Les mouettes dansent dans une pluie de paillettes. À la proue de la barque, dont les voiles sont gonflées par la brise, Marie semble avancer vers nous. Rayonnante, elle porte haut l’Enfant Jésus et le présente aux saints de Savoie rassemblés sur la grève bordée de montagnes. « Les tesselles sont posées comme dans les monuments de Ravenne : elles sortent du mur et sont orientées en direction de la lumière. Et si l’on se déplace devant la mosaïque, on voit les rayons du soleil scintiller sur le manteau de Marie comme ils scintillent sur le lac en fin de journée », s’enthousiasme l’artisan d’art Yves Decompoix. La préciosité de l’œuvre minérale qui tapisse l’abside de Notre-Dame-du-Léman, à Thonon-les-Bains, a forgé la passion pour la mosaïque de cet artiste peintre installé dans les rues du centre ancien.
Vue sur le lac Léman et ses plages
L’église et son éblouissant décor sont l’un des trésors cachés de cette ville de la rive sud du lac Léman, aux portes de la vallée de la Dranse et des hauts sommets du Chablais. « C’est Maurice Novarina, originaire de Thonon et célèbre architecte haut-savoyard, auteur d’églises, de logements et d’équipements publics, qui a signé le sanctuaire. Il est très présent ici », explique Amélie Beaujouan. La responsable des musées au service culture et patrimoine de Thonon-les-Bains nous a donné rendez-vous dans le parc du Belvédère à l’apaisante vue panoramique. La ville haute abrite un centre ancien et une corniche flanquée de belles villas. En contre-bas, le port de plaisance de Rives, son château (XIIIe siècle), ses cabanes de pêcheurs et son long quai menant à des plages ombragées soufflent des accents balnéaires. Pour relier le belvédère – rue Michaud – au port de Rives, il est amusant, et reposant, de prendre le funiculaire.
Le funiculaire, activité reine
À l’instar des Napolitains qui, par amour de leur funiculaire lui dédièrent une ritournelle mondialement connue – Funiculì funiculà –, les Thononais adorent leur ligne F. À l’origine, il voit le jour pour l’acheminement des marchandises et de matériaux. Inauguré le 2 avril 1888, il accueille ses passagers dans le confort de cabines en bois en première ou en seconde classe. Conçu par l’ingénieur et constructeur de chemins de fer suisse Auguste Alesmonières, son fonctionnement est totalement inédit. Sous le plancher de la cabine, 11 tonnes d’eau agissant en contrepoids assuraient la motricité de l’ensemble. Le temps d’attente des remplissages, la consommation gargantuesque d’eau municipale, ainsi que le manque de sécurité eurent raison du système, remplacé par une traction à moteur électrique en 1956. Ajoutons que c’est le seul funiculaire au monde à se croiser dans une courbe sur un petit viaduc. La longueur totale de la ligne est de 230 mètres, son dénivelé est de 40 mètres, avec une rampe moyenne de 22 %. En 1989, la ligne a été entièrement automatisée et les anciennes cabines réformées.
Une ville thermale à l'histoire inspirante
Près du parc du Belvédère, le musée du Chablais donne l’occasion à notre hôte d’énumérer les grandes périodes qui ont marqué l’histoire de Thonon-les-Bains. Parmi elles, l’appartenance au comté, puis au duché de Savoie, ou encore le développement du thermalisme à la fin du XIXe siècle. Une salle vient rappeler le pouvoir d’attraction du Léman sur les artistes. Tableaux, estampes, écrits, extraits musicaux témoignent de la fascination exercée sur des auteurs comme Jean-Jacques Rousseau ou Lamartine, ou sur des compositeurs comme Stravinsky. Parmi les œuvres peintes, un tableau de Maurice Denis annonce, après Notre-Dame-du-Léman, une autre pépite. Dans le centre historique, Amélie Beaujouan nous guide dans la Grande-Rue, vers deux églises siamoises. La plus ancienne, Saint-Hippolyte, exhibe tous les artifices du baroque savoyard, avec angelots et draperies en stuc. Accolée, la basilique Saint-François-de-Sales, construction néogothique de 1930, abrite dans les bras de son transept deux tableaux et un spectaculaire chemin de croix réalisés par Maurice Denis. « Après avoir beaucoup œuvré dans les lieux sacrés, il signe ici son dernier grand décor d’église, commente l’experte. On retrouve la simplification des formes et les grands aplats de couleur du groupe des nabis dont il était l’un des chefs de file. »
Influence Art déco
Maurice Novarina n’est pas le seul architecte à avoir laissé son empreinte dans la ville. Dans le centre, en levant les yeux sur les façades autour du square Aristide-Briand, on est frappé par la composition géométrique des façades, le rythme des travées ornées de décors, les motifs stylés des ferronneries. Pendant l’entre-deux-guerres, Louis Moynat (et d’autres avec lui) puise dans tout le vocabulaire de l’architecture Art déco pour élever des immeubles que la ville s’attache aujourd’hui à embellir.
