroulent des lectures, des spectacles ou des concerts. Un curieux décor où l’abside éventrée offre une vue inattendue sur le fort Saint-André. Perchée sur un éperon rocheux, cette citadelle, qui affirmait la puissance du royaume de France face à la papauté, englobe l’abbaye Saint-André. Il y a cent ans, Gustave Fayet, peintre et collectionneur avisé, achetait les ruines de ce monastère médiéval et son palais abbatial, datant des XVIIe et XVIIIe siècles, pour une poétesse alsacienne, Elsa Koeberlé. On doit à cette esthète le ravissant jardin dont les bassins, la statuaire et la pergola sont d’inspiration toscane. « Après elle, ce sera Roseline Bacou, la grand-tante de mon mari, conservatrice au Louvre, qui fait mettre à jour les vestiges de l’abbaye dans la partie haute du parc planté d’essences méditerranéennes », explique Marie Viennet. Depuis 2016, avec son mari Gustave, elle poursuit la mise en valeur de l’abbaye et accueille trois expositions d’art contemporain par an. Elles résonnent avec le lieu où la nature, les jardins et l’histoire sont très présents. Derrière les cyprès, la silhouette du Palais des papes dentelle l’horizon.