Un mosaïste haut en couleur
Rue Pasteur, au pied de ces constructions de belle facture, on retrouve le mosaïste Yves Decompoix dans son atelier ouvert au public. Passionné, l’homme est intarissable sur les matériaux utilisés (pâte de verre, émaux, pierre...) et se montre soucieux de faire rayonner son art. On lui doit notamment la restauration de la mosaïque d’inspiration cubiste du Champignon de la Versoie, fontaine où coule l’eau minérale naturelle de Thonon-les-Bains. Pensée par l’architecte Louis Moynat, cette buvette publique et gratuite est située à l’entrée du parc thermal, au sud de la ville. De majestueux séquoias, mélèzes et érables invitent à pénétrer dans ce jardin luxuriant. Avec le lac en ligne de mire, il s’ordonnance plus loin autour d’un long bassin ceinturé de platanes parfaitement taillés.
Faut-il choisir entre Évian et Thonon ?
« Le thermalisme se développe relativement tard à Thonon-les-Bains. Près d’un demi-siècle après Évian, dans les années 1860, quand les eaux alcalines de la source de la Versoie sont reconnues d’intérêt public. Faiblement minéralisées, elles ont des vertus curatives dans le traitement des maladies du rein et de la vessie. Le premier établissement thermal de la ville est bâti en 1886, sur le site où nous sommes. Très vite, on aménage un parc, corollaire au thermalisme, car quand on prend les eaux, on déambule aussi », explique l’historienne Françoise Sottas, spécialiste du thermalisme chablaisien. Il faut toutefois attendre 1905 pour que la ville dispose d’un équipement complet autour de la buvette publique, comprenant également un casino et un hôtel qui comptera jusqu’à 200 chambres. Transformé en copropriété, d’un blanc immaculé, l’ancien Grand Hôtel du Parc tourne toujours son architecture néoclassique monumentale sur le lac. En face, l’ancien casino achève sa reconversion en salon de thé et espace d’exposition.
Flânerie sur les rives
Égrenées sur le boulevard de la Corniche, les belles villas à l’architecture éclectique, flanquées de tourelles et d’avant-toits, ont fleuri dans le sillage du thermalisme et de la villégiature. Désormais, le goût de vacances se savoure plus loin, sur les galets du sentier du littoral qui mène jusqu’au parc de la Châtaigneraie, près de 5 hectares entre le lac et la forêt de Ripaille. Depuis le port où sèchent les filets des pêcheurs, il suffit de suivre au nord le quai de Ripaille pour rejoindre la plage municipale. Impossible de rater la virgule en béton qu’est le plongeoir iconique de ce stade nautique dont le style moderniste est signé Maurice Novarina et Henri Besson. Sous les grands pins, une plage de galets démarre ici pour courir sur quelques kilomètres jusqu’à Saint-Disdille, léché par la forêt du domaine de Ripaille. L’occasion d’un long tête-à-tête avec le lac et son ballet de mouettes qui nous invitent à les suivre sur les bords du Léman.
Quelles sont les autres visites incontournables à Thonon-les-Bains ?
Le château de Ripaille, aux portes du centre-ville
Si l'on cherche la trace de la maison de Savoie à Thonon-les-Bains, c’est dans le château de Ripaille, résidence d’été de la dynastie dès la fin du XIVe siècle, qu’il faut aller. En 1434, le premier duc de Savoie, Amédée VIII, y fait bâtir un imposant palais qui accueillera, aux XVIIe et XVIIIe siècles, un monastère et une chartreuse. Restauré à la fin du XIXe siècle par un industriel esthète, Ripaille témoigne aujourd’hui de la vie à la Belle Époque. Oriel dans la salle de bains, plafond dans le boudoir... le travail d’orfèvre sur le bois dans l’architecture intérieure et dans le mobilier est admirable. Visites libres et visites guidées. Tarifs, horaires et périodes d’ouverture à retrouver sur le site ripaille.fr
Un musée au château de Rives à l'horizon 2030
Le château de Rives, bâtisse monumentale qui intrigue les visiteurs sur le port de Thonon-les-Bains, devrait accueillir d’ici à cinq ans le musée du Chablais et permettre d’exposer de nombreuses collections en réserve. Le public découvrira pour la première fois l’ancien prieuré de la congrégation du Grand-Saint-Bernard, daté du XIVe siècle, plus connu sous le vocable de prieuré de Montjoux. Quatre expositions semi-permanentes évoqueront notamment le thème de la contemplation et de la frontière, dans un Chablais qui a toujours été une terre de passage.